‹ Vie de Jésus: ou examen critique de son histoire (volume 3)Chapitre 31 sur 35 · XXXVIII · texte numérisé non relu

XXXVIII

Coup d'œil rétrospectif. — Divergences entre Matthieu et Luc, au sujel, de la résidence primitive des parents de Jésus.

Jusqu'à présent, la confiance historique que méritent les récits évangéliques sur la descendance, la naissance et l'enfance de Jésus, a été attaquée à deux titres : d'une part, les récits en eux-mêmes contiennent bien des choses qui ré-? pugnent à la conception historique; d'autre part, Jes nar-

QUATRIEME GHÀPITftE. § XXXVIII. *QQ

rations parallèles de Matthieu et de Luc s'excluent réciproquement; il est impossible que tous deux aient raison, l'un ou l'autre a nécessairement tort, et par conséquent tous les deux peut-être. Une de ces contradictions se prolonge depuis le commencement de l'histoire de l'enfance jusqu'au chapitre que nous avons atteint. Nous l'avons déjà rencontrée plusieurs fois , sans avoir pu cependant nous y arrêter, car ce n'est qu'à ce moment, où elle a produit tous ses effets, que nous possédons assez de renseignements pour l'apprécier convenablement. Cette contradiction est la divergence de Matthieu et de Luc au sujet de la résidence originaire de£ parents de Jésus.

Luc, dès l'abord, signale Nazaret comme la demeure des parents de Jésus; c'est là que l'ange cherche 'Marie (1, 26), c'est là qu'il faut se représenter la maison de Marie, oïxoç (1, 56), c'est de là que les parents de Jésus se rendent à Bethléem pour le recensement (2 , 4) 5 dès que les circonstances le permettent, ils retournent à Nazaret comme à leur ville, rccftiç ocùtôv (V. 39). Ainsi dans Luc, Nazaret est visiblement la demeure propre des parents dé Jésus , et ils ne viennent à Bethléem que par une occasion fortuite et pour peu de temps.

Dans Matthieu, il n'est pas dit, dès le commencement, où. demeuraient Joseph et Marie. D'après 2,1, Jésus est né à Bethléem , et comme il n'est aucunement question des événements extraordinaires qui , d'après lui , y avaient conduit ses parents , il semble que Matthieu fixe leur domicile primitif à Bethléem. C'est là qu'ils reçoivent la visite des mages, c'est de là qu'ils s'enfuient en Egypte, et, à leur retour de ce pays , ils veulent encore rentrer dans la Judée ; mais un avis extraordinaire leur indique Nazaret en Galilée (2, 22). Cette dernière particularité donne la certitude à ce qui n'était d'abord qu'une conjecture, c'est que Matthieu fixe , non , comme Luc , à Nazaret , mais à Bethléem ,

3bO PREMIÈRE SECTION.

la résidence ordinaire des parents de Jésus , et qu'il se représente le départ pour Nazaret comme déterminé par des circonstances imprévues.

On glisse ordinairement, sans soupçon, sur cette contradiction , la cause en est dans le mode de narrer propre à Matthieu; et, sur ce fondement, un commentateur récent a prétendu que cetévangélistene disait rien de différent de Luc touchant le domicile des parents de Jésus , attendu qu'il n'en disait rien du tout, n'ayant pas plus de souci de l'exactitude géographique que de l'exactitude chronologique. S'il a nommé , dit-on , la résidence postérieure des parents de Jésus et son lieu de naissance , c'est parce que des prophéties de l'Ancien Testament s'y rattachaient; la résidence des parents de Jésus, avant sa naissance, n'ayant donné lieu à aucune citation semblable, Matthieu n'en a pas parlé; silence qui, d'après sa manière de narrer, ne prouve pas qu'il ait ignoré ce domicile, ni même qu'il l'ait placé a Bethléem (1). Mais, quand même on accorderait que le silence % de Matthieu sur la résidence première des parents de Jésus à Nazaret et sur les circonstances qui amenèrent sa naissance à Bethléem , ne prouve rien ; cependant l'émigration postérieure de Bethléem pour Nazaret devrait être énoncée de manière à indiquer ou du moins à laisser la possibilité de croire que Bethléem ne fut qu'un lieu de résidence temporaire, et qu'en retournant à Nazaret, ils retournèrent dans leur domicile véritable. Un pareil indice aurait été donné si Matthieu , après le voyage en Egypte , voulant expliquer le départ de Joseph pour Nazaret, faisait ainsi parler la vision que Joseph a en songe : Retournez maintenant dans la terre d'Israël, et même à Nazaret, votre résidence primitive, car vous n'avez plus rien k faire à Bethléem , attendu qu'est accomplie la prophétie où il était dit que l'enfant messianique

