XXV
Teneur du niessaj^c de l'ange. Accomplissement de la propliélle d'Isaïe.
L'ange qui, d'après Luc, apparaît à Marie, dit seulement que Marie deviendra grosse d'une manière qu'il ne |)récise pas d'abord, qu'elle engendrera un fils qui devra être ;!ppelé Jésus, que ce fils sera grand, et qu'il sera nommé le fils du Très-Haut, uiô: 'ylin-o'j; que Dieu lui donnera le trône de son aieul David, et qu'il régnera sans lin sur la maison de Jacob. Tout cela est parfaitement conforme aux formules habituelles des Juifs concernant le Messie, et même les mois fils du Très-Haut, s'ils étaient seuls, ne devraient se prendre que dans le sens d'un roi ordinaire d'Israël, comme dans 2 Sam., 7, 1/t, Psalm., 2, 7j ils conviendraient donc encore mieux au plus grand des rois, au Messie, même considéré en la simple qualité d'homme. Ce langage juif jette, quand on y réiléchit, une nouvelle lumière sur la valeur historique de cette apparition angélique ; car il faut dire avec Schleiermacher que difficilement le véritable anse Gabriel aurait annoncé l'arrivée du Messie dans des formules aussi strictement judaïques (2). Par la même raison, on sera disposé à attribuer, avec ce théologien, ce récit, comme le précédent concernant Jean-Baptiste, à un soûl et même auteur judéo-chrétien. Ce n'est que lorsque Marie fait, en raison de sa virginité, des objections à l'annonciation d'un fils, que l'ange explique davantage le mode de la conception, en disant qu'elle sera produite par le Saint-
(1) Comparez là-dessus Ammon, ^2) l'eher den Lucas, S, 23.
Foithildung .les Chiistnithums, 1,S. 208.
Esprit, par la vertu de la divinité; dès lors, la dénomination de fils de Dieu, uwç0£oO, prend un sens métaphysique plus précis. Pour confirmer qu'un prodige de cette espèce n'est pas impossible à Dieu, l'ange rappelle à Marie ce qui s'est passé avec sa parente Élizabelh, après quoi elle s'abandonne, pleine de foi, aux desseins de Dieu sur elle.
Dans Matthieu, où l'objet principal est de dissiper les inquiétudes de Joseph, l'ange commence par lui apprendre que l'enfant conçu en INFarie a été engendré par le Saint- Esprit, T.-rS[j.y. ayiov, ainsi que l'évangéliste l'a déjà exposé de son chef, V. 18; et la destination messianique de Jésus n'est ensuite caractérisée que par les mots : « Il délivrera son peuple de ses péchés. » 11 semble d'abord que ce langage est moins conforme aux idées juives que les termes dans lesquels Luc a exprimé la fonction messianique de l'enfant à naître. Mais dans le mot péchés, y.'j.y.z-iy-iç , sont comprises les punitions du peuple, à savoir, son asservissement par les étrangers; de sorte que, ici aussi, l'élément judaïque ne manque pas. De même, dans le mol réyner, (ia(7i>.£'j£',v, employé par Luc, est renfermée l'idée de la domination sur un peuple docile et meilleur: si bien que le caractère le plus élevé du Messie n'est pas, non plus, complètement oublié. Puis, soit l'ange, soit plutôt l'évangéliste, à l'aide d'une formule qui lui est très familière : Tout cela se fît, afin que fût accompli ce qui est dit, etc., toDto 'h o>/jv '/syovcv, rvarrlrpoiôr, to pr,Oèv /Cta. (V. 2:2], ajoute une j rophétie de l'Ancien Testament, qui se trouve, suivant lui, vérifiée par ce mode de conception de Jésus, à savoir, que, d'après Isaie, 7, ili, une vierge deviendra enceinte et enfantera un fils qui sera appelé Dieu-avec-nous (Emmanuel).
