LXXXVII
Purification du Temple.
Jésus, lors de son premier séjour à Jérusalem, suivant Jean (2, ik suiv.), lors de son dernier séjour suivant les synoptiques (Matth. 21,12 suiv., et passages parallèles), entreprit de nettoyer le Temple. Les anciens interprètes ont admis, et plusieurs interprètes modernes (1) admettent encore deux événements, d'autant plus que, outre la différence chronologique , il se trouve aussi dans l'exposition de l'affaire quelque divergence entre les trois premiers évangéiistes et le quatrième ; car, tandis qu'il n'est question, chez les synoptiques, relativement à la conduite de Jésus, que d'une expulsion^ iy.^yXkn^, il est dit chez Jean qu'il se fit, à cet effet, un fouet de petites cordes^ cppayaX- Xiov iy. ayo'.^'M'i ; et de plus, tandis que, chez les synoptiques, il paraît procéder également contre tous les vendeurs, il paraît, chez Jean, faire quelque différence, et traiter les marchands de colombes avec plus de douceur; il n'est pas dit, non plus, chez Jean qu'il ait expulsé les acheteurs en
(1) l'anliis et Tlioliuk sur ce para- 388, Aura., trouve uue rcpctition po»grapUe. ^'eander aussi, h, J, Chr. , S. sible.
ll\'2 DEUXIÈME SECTION.
même temps que les vendeurs. Il y a aussi une divergence relative au discours de Jésus dans celte circonstance : chez les synoptiques, ce discours a exactement la forme d'une citation de l'Ancien Testament; chez Jean, ce n'est qu'une allusion approximati\e. Mais la différence est notable surtout dans le résultat : d'après le quatrième évangile, Jésus est aussitôt pris à partie ; chez les synoptiques, il n'en est pas question, ce n'est que les jours suivants que les magistrats Juifs lui font adresser une question qui paraît avoir rapport à la purification du Temple (Matlh. 21, 23 scq.); Jésus répond tout autrement, et notamment sans le discours célèbre sur la démolition et la reconstri:ction du Temple, discours par lequel , d'après le quatrième évangile , il repousse le reproche à lui adressé. On a cherché à expliquer la répétition d'une pareille exécution en remarquant qu'une première exjiulsion ne mil pas sans doute fin à l'abus, dont la répétition nécessita une nouvelle intervention de Jésus; et, pour admettre que la purification du Temple rapportée par Jean est plus ancienne que celle que rap[>orlent les synoptiques, on croit découvrir une autorité en ceci, que dans le premier cas on prit aussitôt Jésus à partie, et que dans le secondées on ne lui dit rien, parce que dans l'intervalle son influence s'était accrue.
Mais, malgré toutes les divergences, ce qui l'emporte, c'est la concordance des deux récits : des deux côtés, même abus; même façon violente d'y mettre un terme en chassant les gens, iy.^>/llziv, et en renversant les tables, àva<j-p£oe!,v; raôme discours, au fond, pour justifier ce procédé, discours qui, s'il ne renferme pas autant de paroles chez Jean, n'en contient pas moins, chez lui aussi, une allusion à Isaie56,7, et à Jérémie 7, 11. Kn tout cas, on devrait, à cause de ces ressemblances considérables, admeltre avec Sieffcrt (1), que les deux événements, moins semblables dans la réalité, ont
(1) Ueber den Urspntng, S. 108 ff.
HUITIÈME CIIAPIIKK. § LXXXVII. V/jS
été assimilés par la tradition, et que les narticularités de l'un ont été transportées sur l'autre. Quoi qu'il en soit ce qui paraît clair , c'est que les synoptiques ne savent rien d'une aventure antécédente de celte espèce, pas plus qu'ils ne connaissent un premier séjour de Jésus à Jérusalem • de son côté, le quatrième évangéliste paraît avoir omis la purification du Temple après la dernière entrée de Jésus dans la capitale, non parce qu'il la supposait connue parle récit des autres, mais parce qu'il crut devoir placer dans un temps antérieur le seul acte de cette espèce qui fut à sa connaissance. i\insi il est positif que chacun des évangélistes ne connaît qu'un événement de cette espèce; par conséquent, ni les petites divergences dans la description, ni la divergence considérable dans la position chronologique ne nous autorisent à admettre deux événements différents; d'autant plus que des dissidences chronologiques ne sont nullement rares dans les évangiles, et qu'elles sont tout à fait naturelles dans des écrits nés de la tradition. C'est donc avec raison que les plus récents interprètes de Jean se sont déclarés, ainsi que d'autres plus anciens, pour l'identité des deux récits (1).
