‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 32 sur 110 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Caractères distinctifs de la portion non historique dans Je récit des évangiles.

La possibilité du mythe et de la légende dans les évangiles étant ainsi démontrée d'après des raisons tant extrinsèques qu'intrinsèques, et l'idée et les espèces en étant déterminées, on se demande en terminant : Comment en reconnaître la présence dans un cas particulier?

Le mythe lui-même a deux faces : d'abord , il n'est pas de l'histoire; secondement, il est une fiction, produit de la direction intellectuelle d'une certaine société; par conséquent, on le reconnaîtra à deux ordres de caractères, les uns négatifs, les autres positifs (l).

A . Un récit n'est pas historique, ce qui est raconté n'est pas arrivé de la manière qu'on le raconte :

l*" Quand les événements relatés sont incompatibles avec les lois connues et universelles qui règlent la marche dés événements.

(1) Comparez, outre les écrits plus cuWèrement George , Mjtàus und Sage, ancieas cités § viii, le livre de Bolilen S. 91 ff. intitulé Die Genesis , S. xviij et parti-

La première do ces lois, conforme aussi bien à de justes idées philosophiques qu'à toute expérience digne de foi, c'est que la cause absolue n'intervient jamais, par des actes exceptionnels, dans l'enchaînement des causes secondes, et qu'elle ne se manifeste que par la production de la trame inGnie des causes finies et de leurs actions réciproques- Par conséquent, toutes les fois qu'un récit nous rapporte un phénomène ou un événement, en exprimant d'une manière formelle ou en donnant à entendre que le phénomène ou événement a été produit immédiatement par Dieu même (voix célestes, apparitions divines, etc.), ou par des individus humains qui tiennent de lui un pouvoir surnaturel (miracles, prophéties), nous ne pouvons y reconnaître une relation historique. Et comme l'intervention d'êtres appartenant à un monde spirituel supérieur, ou repose sur des narrations sans garantie, ou est inconciliable avec de justes idées, il est impossible d'accepter comme de l'histoire ce qui est raconté des apparitions et des actes d'anges ou de démons.

Une seconde loi, observable dans tout ce qui arrive, est celle de la succession. Même dans les époques les plus violentes, dans les changements les plus rapi<les, tout suit un certain ordre de développement, tout croît successivement pour décroître. Si donc on nous dit d'un grand homme que, dès son enfance, il a eu et exprimé le sentiment intime de la grandeur qui a été l'apanuge de son ège viril; si l'on raconte de s€s partisans qu'à la première vue ils ont reconnu qui il était; si, après sa mort, leur passage du plus profond découragement jusqu'à l'enthousiasme le plus vif est représenté comme l'œuvre d'une seule heure, il nous faut encore ici faire plus que douter de la réalité de l'histoire qu'on nous raconte.

Enlin, c'est le cas de tenir compte de toutes les lois psychologiques qui ne permettent pas <le croire (ju'un homme ait senti, pensé, agi autrement que ne font les hommes,

OU autrement qu'il ne fait lui-même d'ordinaire. Tel est , par exemple , le cas des membres du sanhédrin juif, qui ajoutent foi au dire des gardes placés auprès du tombeau de Jésus et \enant annoncer sa résurrection, et qui, au lieu (le les accuser de s'être laissé dérober le corps pendant leur sommeil, les engagent, à pri\ d'argent, à répandre le bruit de cet enlèvement. On rangera dans la même catégorie l'incapacité de la mémoire humaine à retenir et à reprofluirf dî'S discours comme ceux de Jésus dans le quatrième évangile.

Cependant il est vrai de dire (jue bien des choses surviennent plus soudainement qu'on ne devrait s'y attendre; et combien de fois les hommes n'agissent-ils pas avec inconséquence et sans fidélité à leur caractère ! On n'usera donc de ces deux derniers points qu'avec prudence et conjointement avec d'autres critériums du mythe.

2" Mais ce n'est pas seulement avec les lois qui règlent les événements, c'est encore avec elle-même et avec d'autres relations qu'une relation doit être d'accord pour avoir une valeur historique.