(l) Oislunsen, bibl. Comm., t , S. i4af.

QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXVIII. 3oi

naîtrait dans cette ville. Mais, puisque Matthieu, dit-on, ne tient pas aux localités , nous serons juste et nous ne lui demanderons pas un indice positif; nous ne lui demanderons qu'une chose négative , c'est qu'il ne rende pas absolument impossible d'admettre que Nazaret ait été la résidence ordinaire des parents de Jésus. Cette exigence serait satisfaite* si le départ d'Egypte pour Nazaret n'était expressément mo- ' tivé et s'il était seulement dit que les parents de Jésus retournèrent dans la terre d'Israël d'après un avis venu d'en haut, et se rendirent à Nazaret. À la vérité, on aurait droit d'être surpris de trouver nommée tout d'un coup , et sans avertissement préalable , la ville de Nazaret au lieu de la ville de Bethléem, dont il avait été jusqu'alors question. C'est aussi ce que notre narrateur a senti, et, justement pour cela, il a donné , en détail , la raison du départ pour Nazaret (2 , 22 seq.). Or, cette raison, il ne la donne pas comme U devrait le faire, s'il reconnaissait , avec Luc, Nazaret pour le domicile des parents de Jésus ; mais il la donne d'une manière opposée, qui prouve invinciblement qu'il leur supposait un domicile autre que celui qui est indiqué par Luc ; car, s'il ne fait pas aller en Judée Joseph revenant d'Egypte, il n'exprime pas d'autre motif que la crainte d' Archélaûs ; bien plus il attribue à Joseph une inclination à se rendre en Judée , inclination qui est incompréhensible si Joseph n'a été appelé à Bethléem que par le recensement ; et qu'on ne peut expliquer qu'en le supposant précédemment domicilié dans cette ville. Enfin, Matthieu, n'indiquant comme motif de l'établissement à Nazaret que la crainte d'Archélaâs (et la perspective de l'accomplissement d'une prophétie ) , ne peut supposer une résidence originaire à Nazaret , car cette résidence originaire aurait été un motif décisif pour que Joseph y retournât, et il n'en aurait pas fallu d'autre pour l'y déterminer.

Ainsi la difficulté d'une conciliation de Matthieu et de

3o4 PREMIERE SECTION.

Lmc gît en ceci, que Ton ne peut comprendre comment les parents de Jésus, revenant d'Egypte , purent songer à aller de nouveau k Bethléem, si Bethléem n'était pas le heu de leur résidence primitive. En conséquence, les efforts des commentateurs se sont surtout appliqués à imaginer des motifs qui aient pu produire, en Joseph et Marie, le désir de retourner dans cette ville. On rencontre, de très bonne heure, des tentatives de ce genre. Justin, martyr, se rattachant à Luc qui, tout en signalantpositivement Nazaret çommele domicile des parents de Jésus, ne suppose pas cependant que la ville de Bethléem soit complètement étrangère k Joseph et en fait le lieu d'origine de sa tribu, Justin, disons-nous, paraît indiquer Nazaret comme la résidence , et Bethléem comme* le heu de la naissance de Joseph ( 1 ) ; et Credner croit trouver, dans ce passage de Justin, la source et la conciliation des divergences de nos deux évangélistes (2). Mais d'abord ils ne sont nullement conciliés par lk ; car, si Nazaret reste toujours le heu où Joseph avait Sa maison , on ne voit aucun motif qui ait pu lui suggérer tout d'un coup , lors de son retour d'Egypte, l'idée d'échanger le heu qui avait été jusqu'à ce moment sa résidence, pour le heu de sa naissance, d'autant plus que, d'après Justin même, son premier voyage k Bethléem n'avait pas eu pour but un établissement dans cette ville et avait été uniquement déterminé par le recensement ; or ce motif manquait absolument lors du retour d'Egypte. Ainsi l'explication de Justin favorise Luc davantage et ne suffit pas pour concilier Matthieu avec lui. Encore moins peuton croire que le dire de Justin ait été la source des récits de

