XXIX
L'histoire de la conception de Jésus considérée comme mythe.
Si l'on veut échapper à l'origine surnaturelle de Jésus pour ne pas exciter aujourd'hui la moquerie, dit Gabier dans son examen du Commentaire dePaulus, et si, d'un autre côté, les explications naturelles conduisent à des assertions non seulement étranges, mais encore révoltantes, il vaut mieux recourir à un mythe par lequel on évite toutes les difficultés de ces explications. Plusieurs grands hommes avaient, dans l'ancien monde mythologique, une naissance extraordinaire et étaient fils des dieux. Jésus lui-même parlait de son origine céleste, disait Dieu son père, et d'ailleurs s'appelait fils de Dieu en qualité de Messie. Par Matthieu,
(1) C. Ceîs,, 6,8. (2) Ibid., 1, 37.
1, 22 cl suiv., on voit en outre que le passage d'Isaie 7, l/j., était rapporté à Jésus dans la première église chrétienne. Jésus, disait-on , doit , conformément à ce passage, naître, comme Messie, d'une vierge par une opération divine; ce qui devait être, concluait-on, est aussi arrivé véritablement, et de cette façon se développa un mythe philosophique (dogmatique) sur la naissance de Jésus. L'explication mythique laisse l'histoire réelle de Jésus dans sa vérité : Jésus est né d'un mariage régulier entre Joseph et Marie, ce qui sauve , ainsi qu'on le remarque avec raison , aussi bien la dignité de Jésus que le respect dû à sa mère (1),
On a donc, pour expliquer la formation d'un tel mythe, songé au penchant qui portait le monde ancien à représenter de grands hommes, bienfaiteurs de l'espèce humaine, comme fils des dieux. Les exemples ont été accumulés par les théologiens ; on a rappelé , dans la mythologie et l'histoire gréco-romaine, le souvenir d'Hercule, de Castor et Pollux, de Romulus, d'Alexandre, et surtout de Pythagore (2) et de Platon. Saint Jérôme s'est exprimé sur ce dernier d'une façon tout à. fait applicable à Jésus : Sapientiœ principein non aliter arbitrantur, nisi de parlu virginis editum (3).
On pourrait donc conclure de ces exemples que le récit de la conception surnaturelle de Jésus est né, sans aucune réalité historique, d'une semblable tendance ; mais les orthodoxes et les rationalistes s'accordent, quoique par des motifs fort différents, pour contester cette analogie. S'il
(1) Gabier, .\eu(-st. theol, journal, 7, justesse, dans le titre du premier flia-
4 , S. iOS; Eichliorn , Einleit. in dus pitre , p. 6 : Non minus ille (Jésus) , ut
N. 7"., 1 , S. i28 f. ; Bauer, Hcbr. Nj- f'erunt doctoruni judaicoruiu de JMessia
thoL, 1, 192, t;, ({.; \N'egscheider, In- senleuli;e, patrcm liabet spiritum divi-
stic, § 123; De Wcttc, Bi/jl. Dngmat., nuiii , inatrcm virginera. § 281 , et Exegi-t. Handbiich.^ 1, 1, S. (2J lamblicli,, l'ita Pylliagorœ, cap.
18 ; Kaiser, Bibl. Théologie, 1, S. 231 2,edit. Kiessliog.
ff, ; Ammon , Foribildung , S, 201 ; (3) Adv. Jovin., 1, 26. Dio^'. Lacrt ,
Hase , L, J., § 33 ; Fritzsche, Comm, 3, 1, 2. in Matth,, p, 56. Ce dernier dit avec
:22*2 PREiMIÈRK SECTION.