Le désaccord est le plus grand quand il va jusqu'à la contradiction, et qu'une relation dit ce qu'une autre nie. Par exemple, un récit dit expressément que Jésus ne prêcha en Galilée qu'après l'arrestation de Jean-Baptiste, et un autre récit, après que Jésus a longtemps prêché tant en Galilée qu'en Judée, remarque que Jean-Baptiste n'avait pas encore été jeté en prison.

Si, au contraire, la seconde relation donne seulement quelque chose de différent de ce que donne la première, le désaccord porte ou sur des points accessoires, le temps (purification du temple), le lieu (ancienne résidence des parents de Jésus), le nombre Hiommes de Gadara , anges au tombeau), le nom (Matthieu et Lévij , ou il porte sur le fond même des événements. Dans ce dernier cas, tantôt les

caractères et les rapjiorts sont représentés dans un récit tout autrement que dans l'autre. Exemple : d'après un narrateur, Jean-Baptiste reconnaît Jésus comme le Messie destiné à souffrir; suivant l'autre, il est surpris de son état souffrant. Tantôt un événement est raconté de deux ou plusieurs manières , et cependant une seule peut être la véritable. Exemple : d'après un récit, c'est sur le bord du lac de Galilée que Jésus a fait quitter les filets à ses premiers disciples pour le suivre; d'après un autre récit, il les a gagnés à sa doctrine en Judée et lorsqu'il se rendait en Galilée. C'est encore une objection contre la réalité historique d'un récit, quand des événements ou des discours racontés comme ayant eu lieu deux foi;;, sont tellement semblables qu'on ne peut admettre que l'événement soit arrivé ou que le discours ait été prononcé plus d'une fois.

On se demande jusqu'à quel point il faut compter, parmi les contradictions des relations, les cas oîi l'une se tait sur ce que l'autre raconte. En soi et sans autres explications, un tel argument, pris du silence, n'a aucune valeur ; mais il en a beaucoup quand on peut prouver que le second narrateur aurait parlé de la chose s'il l'avait sue, et l'aurait sue si elle était arrivée.

B. Les caractères positifs d'une légende ou fiction se montrent, soit dans la forme, soit dans le fond.

1" Si la forme est poétique, si les acteurs y échangent des discours semblables à des hymnes, et plus longs, plus inspirés qu'on ne peut l'attendre de leurs lumières et de leur situation, ces discours du moins ne doivent pas être considérés comme historiques. L'absence de cette forme poétique, au reste, ne garantit nullement encore le caractère historique d'un récit, car la poésie légendaire aime la forme la plus simple et d'apparence complètement historique. Ici donc tout dépend du fond.

2" Si le fond d'un récit concorde d'une manière frap-

pante avec certaines idées qui prévalent dans le cercle même oij ce récit est né, et qui semblent plutôt être le produit d'opinions préconçues que le résultat de l'expérience, alors il est plus ou moins vraisemblable, d'après les circojistances, que le récita une origine mythique. Ainsi, nous savons que les Juifs aimaient à représenter de grands hommes comme fils de mères demeurées longtemps stériles ; cela seul doit nous mettre en défiance contre la vérité historique du récit qui fait naître de cette façon Jean-Baptiste. Nous savons encore que les Juifs voyaient, dans les écrits de leurs prophètes et de leurs poètes, des prédictions, et, dans la vie des anciens hommes de Dieu, des types du Messie; cela nous suggère le soupçon que ce qui, dans la vie de Jésus, est visiblement figuré d'après de tels dires et de tels précédents, appartient plutôt au mythe qu'à l'histoire.

Les caractères plus simples de la légende et des additions provenant de l'écrivain, n'ont plus besoin d'une explication particulière, après ce qui en a été dit dans le paragraplie précédent.