(l) Dial. c. Tryph. , 78: Joseph tribu, surtout si l'on réfléchit à l'addition

Vint de Nazaret, ou il demeurait , à Be« de Justin : Car sa race était de la tribu de

thléem, d'oh U était, pour se faire recen- Judas, qui habite cette terre , ành yfcp,

ser, àviXvjXvôit (fw<nxp) àitb NaÇapir , tyJ; xotTotxovavjç tyjv jvîv ixthw <pvÀvïç

t% a w x t\ , tî; ByjO>«V » ° ô * v ^ v ' ïov*« ^ 7™°<i $»•

àwoypàiaaOou. Cependant on pourrait (a) Beitraege zur Einleit. in dasN. T.

entendre les mots d'où il était, o0«v rfv, 1, S. 417. Comparez Hoffmann, S. a38 t

comme désignant seulement le lien de sa £., 377 ff.

QUATRIEME CtiÀPITBE. $ XXXV IÎI. 3o3

nos deux évangélistes; car on ne comprend pas comment le récit de Matthieu, où il n'est question ni de Nazaret comme résidence ni du recensement comme motif du voyage à Bethléem , pourrait provenir du passage de Justin, où ces deux .faits sont articulés. D'ailleurs, là où, d'une part, on trouve deux récits divergents, et, d'autre part, un moyen terme insuffisant , il est certain que le moyen terme n'est pas la chose primitive, et que les deux récits divergents ne sont pas la chose dérivée ; c'est la proposition inverse qui est la véritable ; et déjà , à l'occasion des généalogies, nous avons appris à connaître la valeur que Justin ou ses autorités ont pour des conciliations de cette espèce.

Un essai plus sérieux de conciliation a été fait dans le JKvre apocryphe intitulé Evangelium de nativitate Marias* D'après cet apocryphe, la maison paternelle de Marie était . à Nazaret ; et, bien qu'elle eût été élevée dans le temple à Jérusalem et qu'elle y eût été fiancée avec Joseph , néanmoins elle retourna, après les fiançailles, auprès de ses parents, en Galilée. Joseph , au contraire, non seulement était Haï if de Bethléem , comme Justin paraît vouloir le dire , mais encore il y avait sa maison et il y mena Marie (1). Mais cette conciliation est maintenant trop favorable à Matthieu aux dépens de Luc ; le recensement, avec ce qui y appartient , est abandonné et devait être abandonné; car, si Joseph est chez lui à Bethléem, et s'il ne va à Nazaret que pour chercher sa fiancée, ce n'est pas le recensement qui l'aurait appelé dans la première de ces deux villes, et il y serait revenu de lui-même après quelques jours d'absence ; surtout, s'il avait à Bethléem son ménage, il n'avait pas besoin, à son arrivée dans cette ville, de chercher une hôtellerie , xaraXujjia , où même il ne trouva pas de place , et il aurait conduit Marie sous son propre toit. Aussi des commentateurs modernes , qui veulent profiter de l'issue offerte par l'apocryphe, mais

3o4 - PREMIÈRE SECTION.

