‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 103 sur 110 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Récils de l'onction de Jésus par une femme.

Tous les évangélistes nous racontent l'onction (Je Jésus par une femme [)en(!ant un rej)as (Mallh., 26, 6seq.; Marc, 14, 3 seq.; Luc, 7, 36 scq.; Joli., 12, 1 seq.), avec des divergences, il est vrai, qui sont surtout notables entre Jean et les autres. D'abord, quant à la chronologie, Luc met le fuit dans les premiers temps de la vie pr.blique de Jésus, avant son départ hors de la Galilée; les autres, au contraire, dans !a dernière semaine de sa vie. Secondement, quant au caractère de la femme, elle est : d'après Luc, u?ie femme pécheresse, ywh âjy.apxwVjç, d'après les deux autres synoptiques, une personne de réputation intacte ; d'après Jean, Marie de Béthanie. Ce second point est cause d'une différence relative au blâme exprimé par les assistants, blâme qui s'adressa, d'après Luc à l'admission d'une personne aussi mal famée, d'après les autres à la prodigalité de la femme. En outre Jésus, dans sa défense, signale chez Luc l'amour reconnaissant de cette femme par opposition avec l'orgueilleuse insensibilité du pharisien, chez les autres sa mort prochaine par opposition avec les pauvres que les disciples auront toujours près d'eux à soulager. Il y a encore de moindres divergences, relatives au lieu où se passent le repas et l'onction ; d'après les deux premiers évangélistes et le tjuatrième, c'est à Béthanie (qui était un bourg, /.cojj.v], d'après Jean, 11, 1); d'après Luc, c'est dans une ville, toXi;, sans autre désignation {dus précise. Enfin le blâme vient de la part des disciples suivant les trois évangélistes désignés, de la part de l'hôte suivant Luc. En conséquence de ces dif-

(1) Comparez Liickc, De Wette et Ncandcr.

l!lS DEUXIÈME SECriO.N.

féreiices, la plupart des interprètes admcLlcnl qu'il s'agit de deux onctions distinctes, dont Luc raconte l'une, tandis que les trois évangélistes racontent l'autre (1).

Pourtant, si l'on désespère de faire concorder Luc avec les trois autres, il faut se demander si la concordance de ces derniers entre eux est aussi positive qu'on le suppose, et si, après avoir admis deux onctions, il ne faut pas arriver à en admettre trois et même quatre. Sans doute on n'en trouvera pas quatre, car Marc ne diffère de Matthieu que par quelques traits qui appartiennent à sa manière, bien connue, de tout dramatiser. Mais entre ces deux derniers d'une part, et Jean de l'autre, on aperçoit des divergences qui peuvent se comparer à celles qui existent entre Luc et les autres. La première est relative à la maison où le repas est censé se donner : d'après les deux premiers évangélistes, c'est dans la maison d'un certain Simon, d'ailleurs inconnu, qui est désigné comme le lépreux, ô }>e-poç; le quatrième évangéiiste ne nomme pas, il est vrai, l'hôle expressément, mais, nommant Marthe comme la femme qui sert, et son frère Lazare comme convive, il entend, sans aucun doute, que la maison de ce dernier fut le lieu du rej)as (2). Le temps de l'aventure n'est pas, non plus, le même : d'après Marc et Matthieu, la scène se passe après l'entrée solennelle à Jérusalem, au plus deux jours avant la pâque ; d'après Jean, au contraire, avant l'entrée à Jérusalem, six jours avant la pâque. La femme, qui, d'après Jean, est Marie de Béthanie, tenant par des liens si étroits à Jésus, n'est désignée, dans les deux premiers évangélistes, que par le mot une femme, yjrr,. Ils ne rapportent pas, non plus, qu'elle

(1) C'est ce que disent Paulus, Exeg, critique de ces quatre récits, telle qu'on Ilandh., 1, 1), S. 766; L. J. 1, a, S. la clierclie vaiuement avec une rigueur 292 ; Tlioluck , Liicke, Olshausen , sur pareille dans les commentaires moce passage; Hase, L. J., § 96 , Anm. dernes. Voyez : ia Matlh. Commenta-

(2) Cette différence a aussi frappé lioruni séries , 0pp., éd. de la Rue, o, Origène , qui a donné une comparaison p. 892 seq.

