‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 3 sur 110 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

Pour quiconque jelle un regiird curieux et alteutii' sur le présont et le passé , un tel contraste suscite immédiatement la plus grave des questions que l'histoire puisse offrir aux méditations. Tandis que le présent nie ainsi sans retour le miracle , le passé en est tout imprégné. Les théologies, à quelque moment qu'on les prenne dans les époques antiques, sont la clef de voùle de la société. A la vérité, chez des peuplades absolument sauvages , les notions surnaturelles sont loin de remplir un office considérable , et même on assure qu'il est des tribus tellement misérables matériellement et intellectuellement que toute idée religieuse leur est étrangère, n'étant jamais parvenues à une réflexion suffisante pour s'interroger et se faire une réponse sur les phénomènes qui les entourent ; toutefois le fétiche des nègres, le tabou des populations océaniennes, le manitou des peaux rouges dans la Nord-Âinérique, et les hommes supposés en relation avec les êtres surnaturels commencent à prendre une part dans Texislence commune. Mais c'est dans l'âge suivant et quand le polythéisme est définitivement sorti vainqueur de ces dieux inférieurs et grossiers, que la théologie , que la théocratie , que le sacerdoce arrivent à une influence souveraine, la religion saisissant enfin le rôle qu'elle ne doit plus quitter pour l'amélioration morale, c'est-à-dire pour la plus importante des améliorations. On n'a qu'à se représenter le polythéisme égyptien , assyrien, grec et romain, celui de l'Inde avec le bouddhisme qui en provient , le monothéisme judaïque, le di-théisme de Zoroastre et de la Perse, on n'a qu'à se rappeler les institutions sorties de cet ordre d'idées , les temples érigés , les fêtes solennelles et la consécration générale qui en émanait pour la vie publique et privée, et l'on recon-

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naîtra que ces sociétés , comme autant de corps animés, avaient en cet élément une condition essentielle d'existence, et que, par la pensée, on ne peut les mutiler sans en interrompre tout le jeu et les faire rélroi;rader à un degré inférieur de développement. Mais plus cette vérité apparaît manifeste, plus la contradiction est flagrante. Car, comme toutes ces théologies reposent sur un surnaturalisme illimité et que l'esprit moderne écarte le surnaturalisme et ses œuvres supposées , il semble qu'un abîme soit ouvert entre les deux civilisations , il semble qu'un dilemme redoutable se pose, et qu'il faille absolument dire : Ou le passé ou le présent se trompe.

Et pourtant l'abîme doit être comblé, et pourtant le dilemme doit élre écarté. Le premier moyen qui se présente c'est de nier l'esprit moderne. Mettre à néant les résultats de tout le travail des derniers siècles est plus facile à dire qu'à faire. Au point de vue de la théorie, c'est renoncer à toute interprétation de l'histoire ; car, s'il est vrai que la civilisation moderne, qui pourtant s'est produite et qui a pris un si puissant empire sur les choses et sur les hommes, n'est qu'une perversion perpétuelle et une chute qui s'aggrave tous les jours, alors il est vrai aussi qu'il n'y a plus d'histoire, c'est-à-dire aucun développement des aptitudes propres à l'humanité. Au point de vue de la pratique cela implique une tendance à refouler tous ces progrès qui se font, à couper tous ces bourgeons qui poussent et à réduire l'arbre verdoyant et magnifique aux proportions de son enfance. C'est entreprendre une restauration du passé qui serait la plus anarchique du monde, car elle devrait détruire immensément. Mais, en attendant , l'élaboration incessante augmente les difficultés de pareils projets; et, combattant, comme

le philosophe de jadis, le sophisme qui lui nie son progrès, l'humanilé marche, sans que rien l'arrête, dans la carrière de son destin naturel.

Autre et non moins subversive est l'opinion de ceux qui nient l'esprit ancien. C'est l'opinion révolutionnaire. Pour elle il n'y a que fraude, mensonge et oppression dans les théolop.ies qui se sont succédé ; des hommes menteurs d'un côté , des hommes crédules de l'autre , voilà toute l'explication de ce long passé ; et la science perd sa peine quand elle cherche à découvrir autre chose dans ces institutions •/ des vieux âges. Mais si l'esprit moderne a ses droits, l'esprit ancien a aussi les siens. Non , ce n'est pas en vain que les générations de nos aïeux ont élevé leurs temples, empli le monde de leurs adorations, et, par cette aspiration morale, permis aux plus précieuses forces de l'humanité de se développer. Nous leur devons ce que nous sommes, et l'esprit orgueilleux qui les nie et les méprise ne le peut que nourri de leur lait et pénétré de leur vie. On rend inexplicable toute l'histoire, et, sans le savoir ni le vouloir, on introduit le miracle; car quel plus grand miracle pourrait-il y avoir que la naissance d'une civilisation telle que la moderne, sortant, comme la déesse païenne, de l'écu;r;edcla barbarie et de l'ignorance? En même temps on coupe toute les racines qui attachent la société; et, comme les faits le prouvent, on la met dans cette situation instable qui y amène à la suite les unes des autres les révolutions sur le sol ébranlé de l'Europe.

Tout le sens des théologies est perdu quand on ne peut parvenir à le comprendre tel qu'il est donné. L'allégorie aussi s'est essayée à trouver la clef de leurs mystères, supposant que des vérités profondes, c'est-àdire des vérités telles qu'elles sont pour nous hommes

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