qui ne veulent pas abandonner le recensement de Luc, admettent-ils que précédemment Joseph avait habité et travaillé à Bethléem , mais qu'il n'y avait pas possédé une maison proprement dite, et que , lorsque le recensement l'y rappela à l'improviste , il ne s'en était pas encore procuré une (1). Or, ce u'est ni comme domiciliés ni même comme étrangers qui veulent s'établir, que Luc représente les parents de Jésus à Bethléem, mais c'est comme des gens qui ont l'intention de partir après avoir fait le séjour le plus court possible. Si, dans cette donnée, les parents de Jésus paraissent très pauvres , Olshausen, afin de concilier la divergence dont fl s'agit ici, aime mieux les enrichir, et il (dit qu'ils avaient des possessions aussi bien à Bethléem qu'à Nazaret; qu'ils auraient pu s'établir dans l'une comme dans l'autre de ces deux villes ; mais que des circonstances inconnues les faisaient , après le retour d'Egypte , incliner vers Bethléem jusqu'au moment où un avertissement céleste tourna leurs pas d'un autre côté. Ce motif, que Olshausen laisse indécis , et qui faisait désirer aux parents de Jésus de s'établir à Bethléem, est précisé par d'autres commentateurs, Heydenreich, par exemple (2), qui disent qu'il leur parut convenable de faire élever dans la ville de David le fils de David, qui leur était accordé.

Ainsi il faudrait que les théologiens portassent la complaisance dans la bonne foi de Neander jusqu'à avouer avec lui que Luc ne connaît ni ce dessein des parents de Jésus de se fixer à Bethléem, ni les causes qui les déterminèrent à y renoncer, et que Matthieu seul est instruit de cette particularité. Mais quelles sont donc les causes de ce prétendu changement de dessein que Matthieu sait indiquer? la visite des mages , le massacre des innocents , les visions en songe lors de la fuite , tous récits qui, cela est démontré, sont dépourvus

(i) C'est ainsi que s'exprime Paulos, (*) Ueber die Unzulaesiigkeit der

•xeg. Handbuch, i, a, S. 178. mythischen Anffasstmg u. s. f. 1, S. ioi:

QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXVII f. 3o5

d'un caractère historique, et qui, par. conséquent, ne peuvent servir à motiver un changement de domicile delà part des parents de Jésus. D'un autre côté, Neander confesse que le rédacteur du premier évangile a pu ne rien savoir du motif particulier qui amena , suivant Luc , le voyage à Bethléem, et, par cette raison, prendre cette dernière ville pour le domicile originaire des parents de Jésus; et il ajoute qu'au fond, les deux récits peuvent être dans un accord réel, bien que les deux écrivains n'aient eu aucune conscience de cet accord ( 1 ). Mais nous demanderons comme plus haut : sur quoi Luc fonde- t-il le voyagfe à Bethléem? sur le recensement, lequel, d'après nos recherches précédentes, est un appui aussi fragile pour le récit de Luc que le massacre des innocents avec ses suites l'est pour celui de Matthieu. Donc, il ne s'agit pas, non plus, ici de sauver les deux faits racontés , en accordant que l'un des narrateurs a ignoré ce que l'autre rapportait ; car non seulement chacun d'eux a contre soi l'ignorance de l'autre , mais encore l'invraisemblance de son propre récit.

Mais il faut encore distinguer plus exactement les fyces isolées et les éléments des deux narrations. D'après ce qui a été observé plus haut , le changement de domicile des parents de Jésus dont parle Matthieu, tient aux récits non historiques sur le massacre des enfants à Bethléem et sur la fuite en Egypte , de telle sorte que , sans cela , il n'y a plus aucun motif de changer de résidence; en conséquence, nous passerons, pour ceci, du côté de Luc, qui fait résider les parents de Jésus dans le même heu, après comme avant la naissance de l'enfant ; mais, d'un autre côté, l'assertion de Luc, qui dit que Jésus naquit en un lieu autre que celui où résidaient ses parents, tient k une donnée aussi peu historique, c'est-à-dire au recensement , donnée sans laquelle il ne reste plus aux parents de Jésus aucun motif d'entreprendre un aussi long

(1) L. J. Ch., S. 33.

3o8 PREMIÈRE SECTION.

voyage b l'approche des couches de Marie. Nous inclinetons donc, en ceci, du côté de Matthieu, car il place la nais* sance de Jésus , non dans un lieu étranger , tnais dans le domicile même de ses parents. Cependant, jusqu'à présent, nous n'avons obtenu qu'une conclusion négative , c'est que les assertions des é van géîist es sont sans garantie lorsqu'ils prétendent que les parents de Jésus ont habité d'abord un lieu différent de celui où ils demeurèrent plus tard, et que Jésus est né ailleurs que dans ïé domicile habituel de ses parents. Cherchons maintenant une conclusion positive, et examinons quel a été réellement le lieu de sa naissance.