HUITIÈME CHAPITRE, g i.XXXVllI. 7/|0

appartint, comme Marie, à la maison et à la famille de l'hôte, et l'on ne sait d'où elle vieiit auprès de Jési;s, placé à table. L'acte de ronction lui-même est, dans le quatrième évangile, différent de ce qu'il est dans les deux premiers : d'après ceux-ci, la femme verse son parfum de nord sur la tète de Jésus; d'après Jean, elle lui oint les pieds, et les essuie avec ses cheveux, ce qui donne à toute la scène une autre couleur. Enfin les deux synoptiques ignorent que ce soit Judas qui ait blâmé la femme j Matthieu met ce blâme dans la bouche des disciples, Marc dans la bouche des assistants.

Ainsi , entre le récit de Jean et celui de Matthieu et de Marc, il y a une différence à peine moindre qu'entre les récits de ces trois pris ensemble et celui de Luc. Celui qui suppose ici deux récits différents n'est conséquent que s'il les suppose différents là aussi , et que s'il admet , comme Origène le fait par intervalle, trois onctions distinctes. Cependant, dès qu'on examine de plus près la rigueur de cette conséquence , on conçoit des doutes ■ car, combien n'est-il pas invraisemblable que, non seulement Jésus ait été oint d'un parfum précieux trois fois, et chaque fois dans un repas, trois fois par une femme , et chaque fois par une femme différente, mais encore qu'à chaque lois il soit arrivé que Jésus ait eu à défendre cette action de la femme contre les attaques des spectateurs? Comment surtout supposer que, si Jésus avait justifié d'une manière aussi décidée, dans une occasion et même dans deux, l'honneur qu'on lui faisait, les disciples ou l'un d'entre eux fut cependant revenu à le blâmer {\)1

Ces considérations conduisent à songer à des réductions. La plus prochaine est de commencer par assimiler les récits des deux premiers synoptiques à celui de Jean; car ils ont

(1) Origène, 1. c; Sclileiciniailier , Ucber den I.ul<as , S. 111; ^Vincr, .V. T. Gramm.. S, lAO.

en commun, non seulement le lien de l'action , qui est Béllianie, mais encore en général le temps, qui est la tiernière semaine de la vie de Jésus; surtout le blâme et la réplique sont presque semblables des deux côtés; et, à l'aide de ces ressemblances, on passe sur les différences, soit à cause de la difliculté d'admettre qu'un fait aussi particulier se soit répété trois fois, soit parce qu'il est possible que, dans la j)roj)agation traditionnelle de l'anecdote, de pareilles différences se soient glissées. iNIais si, en raison des ressemblances et malgré les différences , on admet l'identité des récits de Jean et des deux premiers synoptiques, les divergences particulières au récit de Luc ne jieuvent plus empêcher de le déclarer identique à celui des trois autres, du moment que l'on reconnaît des deux côtés quelques ressemblances considérables. Or, ces ressemblances existent réellemenl, car Luc concorde d'une manière frappante, tantôt avec Matthieu et Marc contre Jean, tantôt avec Jean contre les deux premiers. Luc donne à l'hôte le même nom que les deux autres synoptiques, à savoir, Simon : seulement il le caractérise par l'addition de pharisien, ojcjoicaîo;, les autres par celle de lépreux, Acttoo;. Luc concorde aussi avec les autres synoptiques contre Jean , en représentant, ainsi (lu'cux , la femme qui oint Jésus comme une femme anonyuiC n'apparlenant pas à la maison; en outre, comme eux aussi, il lui met entre les mains un vase de parfum, à^àÇy-TToov ppou, tandis que Jean ne parle que d'uiie livre de parfum , li^zv. i^upou, sans mentionner de \aso. D'autre i.art, Luc concorde remarquablement avec Jean contre les deux autres évangélistes , dans la manière de l'onction: tandis que , d'après eux , le parfum est ver.<é sur la tête de Jésus, la pécheresse d'après Luc, comme Marie d'après Jean, le répand sur les pieds, et même l'un et l'autre expriment à peu près dans les mêmes termes ce trait frapjumt, à savoir, qu'elle essuya les pieds de Jésus avec ses che-

veux (1) ; seulement Luc , chez (jui iii lemme esl une pécheresse, ajoute qu'elle mouilla de ses larmes les pieds de Jésus en les baisant. Donc , sans aucun doute , nous avons ici une seule histoire sous trois formes passablement dil'férenles, ce qui paraît avoir déjà été la véritable opinion d'Origène, et ce qui a été admis récemment par Schleiermacher.