Le sens primitif du passage d'Isaie est, d'après les nouvelles recherches, le suivant (1) : le roi Achaz étant enchn
(1) Comparez Geseoiiis et Hit?.!-» , dans leurs roinmentaircs sur Isaïe, Um-
à faire un traité avec l'Assyrie par crainte des rois de Syrie et d'Israël, le prophète veut lui donner une vive assurance de la prochaine destruction de ces ennemis, alors si redoutés, et il lui dit : Suppose qu'une femme non encore mariée, et qui, pour la première fois, ait, en ce moment, des rapports conjugaux []), conçoive un enfant, ou en d'autres termes : Une jeune femme désignée (peut-éîre celle du prophète même) est déjà grosse ou le va devenir; d'aujourd'hui au moment de la naissance de son enfant, les circonstances politiques se seront tellement améliorées, qu'on pourra lui donner un nom de bon augure ; et, avant que l'enfant soit parvenu à l'âge de discernement, les puissances ennemies seront complètement anéanfies. Ce qui veut dire en prose : Avant que neuf mois se soient écoulés, la situation du royaume sera déjà meilleure, et dans l'intervalle de trois ans environ le danger aura disparu. Toujours est-il (c'est un point porté jusqu'à l'évidence par la critique moderne) que, dans les circonstances qui furent l'occasion de la prophélie d'Isaïe, un signe pris au moment actuel et à un avenir très prochain pouvait seul avoir un sens. Combien, d'après l'interprétation de Ilengstenberg, le langage du prophète serait mal approprié aux choses ! Autant il est certain, dit ce théologien (:2), qu'un jour le Messie sera engendré d'une vierge parmi le peuple de l'alliance, autant il est impossible que le peuple au sein duquel il doit naître, et la famille dont il doit descendre périssent sans retour. Quel mauvais calcul de la part du prophète de vouloir rendre l'invraisemblance du prochain salut, vraisemblable à
})riet , Ueher die Geburt des Immanuel fille nubile. (Voyez Gesenius, 1. r., 2.
durch eine Jangfrau, in Ullmann's und a, S. 297 f.). Dès le temps. de Justin
seinen tlieol. btudien, 1830, 3 Heft. les Juifs soutenaicut que HO /j7 devait
S. 341 ff. se traduire, non par -vieifc, Traf.6r/o; ,
(Ij Avec celte explication,. le débat mais Y>ar jeune Jille , vEàvt;- iJial. c.
sur la signification du mot n3 7>7 perd T/yp/i., n. 43 , p. 137 E, de l'édition
son importance. Au reste, ou pourrait le citée.
décider en disant qt;e ce mot signifie, (2) Christologie des A , T., 1, l, S. 47.
non la jeune iilie intacte, mais la jeune
TROISIÈME rHAPITPE. § XXV. 195
l'aide d'une plus grande invraisemblance reculée dans un lointain avenir ! Et puis le prophète fixe un terme d'un petit nombre d'années. A cette objection, Hensgtenberg répond en continuant son expb'cation : la chute des deux royaumes s'acccomplira, non dans Tiniervalie écoulé jusqu'à ce que l'enfant désigné atteigne l'âge de discernement, mais dans un intervalle égal à celui qui, un jour et dans le plus lointain avenir, s'écoulera entre la naissance du Messie et le premier développement de son intelligence, c'est-àdire environ trois ans. Quelle extravagante confusion des temps! Un enfant doit naître dans les siècles à venir, et ce qui arrivera avant que cet enfiint atteigne l'âge de discernement doit s'accomplir dans le moment présent?
Paulus et son parti ont donc pleinement raison contre llengstenberg et les siens, quand ils soutiennent que la prophétie d'Isaie, en raison de sa signification primitivement locale, se rapporte à des circonstances contemporaines, et non au Messie futur, et encore moins à Jésus; mais d'un autre côté, Hengstenberg n'a pas moins raison contre Paulus, quand il assure qu'ici, dans Matthieu, le passage d'îsaïe est entendu comme la prédiction de la naissance de Jésus par une vierge. On sait que les commentateurs orthodoxes, dans la formule fréquente : afin que fût accompli, hu. ttV/içojÔ?, , et autres formules semblables, ont de tout temps trouvé la signification suivante : Cela est arrivé d'après l'arrangement de Dieu, afin que s'accomplît la prophétie de l'Ancien Testament, laquelle, dès l'origine, avait en vue l'événement du Nouveau Testament. Les commentateurs rationalistes, au contraire, n'y trouvent que la signification suivante : Cela est arrivé d'une telle façon, était dételle nature, que les paroles de l'Ancien Testament, lesquelles se rapportaient primitivement à quelque autre chose, peuvent y être appliquées et reçoivent, seulement après l'application, leur pleine vérité. Dans la première signification, le rap-
i9G PREMIÈRE SECTION.