À cet égard, nous sommes tirés dans des directions opposées. En effet, le lieu de la naissance de Jésus, lieu où ? d'après le résultat de notre examen , nous n'avons aucune raison de supposer même que ses parents habitassent , est , dans les deux évangiles, Bethléem; et, d'autre part, le lieu de sa résidence postérieure , qu'une assertion sans garantie nous empêche seule, d'après les mêmes résultats, de considérer comme son domicile primitif, et par conséquent comme son lieu de naissance, est, dans les deux évangiles, également Nazaret. J^a contradiction est insoluble si les deux directions nous attirent avec autant de force Tune que l'autre , mais elle se résout dès qu'une des cordes casse et nous laisse suivre, sans obstacle, l'autre direction. Considérons d'abord la valeur de l'assertion qui. place la résidence Sostérieure des parents de Jésus dans la ville galiléenne de fazaret. Elle ne s'appuie pas seulement sur les passages du second chapitre de Matthieu et de Luc où il est dit que les parents de Jésus résidèrent à Nazaret après sa naissance, tnais elle s'appuie sur une série non interrompue de données prises dans les évangiles et dans la plus ancienne histoire ecclésiastique. Le Galiléen , le Nazaréen était le nom perpétuel de Jésus. Philippe le présente comme Jésus de Na*. V*aret à Nathanael, qui répondit à cette présentation en

QUATRIEME CHAPITRE. $ XXXVIII. 3o7

demandant : Quoi de bon peut produire Nazaret (Job. 1 , 46 seq.)? Nazaret est désigné, non seulement comme le lieu, où il était élevé 9 ou h Te0pap.(/ivo; (Luc, 4> x 6), mais encore comme sa patrie, icarplç (Matth., i3, 34- Marc, 6, 1). Il est distingué dans le monde par le surnom de Jésus le Nazaréen (Luc, 1 8, 37) , et il est invoqué sous ce nom par les démons (Marc, 1, 24). Même sur la croix, l'inscription le désigne comme Nazaréen (Joh. 19, 19), et, après sa résurrection, les apôtres annoncent partout Jésus de Nazaret (A. Àp. , 2, 22) et ils font des miracles en son nomde Nazaréen (À. Àp., 3, 6). Ses partisans, encore long-temps après lui, furent appelés Nazaréens, et ce ne fut que plus tard que ce nom passa à une secte hérétique (1). Cette dénomination suppose, sinon que Jésus était natif de Nazaret, du moins qu'il y avait fait un séjour assez prolongé , séjour qui ne peut comprendre que la première période de sa vie, passée au sein de sa famille, puisque Jésus, d'après des renseignements dignes de foi (Luc ,4**6 seq. et les passages parallèles), n'a, pendant sa vie publique , séjourné que temporairement à Nazaret ; donc, sa famille, et eîi particulier son père et sa mère, doivent avoir habité Nazaret pendant son enfance; et, s'il est, prouvé qu'ils y ont habité une fois, il faut admettre qu'ils y ont habité toujours, car nous n'avons aucun motif historique d'admettre qu'ils aient changé de domicile , de sorte qu'une des deux assertions contradictoires a toute la solidité que l'on peut attendre de faits d'une antiquité si reculée et si obscure.

Cependant l'autre proposition, à savoir que Jésus est né à Bethléem , ne repose pas seulement sur le premier chapitre de l'évangile, mais elle repose aussi sur une attente qu'autorise le passage d'une prophétie d'après laquelle le Messie naîtra k Bethléem (comparez le passage avec Matth., 2, 5 et suiv. Joh., 7, 4^); ma ^ s ^ a même est un appui dange-

(1) Tertall. adr. Marcion. 4» 8. Epi pli. hœre% 39, i.