On cherche à s'en tirer au meilleur marché possible, et à garantir les divergences des évangélistes au moins de l'apparence de la contradiction Examinons d'abord les dilféreiices entre les deux premiers évangélistes et le dernier : avant tout , on a essayé de concilier la date différente en supposant que le ri pas de Béthanie a eu iieu véritablement six jours avant Pâques, comme le dit Jean , mais que Matthieu, copié par Marc, a, non j)as une date contradictoire, mais une absence de date. S'il ne place ce repas qu'après les paroles de Jésus : Dans deux jours la pâque arrive, ôVi [j.ixv. Suo ■/ô[j.£p«ç To 77aG/a yivexai , cela ne prouve pas qu'il veuille le mettre iiprès cette déclaration de Jésus, mais cela prouve qu'il veut rappeler ici, avant d'en venir à la trahison de Judas, une aventure où celui-ci conçut sa noire résolution, à savoir, le repas où la prodigalité de INIarie le scandalisa , (;l où Jésus l'irrita en le blûmant (12). Mais, à l'enconlrc , la plus récente critique a montré, d'une j)art , qu'il n'y jîvait rien de personnellement irritant pour Judas dans le discours doux et tout à lait général de Jésus; d'autre part, que les deux premiers évangélistes attribuent le blAme (le l'oiiciion, non à Judas, mais aux disciples ou aux assistants (ii général; tandis (|ue, s'ils no revenaient ici rétrosj)Cctivcment sur la scène de l'onction que pour signaler le motif de la trahison de Judas, ils devraient désigner celui-ci no-

(1) Luc, 7, 38:T'.Î;; Tto'cîa; awTov... Joli, 12, 3:E?£>o:^{ rar; 6pi?tv «Ûtô^ Taî; OpiT' T'îi y.fpy.'/~i; avr-TÎ; é^eaaije. tovç ■nôSxq avTOW.

(2) Kiiinffil, Ciimm. in Maltli., p. G87.

75'2 DEUXIÈME SECTIOK.

minalivcmcnt '^l). Par conséquent, il resto ici,, entre i(\s deux premiers synoptiques et Jean, une contradiction chronologique, que OIshausen reconnaît aussi.

On a essavé de sauver, de différentes manières, la divergence relative à la personne de l'hôte. INIattliieu et Marc ne p;i riant que de la maison de Simon le lépreux, ol/.iy. i'jxcovo; TO'j 7vc-pou, quelques uns ont distingué Simon, propriétaire de la maison, de l'hôte , qui fut sans aucun doute Lazare, et ils ont admis que, snns erreur d'aucun côté, le quatrième évangéiiste a nommé celui-ci, et les deux autres celui-là (2). Mais qui désigna jamais un repas par le nom du propriétaire de la maison, quand ce propriétaire n'est pas en même temps celui qui le donne? Du reste, Jean nommant Lazare, non pas expressément comme l'hôte, mais comme un des convives, cuvava/.îipvtov, la seule chose qui fait conclure que Lazare donnait le re[)as, c'est que sa sœur Murihe servait , f^irr/.^vti; pour ces raisons, d'autres ont considéré Simon comme le mari de Marthe, soit séquestré à cause de la lèpre, soit déjà mort, ou d'une façon tout à fait indéterminée comme un parent de Marthe, chez laquelle Lazare résidait aussi alors (3) ; hypothèse qui concorde mieux que la précédente avec les récits, mais qui ne s'appuie sur rien de sûr.