jjort entre le passage de l'Ancien Testament et l'événement du Nouveau, est un rapport existant dans les choses, arrangé par Dieu même (1); dans la seconde signification, ce rapport n'a aucune réalité dans les choses, et il n'existe que dans l'esprit de l'écrivain postérieur qui l'a trouvé. Dans la première, c'est un rapport exact et essentiel; dans la seconde, un rapport inexact et accidentel. Mais entendre de cette dernière manière les passages du Nouveau Testament qui représentent une prophétie de l'Ancien Testament comme accomplie, c'est contredire aussi bien le texte que l'esprit des écrivains du Nouveau Testament; le texte, car ni TrlvîpoOcOa'. , dans une telle connexion, ne peut signifier autre chose que s'accomplir, ratumjieri, eventu comprobari ; ni iva,ô'7:co;, autre ciiose que, à cet effet, eo consilio ut, attendu que l'adoption fort répandue d'un hv. ixX'a-i/.ov n'est venue que de difficultés dogmatiques (2); l'esprit; car rien n'est plus contraire qu'une telle explication aux idées juives des écrivains évangéliques. Soutenir avec Paulus que l'homme de l'Orient ne pense pas sérieusement que l'ancienne prophétie ait été prononcée jadis par le prophète, ou accomplie plus tard par la divinité, afin de figurer d'avance l'événement nouveau, et réciproquement, c'est transporter notre timidité occidentale dans la vie d'imagination des Orientaux; mais ajouter, comme il fait, que la concordance d'un événement postérieur avec des prophéties antérieures , ne prend que dans l'esprit de l'homme de l'Orient la /on?/e d'un dessein j)rémédité, c'est détruire la proposition qu'il vient d'émettre, car c'est dire : Ce qui d'après notre manière de voir, n'est qu'une simple coïncidence , parut un dessein prémédité à rhorame d"0-
(1) C'est aussi l'opinion dans laquelle le devrait, s'il tenait à rester conséqueut Hengsleoberg retombe, une fois que la avec ses principes.
chose est ramenée a sa fi)rmiile, bien (2) Voyez Winer, Gramniatik des
qu'il adoucisse (1, a, S. 338 ff ) l'expli- neutest. S[>rachidicms , 3"^ Aufl. S. 382 caiion orthodoxe beaucoup plus qu'il ne ff. Fritzsche, Comm in Matlh., p. ti2 ,
317, et Excurs., 1, p. 836 etseq.
rient; et nous devons reconnaître que tel est le sens du langage oriental, si nous voulons l'interpréter d'après les intentions qui l'ont dicté. Les Juifs postérieurs , on le sait , trouvaient partout dans l'Ancien Testament, des prophéties pour le présent et pour l'avenir. A l'aide de passages de la Bible, en partie entendus faussement , ils s'étaient formé une image complète du Messie futur (1). En appliquant ainsi, même à tort et à travers, l'Écriture, le Juif se figurait rencontrer un véritable accomplissement des paroles là oii il les appliquait . aussi est-ce, pour parler le langage d'Olhausen, une pure prévention dogmatique que de supposer à la formule en question, chez les écrivains du Nouveau Testament, un sens tout autre que celui qui était habituel chez leurs compatriotes , et cela uniquement pour ne pas les trouver coupables d'une fausse interprétation de l'Écriture. Assez indépendants, à l'égard de l'Ancien Testament, pour reconnaître, contre l'ancienne explication orthodoxe, que plusieurs prophéties se rapportent précisément à des circonstances voisines; n'étant pas pourtant assez arbitraires, à l'égard du Nouveau Testament, pour nier, avec les commentateurs rationalistes , l'application que les Évangiles font de ces prophéties au Messie, plusieurs théologiens de notre temps ont encore trop de préjugés pour admettre, dans le Nouveau Testament, quelques fausses interprétations de l'Ancien, En conséquence ils prennent l'expédient de distinguer dans ces prophéties un double rapport, le premier à un événement contemporain et d'un ordre moins élevé , le second à un événement futur et d'un ordre plus élevé. De cette façon, ils ne choquent pas le sens des passages de l'iVncien Testament, sens qui est clair par les faits et par l'histoire , et en môme temps ils ne forcent ni ne démentent l'explication de ces passages, donnée dans le
(1) Voyer, l'Introduction, § 14.
198 pKE.MiÈnt: sEcrio«.