3û8 PREMIERE SECTION.

reux dont se passerait volontiers celui qui veut conserver , comme un fait historique , la naissance de Jésus à Bethléem. Car, lorsque la relation de F accomplissement d'uu événement est précédée d'une longue attente de ce même événement, on est naturellement porté à soupçonner que le récit où l'on dit que la chose attendue est arrivée doit sa naissance à la croyance où Ton était que cette chose même arriverait. À plus forte raison, le soupçon serait-il justifié si cette attente était mal fondée ; or, c'est ici le cas, car l'événement devrait avoir confirmé une fausse explication d'une prophétie. Ainsi ce fondement prophétique sur lequel on établit que Jésus est né à Bethléem, ôte toute sa force au fondement historique qui pourrait se trouver dans le chapitre deuxième de Matthieu et de Luc, carie renseignement donné parles deux évangclistes, reposant sur l'explication de la prophétie , tombe avec elle. A part les deux motifs indiqués , on en cherche vainement un autre qui autorise à placer la naissance de Jésus à Bethléem; nulle part ailleurs il n'est question, dans le Nouveau Testament, de la naissance de Jésus dans cette ville ; nulle part on ne trouve trace d'un rapport' quelconque de Jésus avec ce lieu prétendu de sa naissance, et il ne fait pas même k Bethléem l'honneur de la visiter, honneur qu'il ne refuse pas à l'indigne Nazaret; nulle part il n'invoque le fait de sa naissance dans cette ville comme preuve concomitante de son caractère messianique; et ce- : pendant il y est sollicité de la manière la plus précise , car plusieurs prennent ombrage de son origine galiléenne et objectent que le Messie doit venir de Bethléem , la ville de David (Joh., 7, 4 2 ) (*)• ^ k vérité? Jean ne dit pas ici que ces objections aient été exprimées en présence de Jésus (a); mais, puisque, immédiatement avant (V. 3c>),rap-

(1) Comparez K. Ch. L. in Schmidt's (a) C'est sur quoi s'appuie, par

^ Bibliothek, 3, i, S. ia3 f.; Kaiser, bibl, exemple, Heydenreich, ûber die Unxu- \Tbeol., i, S. a3o. kpssigkeit n. s. f. S. 99.

QUATRIEME CHAPITRE. § XXXVIII. 3og

portant un discours de Jésus, il y a joint la réflexion qu'alors Y esprit saint, Tcveujjia à'yiov, n'avait pas encore été donné, il aurait été à propos d'ajouter ici aussi par forme d'explication que le peuple ne connaissait pas encore la naissance de Jésus à Bethléem. On trouvera une pareille observation trop insignifiante pour un apôtre tel que Jean; cependant une chose est certaine , il a eu plusieurs fois à parler de l'opinion où l'on était que Jésus était natif de Nazaret , et de la répulsion qu'excitait cette opinion ; il aurait donc dû, s'il avait su que Jésus était né ailleurs, ajouter ^me remarque corrective ; sans cela , par une fausse apparence, il faisait croire à ses lecteurs qu'il croyait aussi Jésus natif de. Nazaret. Or, ce n'est pas seulement dans le passage cité plus haut qu'il est question de la répulsion excitée par l'origine nazaréenne de Jésus; ailleurs ( 1 , 46 seq. ) on voit Nathanael se récrier la-dessus, sans que l'opinion qu'il se forme soit rectifiée médiatement ou immédiatement; car, dans la suite, il n'apprend pas que cet homme de bien n'est réellement point de Nazaret, au contraire on lui fait savoir que de Nazaret aussi quelque chose de bon peut provenir. Être né à Bethléem était une circonstance importante pour confirmer la croyance à son caractère messianique; donc, s'il était né dans cette ville, même d'une manière accidentelle, on ne comprendrait pas comment les siens pouvaient l'appeler constamment Nazaréen , sans opposer le titre honorable de Bethléémite au surnom de Gahléen, que ses adversaires prononçaient avec un accent d'hostilité. Ainsi on est dépourvu de tout témoignage historique valable qui autorise à placer la naissance de Jésus à Bethléem. Des faits historiques positifs sont même contraires à cette opinion ; il est certain, en effet, que les parents de Jésus ont habité Nazaret après sa naissance, et sans doute aussi auparavant, puisque nous n'avons aucun renseignement qui nous autorise à croire le contraire ; il est certain encore , en l'absence

de toute indication contradictoire digne de foi, que iéma n'est pas né dans on lieu différent du domicile de ses parents; double certitude qui n'est pas conciliable avec le dire qui place sa naissance à Bethléem. Ce sera donc sans effort que nous renoncerons à cette dernière ville, et nous admettrons que 9 très vraisemblablement , il est né k Nazaret , puisque nous n'avons aucune trace sûre qui nous conduise ailleurs.