De quel côté est l'erreur chronologique? on peut savoir d'avance comment la critique actuelle prononcera. Elle prononcera en faveur du quatrième évangile. Le fouet, le traitement gradué, infligé aux différentes classes de marchands, l'allusion plus libre au passage de l'Ancien Testament, sont, d'après Liicke, des preuves qui montrent que l'auteur a été témoin oculaire et auriculaire : il ajoute que, relativement à la chronologie, on sait que les synoptiques ne robser\ent nullement, que Jean est le seul qui la suive. En conséquence ce serait d'après Sieffert (2), abandonner
(1) Liickc, 1, p. i35 seq.;De Wette, (2) L. c, S. 109. Comparer. Srlmcc-
Exeg. Handb. , 1 , 1 , S. 174 f. 1 1 3 , kenburger, S. 26 (. S. 40.
llill DEL'XIÈMIi; SECTION.
le certain pour riiirerlain , tjue de sacrifier le récit de Jean au récit des sjnoptiqucs. Mais, quant à ce dramatique qu'on fait valoir, Marc, en disant : Et il ne permettait pas même qu'on transportât aucun vaisseau par le Temple , x.al où/, r'çiev , t'va xiç ^lavs'y/.'/i '^"/-c^o; f^ià toO upoO (v. 1G), présente une de ces particularités dramatiques, qui d'ailleurs a un appui dans la coutume juive, laquelle ne permettait pas qu'on fît un chemin de traverse du vestibule du Temple (1). Cependant, si l'on suppose qu'elle appartient à ces embellissements arbitraires auxquels Marc se complaît d'ordinaire (2), où est la raison de considérer, dans le quatrième évangéliste, de pareils traits pittoresques comme des signes d'un témoignage oculaire ? Invoquer ici sa qualité reconnue de témoin oculaire (3), c'est une pétition de principe trop vicieuse, du moins au point de vue d'une critique comparative, laquelle ne doit décider que d'après la vraisemblance intrinsèque si les traits pittoresques du quatrième évangile ne sont pas aussi de simples ornements dus à l'auteur. Or, si le traitement différent des différentes classes d'hommes est, en soi , une particularité vraisemblable; si l'ailusion au passage de l'Ancien Testament est une particularité indifférente, il en est tout autrement du trait le plus frappant du récit de Jean. Déjà Origène a trouvé que c'était un acte trop violent et trop contraire à l'ordre, que de faire un fouet de corde et de l'employer sur les marchands [li). Des interprètes plus récents ont voulu adoucir cette circonstance, en disant que Jésus n'avait employé le fouet que contre le bétail (5). D'une part, celte explication est contraire au texte, où il est dit que/o(/s furetit expulsés parle /bwe^; d'autre j)art , même avec cette atténuation, l'emploi d'un fouet peut paraître messéant pour une per-
(1) Li^'litfoot, p. 632, dans Bah. Je- (i) Comm. in Jnl,., t. 10, § 17; Oi'i>.
vamoth, f. 6, 2. 1, p. 322, p(1. Lommatzsil). (2i Lùcke, p. 438. (5) Kuinœl , sur ce passage.
(3) Lùcke, p. 437; Sieffcrt , S. 110.
iiurriÈ.MK ciiAi'iiuE. § Lxxxvn. 7/l5
sonne (le la dignité de Jésus, et il n'était propre qu'à augmenter tout ce qu'une pareille scène avait, sans cela, de tumultueux (1). La particularité spéciale à Marc n'a pas de pareille difficulté contre elle, et cependant on la rejette, tout en admettant celle de Jean !