Une divergence est relative au mode d'onction : suivant les deux premiers évangélistes, c'est sur la tète que le parfum fut répandu , suivant le quatrième sur les pieds. Il y a, à ce sujet, une conciliation aflcienne et triviale, à savoir, que peut-être les deux choses sont arrivées. Tout récemment, on a essayé d'obvier à cette divergence, en admettant que Marie avait eu réellement le dessein d'oindre les pieds de

(1) Sicffert, Uel^er den Urspning , S. (3) Pauliis, Exeg. Ilandb., 2, S. 582, 125 f. Comparez De Wettc, sur ce pas- 3, b, S. /i6G; Tliolnck et Ol.sliausen, sur sage de Matthieu, ce passage,

(2) Voyez dans Kuinœl,!, c, p. 688; Tholuck aussi , S. 228.

HUITIÈME CHAPITRE. § LXXXVUI. 75S

Jésus (Jean) , mais qu'ayant brisé par accident le vase (G'jvTGt^laGa, Marc), elle répandit du parfum sur la lèle de Jésus (Matthieu) (1). Cette conciliation tombe dans le comique, car on ne peut imaginer comment une femme qui se préparait à oindre les pieds, porta le vase aU"de<sus de la tête de Jésus, et l'on devrait admettre que le parfum rejaillit comme un liquide mousseux. De la sorte, la contradiction subsiste ici aussi, et non seulement entre Matthieu et Jean, où Sthîeiermacher la reconnaît, mais encore entre Marc et Jean.

C'est des deux divergences relatives à la personne de la femme qui oignit, et de celui qui la blAma, que l'on crut avo:r le meilleur marché. Jean attribue au seul Judas ce que Matthieu et Marc attribuent à tous les apôtres ou aux assistants; on crut pouvoir expliquer simplement cette différence en admettant que, tandis que les autres ne (irent connaître leur désapprobation que par des gestes. Judas fut celui qui porta la parole (2). A la vérité, le mot ils dirent, ÊAeyov, précédé, comme il l'est dans Matthieu, des mots s'indi- (jnanl entre eux, àyava/.ToOv-sç -ûpoç éauro.:, et suivi dans Matthieu des mots mais Jésus connaissant, yvoù; ^ï ù i-/îw:ç, ne signifie pas nécessairement que les apôtres s'exprimèrent à haute voix ; cependant, comme les deux premiers évangélistes rapportent, inmiédiatement après ce repas, la trahison de Judas, ils auraient aussi nommé certainement le

(1) Sclinerkenbiirycr, Ir-hcr dt-ii Vr- vase précieux? avoe Fufzsclie, à quoi

spi II II-; II. s./'., S. 60. Suhii'.lc Tvc'it de bon risquer de se ])!cs.scr la iiiaiu , et

Rlarc il n'y a aui-uue tiare qui indique i)eiit-<"tre niènic de Llesser la létc' de

qnc, ayant brisé le -vase, cvvTpii^atra Jésus ? cela est une question qui est très

To â).âÇa<jT6ov, signifie une fracture ae- jiisle , relativenicr.t à l'action de !a

rideutellc, cette expression ne peut ]ias, femme, mais qui ne l'est pas relalivc-

nou ])liis, être entendue, sans la plus meut à la narration de Marc. \\ ||,i

dure ellipse , de la simple expulsion de parut que la destruction d'un vase même

ce qui boucliait l'ouverture du vase, précieux allait bien avec la noble pro-

qmn qu'en disent l'aulus [Kxeget. <li;,'alilé do celte femme; et <ela est

llaiidh., 3, b, S. 471) et Tritzsclic (m tout à fait dans la manière exagérée

Marc , p. G02). Kxi)li(i'iéc sans vio- que nous lui conuaissons depuis 1ou<t.

leuce, elle signifie simplement la frac- temps. ^

ture du vase lui-même. Demande-t-on (2) Knina-l , i/j il/r///;., p. G89.

avec Paiiius ; à quoi l)ou di-iruire un

75/l Dl'LXIÈME SECTION.

traîlrc dès colle jtrcmièrfi circonslarice, si, ;j leur coniiaissiince, il s'éluit parliculiorcmeiit signalé par ce Llàme cupide. Jean désigne comme Marie de Bélhanie la femme (jui oignit Jésus, et dont les synopliques ne disent pas le nom; c'est, d'après la manière de \oir ordinaire, un exemple qui montre comment le quatrième évangélisle complète les évangélistes antérieurs (ij. Mais Matthieu et Marc attachent tant d'imjiorliince à l'action de celte femme, que, suivant eus, Jésus lui aimonça, ce que Jean ne raj)porte pas, un renom éternel, et ils auraient sûrement consigné son nom s'ils l'avaient su. En tout cas, ce qui suhsiste , c'est qu'ils n'ont pas su qui elle était, ni nommément qu'elle fût Marie de Bétham'e.