Mais si l'on considérait isolément chacun de ces motifs d'une part, et chacun des récits évangéliques d'autre part, on obtiendrait rarement plus qu'une simple possibilité et vraisemblance du caractère non historique des récits. Pour atteindre à une détermination plus précise, il faut d'abord faire concourir plusieurs des motifs énumérés plus haut. Ainsi, l'histoire des Mages et le massacre des innoceuts à Bethléem concordent, il est vrai, d'une manière frappante avec les idées jui\es sur l'étoile du Messie prédite par Balaam, et avec le précédent de l'ordre sanguinaire donné par Pharaon; mais cela seul ne suffirait pas pour qu'on regardât avec certitude ces deux récits comme mythiques. Or, il s'y joint que ce qui y est dit de l'étoile contredit les lois naturelles , et ce qui est attribué à Hérode les lois psychologiques; que l'historien Josèphe, qui donne tant de détails

INTRODUCTION. § XTI. i2â

sur Hérode, garde, avec les autres documents historiques, le silence sur le massacre de Bethléem; et que la visite des Mages, avec la fuite en Egypte, selon un des évangiles, et la présentation de l'enfant dans le Temple, selon un autre évangile, s'excluent réciproquement. Quand, de cette façon, tous les critériums du mythique concourent, le résultat est certain; et, dans tous les cas, il l'est d'autant plus que l'on découvre des critériums plus nombreux et plus caractéristiques.

En second lieu, un récit pris en soi n'aurait peut-être que peu ou point de marque du mythe; mais il fait corps avec d'autres récits, ou il est raconté par le même auteur comme d'autres récits qui, par des caractères irréfragables, appartiennent au domaine du mythe ou de la légende, et jettent, par conséquent, un reflet suspect sur le premier récit. Toute narration, quelque merveilleuse qu'elle soit, présente des circonstances naturelles qui, en soi, pourraient être historiques, mais qui, par leur réunion avec le reste, deviennent également douteuses.

Toucher ce point, c'est empiéter, en quelque sorte, sur la question qui se pose ici en dernier lieu, à savoir, si le caractère mythique s'arrête aux traits particuliers dans lesquels il est empreint, ou s'il s'étend aussi au reste du récit, et si la contradiction de deux récits marque les deux ou seulement un seul d'un cachet non historique. C'est là la question de la limite entre le mythique et l'historique; question la plus diflicile qui se présente sur tout le terrain de la critique (1).

D'abord, quand deux récits s'excluent, ce fait prouve seulement que l'un des deux n'est pas historique; car, pour que l'un trouve place, il faut que l'autre soit écarté. Ainsi, relativement à la résidence primitive des parents de Jésus, on n'a pas tort d'écarter Matthieu, qui désigne évidemment

(l; Comparez ir. Tholuck : Sur la dans le détail rt la a^erùe dans Vensemrapport qui existe entre les différences ble {GUiubwùrdiçkeU . S. 457).

'12/i INTRODUCTION. % XVI.

Bethlf^em, et d'adopter Luc, qui fixe cette résidence à Nazareth; et, en général, on fait bien entre deux récits inconciliables, de préférer comme historique celui des deux qui répugne le moins aux lois naturelles, ou qui répond moins à certaines opinions d'un peuple ou d'un parti. Néanmoins, en regardant la chose de plus près, on voit que, si l'un des récits est fictif, l'autre peut l'être aussi. En effet, l'existence d'une production mythique sur un certain sujet prouve que la légende s'est exercée sur ce sujel (que l'on songe seulement aux généalogies de Jésus); et, pour décider que l'un des deux récits est historique, il faut s'en référer à la connexion ou à la concordance de ce récit avec d'autres points solidement établis d'ailleurs.

Quant aux parties d'un seul et même récit, on pourrait croire, par exemple dans l'annonciation , qu'il n'est pas historique qu'un ange ait annoncé à xAIarie qu'elle mettrait au monde le Messie, mais que néanmoins il est vrai que Marie en avait conçu l'espérance dès avant la naissance de Jésus. Or, comment cette attente aurait-elle pu s'éveiller en elle? On le voit, le m\the est aussi dans une particularité qui, concevable en soi, tient tellement à une particularité inconcevable, que l'une ne peut aller sans l'autre. Ou bien, un acte de Jésus étant raconté comme un miracle, il se pourrait, déduction faite du merveilleux, que le reste se fût réellement et naturellement passé. Cela est, jusqu'à un certain point, concevable dans certaines histoires miraculeuses, par exemple dans les expulsions des démons; mais cela n'est concevable que parce qu'une guérison soudaine et procurée par quelques mots, comme l'évangéliste l'a décrite, ne répugne pas, dans ces sortes d'affections, aux lois psychologiques; par conséquent le récit évangélique ne souffre pas d'atteinte essentielle. Mais il en est autrement de la guérison de l'aveugle de naissance; celui qui admet ici une guérison naturelle doit en même temps se la représenter comme successive; cl, de la sorte, le récit évangélique

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qui la donne romme subite est marqué d'une inexactitude capitale. On perd donc en même temps toute garantie de la possibilité d'un reste de fait naturel, lequel, d'ailleurs, ne pourrait être retrouvé sans des conjectures arbitraires.