On se prononce également presque unanimement, au sujet de la différence chronologique, contre les synoptiques et en faveur du quatrième évangéliste, et pourtant on n'est pas en état d'alléguer un seul motif pour lequel l'événement en question doive plutôt appartenir f^u temps de la première pâque visitée par Jésus qu'au temps de la dernière pâque (2). On pourrait même faire valoir plusieurs raisons en faveur des synoptiques. Sans doute, trouver invraisemijlable que Jésus ait fait allusion à sa mort et à sa résurrection d'aussi bonne heure que l'indique l'interprétation que Ton donne à la phrase de Jean sur le Temple à démolir et à rebâtir (3), n'est pas un argument suffisant, car nous verrons en lieu et place que ce rapport à la mort de Jésus n'est introduit dans ces paroles que par l'évangéliste. Mais on peut, par forme d'objection contre la position que Jean donne à ce fait, demander si Jésus, avec son tact réfléchi, aura dès lors exercé un pareil acte de son autorité messianique, acte si violent et révoltant pour beaucoup (/t). D'ordinaire, nous le voyons dans le commencement en agir avec ses compatriotes d'une manière bien plus amicale- et il est permis de douter que de prime abord il ait entamé si \ivemcnt les hostilités sans faire une tentative à l'amiable. Dans la dernière semaine de
(1) Bretscbncidcr, ï'iohah., p. /|3. di; sa carrière, et d'na autre e('ilé la
*" (2) Suivant Neamler (S. .'587, Anin.) .seine dans le Temple élait pltilùt iiropre
Jésus, a|>rès sa dernière entrée à Jérii- à attirer l'exereiec de la forée extérieure
sak'tn , où l'entlioiisiasme de la foule euutrc lui, qu'a en faire un instrument
s'était prononcé en sa faveur, dut éviter en sa faveur.
tout ce qui aurait pu être iuterjirété (3) C'est ce cpic disent des eoninien-
comincune intention d'agir par la forée tatcurs anglais dans Lîieke , 1, p. /i35
extérieure et de créer des tioubles ; scq., not.
mais, d'un côté, il devait l'éviter non (i) Les mêmes, 1, c.; comparez aussi
moins au comiuenccmeDt ipi'a la lin De Wctte, 1. c.
7[\C) DELXIÈ.MK SECTION.
sa vie, au contraire, une pareille scène est toute naturelle. Alors, après son enirée messianique à Jérusalem, il s'attacha, bravant la contradiction de ses ennemis, à se donner, par toutes ses actions et toutes ses paroles, comme le Messie; les choses étaient arrivées à une telle extrémité qu'il n'avait plus rien à perdre par une pareille démarche. Cependant, s'il est \rni que le quatrième évangéliste ait raison en distinguant plusieurs \o\ages aux fêtes de Jérusalem, voyages dont les synoptiques n'ont pas coiuiaissance, il n'est pas tout à fait exact de dire que ces derniers placent la jiurification du Tem|.lo lors du dernier séjour de Jésus dans la capitale; il faut dire qu'ils la placent dans le seul séjour qu'ils connaissent, et duquel nous aurions maintenant à séparer les autres d'après Jean. Va\ face de la date précise que donne le quatrième é\;\ngéliste, eux ne donnent \éritablemcnt aucune date; et, comme notre connaissance des rapports du temps et des détails circonstanciés est défectueuse, l'apparence d'une plus grande difticullé dans la position chronologique chez le quatrième évangéliste ne peut pas nous autoriser à sacrifier cette position à une autre qui n'a pour elle absolument aui un témoignage précis.
Quant à l'événement en lui-même, Origène a trouvé incrovable qu'un seul homme, d'une autorité très contestée, eût chassé devant lui, sans résistance, une pareille foule d'hommes : aussi a-t-il invoqué la puissance supérieure de Jésus, à l'aide de laquelle il fut en état ou de dompter soudainement la colère de ses adversaires, ou de la rendre du moins inoffensive; et il a placé cette expulsion à côté des plus grands miracles de Jésus (1). C'est un miracle sans doute, et opéré par une puissance supérieure; car c'est un miracle de l'enthousiasme religieux, opéré par la force irrésistible avec laquelle les choses saintes, longtemps méprisées,
(1) Comm. in Joh., t. 10, 16, p. 321 seq.
HLiriÈME CUAIMTUK. § LXXXVIII. 7^7
se retournent parfois soudainement contre leurs contempteurs (1).