Ainsi, même en reconnaissant seulement l'identilé de ce que le quatrième évangélisle d'une pari, et les deux premiers de l'autre rapportent, on doit avouer que l'on a, de l'un ou dci l'autre côté, des relations inexactes et défigurées par la tradition. Or, non seulement entre ceux-là, mais encore entre Luc et les autres, celui qui ne suppose qu'une seule aventure au fond de leurs récits, cherche, autant que possible, à écarter l'apparence de la contradiction. Schleierraacher, pour qui Jean décide en dernière insttince, mais qui ne veut nullement abandonner Luc, arrive ici, où leurs divergences sont si considérables, dans un embarras tout particulier; et il faut qu'il croie s'en être tiré très habilement, car il n'y a pas échappé, comme il a fait dans d'autres cas analogues, en admettant que deux événements distincts forment le fondement des deux récits. A la vérité, il se \oit obligé de faire à Jean la concession que le garant de Luc n'a pas été témoin oculaire; ce qui explique les dillérences moindres, telles que celles qui sont relatives à la localité. Quant aux différences plus notables, la femme étant, d'après

(1) r/est ce que disent l'aiilus, E.rej^et, IlariM,, 3 , b , S, 406, ft Ijeaiicoiip d'autres.

nilTIÈME CHAPITRE. § I.XXXVIII. 755

Lui:, une j)(k;lierc'SS(;, (l'après Jean, Mnrie de Béllinnie ; les objections étant mises, d'après Luc dans la bouche de l'Iiôte, d'après les autres dans la bouche des apôtres, et la réplique de Jésus étant des deux côtés tout à fait différente ; quanta ces différences, disons-nous, elles proviennent, suivant Schleierrnacher, de ce que le fait peut être considéré de deux points de vue. Le premier pointde vue est relatif aux murmures des apôtrcset particulièrement de Judas, et il a été s:)isi par IVIatthieu ; le second est relatif à la discussion de Jésus avec l'hôle pharisien, et il a été saisi par Luc; Ja^n, à son tour, reclific les deux narrations. Ce qui s'oppose ici le plus positivement à une conciliation de Luc avec les autres, c'est qu'il désigne la femme comme pécheresse, âtxaç-wVJ;; difficulté dont Schlciermacher se débarrasse en disant que c'est une fausse conclusion du rédacteur, tirée des paroles adressées par Jésus à Marie : que tes péchés te soient remis, àoiojvxai goi aîàv.apTiat; que Jésus, au sujet de quelque faute à nous inconnue et telle que la personne la plus pure est capable d'en commettre, a pu les prononcer sans la compromettre devant les assistants, qui la connaissaient suffisamment; que le rédacteur a conclu, à tort, de là et des autres discours de Jésus, qu'il s'était agi d'une pécheresse dans le sens ordinaire du mot, et qu'en conséquence il a complété d'une manière fautive les pensées de l'hôte, v. 39 (J). Mais Jésus ne parle j)as seulement de péchés, âp.aoTiaiç, il parle de beaucoup de péchés, r^'AXc/Xq âj^.apTiaiç , relativement à cette femme; et, si c'est là aussi une addition du rédacteur, fautive puisqu'elle ne convient j)as à Marie de Béthanie, il a ou falsifié ou présenté faiissement tout le discours de Jésus, depuis le \erset 40 jusqu'au verset 48, discours qui rou'e entièrement sur l'ojjposition QnUo, remettre peu ei beaucoup, ci aimer peu et beaucoup, r:oVj, ÔAiyov àou'vai, à^jL-v». Il

(1) Vêler de.n Lukas , S. 141 ff.