Sur ce point les deux évangélistes seraient , dans le rap^ port suivant : chacun d'eux , dan£ les circonstances accessoires , a raison et tort k moitié ; Luc a raison de soutenir que le domicile antérieur des parents de Jésus est le même que leur domicile postérieur, et lk Matthieu a tort; Matthieu est dans le vrai lorsqu'il dit que le heu de naissance de Jésus est le même que le lieu de résidence de ses parents , et là Terreur est du côté de Luc. Quant au fond, Luc a pleinement raison en faisant demeurer k Nazaret les parents de Jésus, avant comme après la naissance de leur fils ; et Matthieu , qui dit qu'ils s'y établirent après la naissance de J&us, n'énonce qu'un fait k moitié vrai $ mais en soutenant que Jésus est né k Bethléem, tous deux ont décidément tort. Or, d'où vient tout ce qu'il y a de faux dans l'un et l'autre? de l'opinion juive à laquelle ils cédèrent, que le Messie devait naître k Bethléem. D'où vient tout ce qu'ils ont de vrai? du fait qu'ils trouvèrent établi, que Jésus avait toujours passé pour Nazaréen. D'où vient enfin l'inégale proportion de vrai et de faux qui se voit dans tous les deux, et la prédominance que le faux a dans le récit de Matthieu? de la différente manière dont l'un et l'autre ont rattaché leUts récits aux prémisses établies plus haut. Deux points étaient k concilier : un fait historique, à savoir que Jésus était connu comme Nazaréen , et une exigence prophétique d'après laquelle, comme Messie , il devait être né k Bethléem. Matthieu , ou plutôt la légende qu'il suivit, en raison delà

■te,

QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXVI11. dit

k appliquer les prophéties , présenta la conciliation de manière que la prophétie qui indiquait Bethléem l'emporta , que cette ville fut considérée comme le séjour primitif des parents de Jésus, et Nazaret comme un asile où ils ne furent conduits que par la marche ultérieure des choses. Au contraire, Luc, plus fidèle à recueillir les faits historiques, adoptant une modification de la légende ou modifiant lui-même la légende , mit l'importance prépondérante du côté de Nazaret que lui donnait l'histoire, il en fit le domicile primitif des parents de Jésus , et leur séjour à Bethléem ne fut considéré que comme une résidence temporaire occasionnée par une circonstance fortuite*

Les choses étant ainsi, personne ne voudra ni laisser indécise avec Schfeiermacher ( 1 ) la question de savoir dans quel rapport les récits sdnt avec le fait réel , ni , avec Sien fert(a), se décider exclusivement pour Luc (3).

Ci) Ueber den Luxas, S. 49* Une semblable hésitation se voit dans Theiîé, zur f&grapbie JU* 6. i5.

t (a) Ueber den Unprnng, u. s. w., S.

(3) C&rfptoÀ Àmaiofc, le*t*H8fcig* I, S. 194 ff, ; De Wette, e*eget. $andb.

1, a, &. 24 f. ; George, S. 84 fî. Cést un fait que diffères ts narrateurs essaient différentes explications d'une même dundee, et qtfcnsuite les explications

sont souvent réunies dans ud seul et même livre. On en peut rapporter une foule d'exemples pris dans rinciën Tas* taisent. Ainsi la Genèse <\oime trois dérivations ctu nom d'isaac, comme il à ête> resùr^ûe* fiai Liât p.i;8; deax du tèlà de Jàcob (l5, s6. 97» 16); deux des noms d*Edom (s£, à5, a 5. 36) et de ftèrsabà (ai , 3i. *6, 33.) Compare* De Wettèi Kritik der mot. Gesch. S. 1 10 ;.i 18 U.., et mes écrits polémiques , 1, t., 3. 83 ttl

Page 1