‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 10 sur 110 · XXII PREFACE · texte numérisé non relu

XXII PREFACE

Dous ne savons sur le siège de Troie, sur Agameinnon, Achille ou Hector.

Les légendes, dans le champ de l'histoire politique, ne peuvent que comme produits d'une môme faculté se comparer à celles qui croissent dans le champ théologique. Les premières sont toujours inférieures à la réalité qu'elles masquent, et on ne leur pardonne que quand elles sont l'occasion de quelque magnifique épopée comme les chants d'Homère. Les secondes valent mieux que la réalité, ou plutôt sont la réalité par excellence, puisque ce sont elles qui portent imprimés sur leur front les mobiles puissants et les causes de la transformation. Toujours et partout l'imagination a une part nécessaire, et l'on se méprendrait sur la constitution môme de l'esprit humain, dont elle constitue un clément essentiel, si on la supposait jamais absente. Dans les sciences mômes les plus positives du temps présent, elle joue son rôle que rien ne peut remplacer et sans lequel la généralité scientifique ne pourrait se produire. Qu'est-ce présentement que les théories qui nous satisfont le plus, sinon des créalions de l'imagination établissant des manières d'être eri tout ce qui est reculé loin de nos yeux , en ce qu'aucune démonstration n'atteindra jamais? Qu'est-ce que laltraclion, et qui sait ou saura jamais si les corps s'attirent l'un l'autre? Qu'est-ce que les atomes de la chimie? qui les a vus ou les verra jamais? Dans tous ces. cas, quand l'observation et l'expérience ont fait défaut, et qu'il a fallu cependant combler la lacune, Timagination est intervenue, mais soumise à une condition, c'est que ce qu'elle allait proposer ne serait en désaccord avec aucun des faits particuliers. Cela accepté, tout ensuite est mythe, dans le véritable sens du mot: une conception idéale, mais renfermant une

DU TRADUCTEUR. XXIIÎ

vérité interne qu'on retrouve quand on veut et qui, ici, est le résultat général de Texpérience coordonnée scientifiquement. Et les mythes des anciens hommes étaient assujettis aussi à la condition de ne point heurter ce qu'ils savaient ; mais ce qu'ils savaient était bien moindre; delà, la lalilude laissée à Tima^jinalion. Tout le progrès scientifique, et, par suite, le progrès total se mesure par le nombre et l'exaclilude des faits auxquels l'imagination doit satisfaire pour avoir droit d'être écoutée des hommes dans la fondation de leurs sciences, dans la conduite de leur vie.

Je ne puis pas mieux faire, pour compléter ces aperçus, que de reproduire ici la page où l'auteur de ce livre, s'efforçant de sortir de la crilique, expose ce qu'il regarde comme le sens intime et réel de la chrislologie(l) : « La clef de toute la christolo^;ie , c'est que les attributs assignés au Christ par TÉi'Jise doivent être placés non dans un individu , mais dans un idéal réel. Mises dans un individu , dans un Dieuhomme, les qualités et les fonctions du Christ se contredisent, au lieu (pi'elles se concilient dans l'idée de l'espèce. L'humanité est la réunion des deux natures, le dieu devenu homme, l'esprit infini qui est descendu dans le fini , l'esprit fini qui se souvient de son infinité. Elle est la fille de la mère visible et du [)ère invisible, de l'esprit et de la nature. Elle est le faiseur de miracles; car, dans le cours de l'histoire humaine, l'esprit maîtrise de plus en plus compléloment la nature, aussi bien en l'homme même ipi'au dehors, la Ralurc qui, en face de lui, est rabaissée au rôle de matériaux impuissants destinés à son activité. Elle est l'impeccable, car la marche de son développement est

(1) T. II , p. 755.

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sans reproche, la souillure ne s'attachant jamais qu'à l'individu et s'effarant toujours dans l'espèce et dans son histoire. Elle est le mourant, le ressuscitant et le montant au ciel ; car , en niant sa naturalilé , elle ^agnc une vie spirituelle de plus en plus haute ; et , en écartant les bornes qui la limitent comme esprit individuel, national , terrestre, elle sent son unité avec l'esprit infini du ciel. Par la croyance à ce Christ, particulièrement à sa mort et à sa résurrection, l'homme se justifie devant Dieu ; car, en vivifiant en soi l'idée de l'humanité, il se fraie le senl chemin qui conduise l'individu à partager la vie divino-humaine de l'espèce. »

Tel est le résultat où est arrivée la vigoureuse philosophie allemande , le dernier effort de l'esprit métaphysique , celle qui a serré de plus près la réalité des choses, grâce, d'une part^ a la puissance logique de Kant, de Hegel, et, d'autre part, à une forte érudition, à une connaissance ample et étendue de l'histoire. Je ne puis pas procéder plus avant, sans en faire une critique très succincte sans doute , mais telle cependant qu'on aperçoive nettement la nouvelle voie où je veux entrer et conduire avec moi mon lecteur. Deux points, sans plus, suffiront pour cela, à savoir le vice de méthode qui entache toute métaphysique, et l'impossibilité où la métaphysique allemande, malgré sa prétention, est de cesser d'être critique pour devenir dogmatique.

Un vice de méthode est toujours un vice capital; et ici il a pour effet décisif de rendre tout stérile. L'idée la plus générale que l'on puisse se faire de la métaphysique, c'est qu'elle part de certaines conceptions a priori, de données subjectives, suivant le langage de l'école, pour arriver au monde extérieur. En opposi-

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