est donc inutile, de ce côté particulièrement, de vouloir établir la conciliation entre les récits discordants (1).

liCs quatre récits ne sont conciliables qu'autant qu'on admet que plusieurs d'entre eux ont éprouvé des modifications considérables par l'crfet de la tradition ; il faut donc se demander lequel est le plus voisin du fait primitif. Ici la critique moderne se prononce unanimement en faveur de Jean. Cela ne doit pas nous étonner d'après les observations que nous avons faites jusqu'à présent, pas plus que la nature des motifs qu'elle invoque à cet effet. C'est toujours le même cercle vicieux, à savoir, que le récit de Jean, témoin oculaire, doit être, sans plus de difficulté, supposé le véritable (2) j mode d'argumentation que l'on cherche parfois à fortifier par le faux antécédent qui consiste à dir(; que celui qui raconte d'une fa(,'on [ilus circonstanciée et plus dramatique est le narrateur le plus exact, est le témoin oculaire (5). Parmi ces particularités dramatiques, on sera naturellement disposé à rendre à Marc son expression ayant brisé le vase^ cuvTfii|/a(ja, comme un embellissement dû à son imagination. Mais Jean n'a-t-il pas, en fixant à une livre la quantité du parfum de nard, un trait voisin de l'exagération ? et l'extravagance d'une consommation de jarfum aussi disproportionnée, extravagance que Olshausen attribue à l'amour de Marie, ne devrait-elle pas être plutôt mise sur le compte de l'évangéliste? Il est remarquable aussi que la fixation de la valeur du parfum à trois cents deniers n'est donnée que par Marc et Jean, de même que, lors de la multiplication miraculeuse des pains, tous deux évaluent à deux cents deniers les vivres nécessaires. Si Marc était le seul qui eût ces évaluations précises, combien ne se hùterait-on pas, du moins Schleiermacher, de les considérer comme des additions du cru du narrateur ! Ce qui empêche, au point où en sont les

(1) Comp. De \Ncltc, Ejreg. Ilandb., [2] Sicffpr! , 1. c. S. 123 f.

i, 2, S. 50. (3) SclMilz , I. <■., S. o20 f.

IILlllÈME CUAPITUE. ;§ LKXXVllI. 757

choses, d'arriver à une pareille opinion touchant le quatrième évangile, même sous forme de conjecture, est-ce autre chose que le préjugé en sa faveur? et n'a-t-on pas môme prétendu que l'onction de la tête, racontée par les synoptiques, en place de laquelle Jean raconte une onction des pieds, était quelque chose d'extraordinaire et de peu convenable pour un repas (1), tandis que, ainsi que Liickc l'accorde, l'onction des pieds avec une huile précieuse était moins habituelle f2) ?

On remercie surtout le témoin oculaire Jean d'avoir arraché à l'oubli aussi bien le nom delà femme qui oignit Jésus que celui du disciple qui la blâma (3). Des commentateurs ont supposé que les synoptiques avaient su, il est vrai, son nom, mais qu'ils l'avaient tu de crainte de quelque péril pour la famille de Lazare, et que Jean, qui écrivit plus tard, fut le premier qui put se hasarder à la nommer (II) ; expédient qui repose sur des suppositions non prouvées. Il demeure certain que les premiers évangélistes n'ont eu aucune connaissance du nom de la femme, et l'on demande comment cela est possible. Jésus ayant promis expressément un renom éternel à l'action de cette femme, la tendance dut naître à conserver aussi son nom ; et, comme ce nom était identique avec celui de Marie de Béthanie, connu et plusieurs fois répété, on ne voit pas facilement comment le lien a pu se rompre dans la tradition, et cette femme qui oignit Jésus, devenir la femme anonyme. 11 n'est pas moins inconcevable comment le blâme cupide de l'action de cette femme, s'il a été réellement prononcé par celui qui fut plus tard le traître, a pu s'oublier dans la tradition, et être attribué aux disciples en général. Quand quelque chose est raconté d'une personne d'ailleurs inconnue, ou que, la pcr-

(1) Sehneckenb.ir-cr, 1. c.,S. 60. (;î) SHiulz, 1. r.