Nouveau Testament (1). Ainsi, suivant eux, la prophétie d'Isaie dont il est ici question, a un double but, d'abord annoncer l'accouchement prochain de la fiancée du prophète, puis annoncer, pour un lointain avenir, la naissance de Jésus par une vierge. Mais un double sens aussi monstrueux est né de l'embarras dogmatique des théologiens j ils ont voulu, comme le dit Olshausen lui-même, éviter d'être réduits à l'extrémité d'admetlre que les écrivains du Nouveau Testament, et Jésus lui-même, n'ont pas bien compris l'Ancien Testament, c'est-à-dire ne l'ont pas compris d'après les règles modernes de l'interprétation, mais l'ont expliqué à la façon de leur temps, qui n'était pas la meilleure de toutes. Pour l'homme exempt de préjugés, cette difliculté existe si peu, qu'au contraire ce serait pour lui une difiiculté si les choses se comportaient autrement, et si, contrairement à toutes les lois du développement historique des nations, les écrivains du Nouveau Testament s'étaient complètement élevés au dessus du mode d'interprétation de leurs contemporains et de leurs compatriotes. Ainsi, relativement aux prophéties citées dans le Nouveau Testament, nous pourrons sans hésitation, accorder, suivant les circonstances, qu'elles y ont été plusieurs fois expliquées et appliquées dans un tout autre sens que celui que les auteurs V avaient attaché.
Nous avons donc un tableau des quatre opinions possibles sur ce point , opinions dont deux sont extrêmes , et deux sont des essais de conciliation. De ces essais de conciliation, l'un est faux, et l'autre me paraît le véritable.
1. Opinion orthodoxe . (Hengstenberg et d'autres) : De tels passages de l'Ancien Testament n'avaient, dès l'origine,
(1) Voyez particnlièremeut Olshan- sur l'emploi donmatique de passages de
scn , Ubcr tieferen Schriftsinn , et daus l'A. T. dans le N. T., theol. Sludien u.
Bibl. C'omm. Une vue semblable , quoi- Kritiken , 1835, 2 , S. h\i; et Hoff-
que d'ua ton moins décidé, est expri- mann, S. 183. mve par Fleek : Quelques remarque'
de rapport prophétique qu'au Ciirist; car les écrivains du Nouveau TestamCiTt les expliquent ainsi, et il faut qu'iis aient raison, quand même l'inleliigence humaine devrait s'y confondre.
2. Opinion rationaliste (F anla^ et d'autres) : 11 n'est pas vrai que les écrivains du Nouveau Testament donnent aux prophéties de l'Ancien Testament cette signification strictement messianique ; car l'application au Christ est primitivement étrangère aux prophéties considérées à la lumière de la raison ; or, les écrivains du Nouveau Testament doivent s'accorder avec la raison, malgré tout ce qu'une foi vieillie peut dire à l'eîicontre.
3. Essai mystique de conciliation (Olshausen et d'autres) : Les passages de l'Ancien Testament renferment primitivement aussi bien le sens profond signalé par les écrivains du Nouveau Testament, que le sens prochain que la raison nous force à y reconnaître : ainsi s'accordent la saine raison et l'ancienne foi.
k. Décision de la critique : Les prophéties de l'Ancien Testament n'avaient très fréquemment qu'une application prochaine aux affaires du temps; mais elles ont été regardées par les hommes du Nouveau Testament comme de véritables prophéties relatives à Jésus en qualité de Messie, parce que la raison était, chez ces hommes, modifiée par la manière de penser de leur peuple; ce que le rationalisme et l'ancienne foi méconnaissent également (1).
(1) Tonte rexplication rationaliste de En conséquence , ils ne peuvent pas
l'Kcritiire repose sur un paraiofjisnio avoir eu une telle opinion , et il faut les
palpable par lequel clic se défend , et expliquer autrement.
avec lequel elle tombe. Voici en tjiioi il Qui ne voit ici l'inconséquence mor-
consisle : telle où touibe le rationalisme en se pla-
Les écrivains du Nouveau Testament tant sur le même terrain qtie le supraua-
ne doivent pas être expliqués comme turalismc? Tandis que, dans tout autre
s'ils dis:iitnt quelque chose de déraison- tas, on examine d'abord si ce qui est
nable (il faudrait dire : rien qui contre- dit ou écrit est juste ou vrai , le ratio-
disR le développement de leur rahun). nalisme , contrairement à son principe,
Or, leurs parr)les , interprétée» d'une accorde , comme le supmnaturalismc ,
certaine façon , seraient contraires à la aux hommes du Nouveau Testament, la
raison (c'est-à-dire contraires au déve- prérogative d'être toujoorsdans le vrai, loppcnient de nolrf raison).
200 PKEMlEKi. SECTION.
En conséquence, nous n'hésiterons pas, touchant la prophétie dont il est ici question, à accorder que les évangélistes en ont forcé le sens en l'appliquant à Jésus. Maintenant ont-ils fait cette application parce que Jésus naquit réellement d'une vierge? ou bien cette prophétie, appliquée avant eux au Messie, est-elle ce qui les a conduits à admettre que Jésus était né de cette façon miraculeuse? Cette alternative ne peut se décider que par la discussion suivante.