Les exemples suivants montrent quels sont, dans de tels cas, les signes caractéristiques. Marie fait une visite à Elisabeth, qui est enceinte ; l'enfant de celle-ci se meut dans son sein, l'Esprit la saisit, et elle salue Marie comme la mère du Messie. Tout ce récit a contre soi des marques qui montrent sûrement qu'il n'est pas historique. Cependant il se pourrait, ce semble, que Marie eût fait à Elisabeth une visite, où seulement toute chose se serait passée naturellement. Cependant le fait est que même le voyage de Marie fiancée a des difficultés psychologiques, et que toute la visite, ainsi que la parenté des deux femmes, est le produit d'imaginations qui se sont efforcées de mettre en présence la mère du Messie et celle du Précurseur. Autre exemple : il est dit que les hommes qui apparurent à Jésus sur la montagne de la Transfiguration furent Moïse et Élie, et que l'éclat qui l'y illumina fut une lumière surnaturelle. On pourrait encore ici, supprimant le merveilleux, conserver comme fait la présence de deux hommes et une lueur matinale qui les éclaira. Mais en vertu des idées qui avaient cours sur les rapports de Jésus avec Moïse et Elie, !a légende était disposée, non pas à transformer seulement en Moïse et en Elie deux hommes quelconques, desquels d'ailleurs il serait fort difficile de dire qui ils auraient été s'ils n'avaient pas été ces deux prophètes, mais encore à inventer toute la scène de la rencontre. Ce n'était pas non plus d'une clarté quelconque, décrite d'ailleurs avec beaucoup d'exagération et d'inexactitude, s'il fallait la prendre pour naturelle, qu'il s'agissait de faire une clarté miraculeuse; mais c'était une clarté surnaturelle que le récit sur la face lumineuse de Moïse provoquait la légende à imaginer pour Jésus.

Voici donc la règle ; dans les cas où non seulement le détail d'une aventure est suspect à la critique, et le mécanisme extérieur exagéré, etc., mais encore où le fond même n'est pas acceptable à la raison, ou bien est conforme d'une manière frappante aux idées des Juifs d'alors sur le Messie; dans ces cas, dis-je, non seulement les prétendues circonstances précises , mais encore toute l'aventure, doivent être considérées comme non historiques. Au contraire, dans les cas où des particularités seulement dans la forme du récit d'un événement ont contre elles des caractères mythiques, sans que le fond même y participe, alors du moins il est possible de supposer encore un noyau historique au récit. Ajoutons pourtant que, même en un cas pareil , on ne déterminera jamais avec certitude si ce noyau existe réellement et en quoi il consiste , à moins qu'on n'arrive à cette détermination par des combinaisons tirées d'ailleurs. Quant aux légendes ou aux additions du fait de l'écrivain , il est plus aisé d'isoler, au moins approximativement, le fonds historique , en retranchant ce qui se trahit comme faux tableau , comme exagération , etc., et en essayant de séparer le mélange et de combler les lacunes.

Toujours est-il que la limite entre le mythique et l'historique restera incertaine et flottante dans des documents qui, comme les évangiles, se sont incorporé l'élément mythique; et, dans le premier travail général qui essaie d'apprécier ces documents du point de vue critique, on peut exiger, moins que dans tout autre, une démarcation déjà exactement tracée, il faut, dans l'obscurité que cré(; la critique en éteignant toutes les lumières regardées jusqu'à présent comme historiques , que l'œil apprenne par l'habitude à discerner de nouveau les détails : au moins, l'auteur de cet ouvrage demande expressément que là où il déclare ne pas savoir ce qui est arrivé, on ne lui attribue pas d'avoir soutenu qu'il sait que rien n'est arrivé.

PREMIERi: SECTION.

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