DU TRADUCTEUR. XXXI
inexorables font et défont à jamais les choses , nous n'avons pas d'autre médiateur que l'Humanité. Elle s'interpose , et , à la faveur de sa lon[;ue durée dans le temps , de sa puissance dans l'espace , de son génie qui se développe, de sa bonté qui devient plus active, notre situation reçoit des amendements séculaires qui font le charme des vivants et la gloire des morts. Quelque réguliers que soient les phénomènes dont l'ensemble cosmique est le théâtre, cependant ils sont modifiables les uns par les autres, et d'autant plus qu'ils sont plus compliqués. Là est la source de tout pouvoir sur la naluie. Que peut l'individu contre les forces qui déterminent tout: les mouvements mécaniques, les effets physiques, les combinaisons chimiques et les organisations vivantes? Rien, pour ainsi dire, rien que la plus brute protection de son existence. Mais, au fur et à mesure que le temps s'ajoute au temps, et les générations aux générations, THuiiianilé, d'abord faible et latente, accumule peu à peu ses trésors, embellit la vie, éclaire les sociétés, cultive et assainit le globe terrestre, jusqu'à ce qu'enlin, se dégageant des derniers voiles, elle vienne apprendre aux hommes ce qu'elle est, et comment il faut la servir en esprit et en vérité.
Et de fait, ce n'est pas tout d'abord, il s'en faut, que celte image put apparaître resplendissante; une longue préparation fut nécessaire ; beaucoup de siècles, des circonstances favorables, des hommes de génie, et, si je puis m'exprimer ainsi, des nations de génie (car il en est évidemment de telles) concoururent à cette évolution définitive. Une révélation perpétuelle et croissante s'étend parmi les hommes, non pas au hasard, mais d'après des conditions déterminées, qui sont celles du monde physique d'abord, puis du monde or-
XXXll PRÉFACE
ganique el vivant, et enfin de la race humaine dans sa tradition corporelle et spirituelle.
Ces conditions ainsi graduées sont la science, ou , pour mieux dire , le couronnement de la science , et son épanouissement en un fruit nouveau, en un suprême idéal. Avant la décisive conception de M. Comte, il n'était aucun savant qui , interrogé sur la coordination des sciences ou, en d'autres termes, sur la vue générale de l'ensemble , fût en état de répondre ; et ceux qui l'essayaient augmentaient seulement les ténèbres. Aujourd'hui , pourvus d'une notion dont la simplicité fait la grandeur , nous les disciples , nous répondons que tous les phénomènes que présentent le monde inorganique aussi bien que le monde organique, sont subordonnés les uns aux autres, les moins généraux qui sont en même temps les plus compliqués dépendant nécessairement des plus généraux qui sont en même temps les moins compliqués. Ceci contient toute une rénovation de la science contemporaine. Ainsi les nombres et les formes , c'est-à-dire les maihémaliques , sont ce qu'il y a de plus général, aucun phénomène ne pouvant se concevoir sans ces deux espèces ; par une compensation nécessaire, c'est ce qu'il y a de plus simple. Aussi est-ce par là que l'esprit humain a débuté dans sa recherche; la mathématique est le berceau du savoir humain, où il a grandi, se fortifiant dans ces combinaisons pour lesquelles peu de données suffisaient encore. Des formes et des nombres on s'élève aux phénomènes astronomiques , immensité où l'œil et la pensée s'égarent sans autre limite que leur propre faiblesse, et où la terre n'est plus qu'un atome emporté dans l'espace : la première culture de l'astronomie se perd dans la nuit des temps; et, longtemps avant qu'il y eût sur rien autre aucune théorie,
DU TliADLCTEUR. XXXlll
les philosophes grecs avaient déjà ébauché des systèmes géométriques, représentation approximative des phénomènes observés. Quand, redescendant sur la terre, on y observe la pesanteur, le jeu de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et des sons, alors s'ouvre un domaine infiniment plus particulier et subordonné aux conditions plus générales de l'ensemble cosmique ; on sait combien tard la physique est venue à quelque élaboration. Au-dessous des forces physiques se rangent ces forces encore plus parliculières qu'on appelle chimiques et qui règlent les combinaisons et décombinaisons moléculaires ; la chimie aussi , malgré sa longue préparation alchimique, n'a pris la consistance théorique que depuis un siècle environ. Comme dans les corps vivants, végétaux et animaux, il n'y a point de phénomène de nutrition qui ne soit un phénomène chimique, il s'ensuit que toute biologie est impossible, tant que la chimie n'a pas, elle, établi ses propres lois ; c'est ce qui fait que la biologie , quoique si ancienne , puisqu'elle fut cultivée dès une haute antiquité par les philosophes et médecins grecs, est cependant une création récente qui ne date guère que de la fin du siècle dernier; jusque-là on n'avait que des rudiments sans qu'il fût possible soit d'embrasser la science entière, soit, ce qui n'est pas moins essentiel, de la coordonner parmi les autres. Le môme échelonnement se montre pour l'histoire ou sociologie, qui termine la série; en y montant on passe par la connaissance de la nature vivante en général et de la nature humaine en particulier; l'homme collectif ne peut être étudié qu'après l'étude préalable de l'homme individuel. Ainsi se déroule la coordination du savoir qui embrasse tout, les nombres et les formes, la terre et les astres, les forces physiques et les forces vivantes.
XXXIV pnÉFACE
Voilà le développement abstrait. A côté faisons figurer le développement concret ou suite de l'histoire politique, en quelques mots seulement qui n'ont d'autre but que de susciter la réflexion du lecteur et de le mettre sur cette voie. On peut prendre sans erreur considérable les populations sauvages clair-semées sur la surface du globe comme nous représentant les aïeux des nations antiques dont la civilisation fut le berceau de la nôtre. Ceci est la civilisation anté-historique, conjecturale il est vrai, et qu'on ne parviendra jamais à restituer telle qu'elle fut, mais réelle dans ses linéaments abstraits , puisqu'il est vrai que les facultés de la nature humaine sont toujours fondamentalement les mêmes.
De là on arrive aux théocraties de l'Egypte et de l'Inde ; ceci est la civilisation historique à son premier âge. Dans une époque plus avancée, les polythéismes sont en proie à un travail intérieur dont émanent le monothéisme en Judée, le magisme dans l'Asie centrale et le bouddhisme dans l'Inde. Durant cette période polythéislique, les arts industriels se développent, les inventions utiles se font, l'écriture se crée, les sociétés deviennent puissantes, assez pour ne recevoir qu'un dommage passager de l'invasion des barbares, qui d'ailleurs couvrent le reste de la terre. Un peu de science commence à poindre : arithmétique, géométrie, astronomie; le système des mesures, qui a régné dans le monde jusqu'au système métrique fondé il y a quelques années sur les dimensions de la terre, est créé et propagé. Un développement plus actif et plus rapide se manifeste quand le flambeau de la civilisation passe entre les mains des Grecs. La science, les lettres, les beaux-arts, la philosophie, la morale, jettent un éclat merveilleux dont la splen-