(2) Cwim., 2, p. Ml. Comparez (4) C'est ce que di.cut Grotiu'^, llir- Li-htfuot, Hor^, p. /i68, 1081. Jcr.

758 DEcXlÈML Sl'CTlON,

sonne étant connue, le fait ne lient pas par un lien visible avec le reste de son caractère, il est naturel que le nom se perde dans la tradition; mais, si le mot ou l'acte riiconté d'une personne est aussi compléteiiKUt d'accord avec son caractère connu que l'est ici le blâme cupide et liypocrilc avec le caractère du traître, on ne voit plus comment la légende peut laisser ce nom s'effacer; et on le voit d'autant moins que l'histoire où ce blâme fut exprimé tombait plus près du moment de la trahison, surtout d'après sa position dans les deux premiers synoptiques, et qu'il était presque impossible de ne pas rappeler l'expression de Judas à propos de son action. Cela est tellement vrai, que, si cette expression d'une cupidité cachée n'avait pas été réellement prononcée par Judas, on devait plus tard se sentir porté à la lui attribuer comme propre à le caractériser et à expliquer sa trahison subséquente. On peut donc changer de point de vue, et se demander si, au lieu de louer Jean de nous avoir conservé ce renseignement, nous ne devons pas plutôt louer les synoptiques de s'être abstenus d'une combinaison bien facile à imaginer, mais cependant non historique. La même question est à faire au sujet de la désignation de la femme qui oignit Jésus : Jean l'appelle Marie de Béthanie; mais, au lieu de supposer que son nom célèbre s'est séparé de celte aclion qui lui appartenait, ne faudrait-il pas supposer que la légende, en se développant, lui attribua, à elle dont les relations avec Jésus avaient, d'après le troisième et le quatrième évangile, acquis de bonne heure une grande célébrité dans la première communauté chrétienne, un acte de dévouement et d'amour à l'égard de Jésus, acte qui pourtant était le fait d'une autre personne moins connue?

Quelque difficulté qu'il y ait à expliquer comment les noms de Marie et de Judas ont disparu de la tradition synoptique, cependant il ne serait pas sage d'accuser le quatrième évangile d'avoir rapporté ici des noms sans renseignement

UUniÈMB CUAl'IiRE. § LXXXVIII. 759

historique; car les relations de Jésus avec la famille de Béthanie sont, comme la pluralité des voyages aux fôtcs, un point duquel le quatrième évangéliste, d'après toutes les vraisemblances, a eu une connaissance pluy exacte que les autres. Quand nous lisons dans les synoptiques que pendant son séjour à la fête, Jésus se retira le soir à Béthanie (Malth., 21, il ; ]\îarc, 11, 11 seq.); quand Luc, sans indiquer le lieu, dit que Jésus alla chez les sœurs Marthe et Marie, dont la première se montra hôtesse empressée à recevoir Jésus, et !a seco.jde auditrice affectueuse (10, 38 seq.); quand Matthieu et Marc parlent d'un repas qui eut lieu à Béthanie dans les derniers jours avant Pâques, et où une femme manifesta son respect profondément senti en versant sur la tète de Jésus un nard précieux ; ces traits dispersés sont autant d'indices qui convergent vers le récit de Jean, et qui nous apprennent d'une manièrr satisfaisante que c'était chez ces sœurs et leur frère Lazare que Jésus reçut l'hospitalité; que le mot : wie seule chose est nécessaire, fut prononcé à Béthanie, et que la femme qui, dans l'effusion de son âme, prodigua tellement le parfum, n'était pas autre que celle qui avait tout oublié en écoutant Jésus, aux pieds duquel elle était assise. Ainsi, sans aucun doute, le quatrième évangéliste, que ce soit Jean ou un autre, a donné le récit le plus exact.

La dispr.rition du nom de Marie dans la tradition synoptique est surprenante comn-e plus haut la disparition du nom de Nicodème. Quant à Luc, qui fait une pécheresse de la femme qui oignit Jésus dans la maison de Simon, cela paraît devoir s'exj)Iiquer par la fusion de cette aventure avec une autre, et peut-être avec celle qui constitue le fond du récitduquatrièmeévangilesur une femme adultère (8,1 seq.), récit attaqué dans son authenticité.

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