s'en faut peu qu'Origène, à cause de la similitude des deux récits, ne regarde comme des merveilles \éritabies les légendes païennes sur les fils des dieux, Puulus, à son point de vue, est assez conséquent pour expliquer les deux récits comme des histoires naturelles, et renfermant un fond véritable. On ne voit point en cette occasion jusqu'à quel point il étend ce système à la mythologie proprement dite ; quant au récit concernant Platon, on ne peut jjas soutenir, dit-il, que ce récit, en ce qu'il a de fondamental, ne se soit formé que dans des temps postérieurs ; mais Périctione a pu facilement croire être enceinte d'un de ses dieux ; son fils étant devenu plus tard un Platon , cette circonstance la confirma dans sa croyance, sans en avoir été la cause. Tholuck fait remarquer une différence considérable , c'est que les mythes de Komulus et autres se sont formés des siècles après l'époque de ces hommes, au lieu que h s mythes relatifsà Jésus devraient s'être formés très peu de temps après sa mort (I). 11 évite prudemment de mentionner le récit de la naissance de Platon, sachant bien que ce récit est justement dangereux pour une prétendue formation tardive. Au contraire Osiander s'étend complaisamment sur la naissance de Platon et soutient que l'apothéose de ce philosophe, fils d'Apollon, n'est venue au monde que plusieurs siècles après lui (2). Assertion fausse ; car le fils de la sœur de Platon en parlait comme d'un bruit répandu à Athènes (3). C'est d'une autre façon qu'Olshausen, suivi par Neander, essaie d'ôter à l'analogie des naissances divines de la mythologie ce qu'elle a d'inquiétant pour l'opinion des supranaturalistes; suivant lui , ces récits, quoique non historiques, témoignent cependant du pressentiment, du désir général d'un pareil fait, et en
(1) Glaubwiirdigkeit, s. 63. êi'.nya xal K/,£ac;(o; h tû nÀaTuvo;
(2) Apologie des L. J., S. 92. tyxupt'j xac AvaÇi/.idvi; £v cw Sij-îow
(3) Oiog. Laert., l. c. : Zitt-jutirizoï; .nztol (fô.oyéftav , (paily, AO»;'y/)jcv ^v {sororis Pîatonis Jiliu: ^ saint Jérôme) /cyo; xT/.
o' £y TÙ {7ri;jpa<f>ou:£VM n/aTcovo; 77Epc-
garantissent la réalité au moins dans une manifestation historique. En eifet , imi pressentiment général , une conception générale doivent avoir pour fondement une vérité : seulement la vérité ne consistera pas en un fait particulier qui corres|)ond exactement à la conception générale, mais elle consistera dans une idée métaphysique qui se réalise en une série de faits particuliers, lesquels souvent n'ont aucune ressemblance avec cette conception générale. De môme que la conception très répandue d'un âge d'or ne prouve pas que l'âge d'or ait jamais CNislé , de même la conception de naissances divines ne prouve jias que jamais un individu soit venu à l'existence de cette manière; elle a sa vérité dans toute autre chose (i).
On ferait une objection plus essentielle contre l'analogie dont il s'agit ici, en disant que les opinions du paganisme ne prouvent rien pour les Juifs, peuple fermé dans son propre cercle, et qu'en tiarliculier l'idée de fils de dieux, laquelle appartient au polythéisme, n'a pas eu d'influence sur l'idée strictement monolhéistique qu'ils se faisaient du Messie (2), En général, il ne faut pas trop se hâter d'argumenter de l'expression : fils de Dieu, laquelle se trouve aussi chez eux ; là où dans l'Ancien Testament elle est appliquée à des magistrats (Psaim. 82, 6) ou à des rois lhéocratiques(2 Samuel, 7, 14; Psalm., 2, 7), elle indique seulement ce rapport théocratique, et non un rapport physique ou métaphysique ; encore moins faut-il attacher de rim|)ortance au langage flatteur d'un Romain qui, dans Josèphe, appelle fils de dieux déjeunes princes juifs, remarquables par leur beauté (3). Mais, comme il a été remarqué plus haut [h), les Juifs croyaient que l'esprit coopérait à la naissance des hommes pieux; de plus, que les hommes forts que Dieu
(1) Hase, L. J, , § .33, tombe d'ac- (2) Ncander, L. J. Cli. S. 10.
cord de ce point. Voyez De Wette, (3) .i'iliq., 15, 2 , 6.
Exeg. Handhucli., 1 , 1 . S. 19. (4j g 28.
'2'2[l PRI'MIÈRE SECTION.
avait le plus spécialement choisis, étaient engendrés, avec, l'aide divine, de parents qui, d'après le cours naturel des choses, n'auraient pu avoir d'enfants j et comme, pour ces derniers, dans l'idée des croyants, l'opération divine renouvelait les facultés éteintes des deux conjoints (Pvom. /i, 19), il n'y avait plus qu'un pas à faire pour admettre que la divinité, pour la naissance du Messie, le plus grand de tous ces instruments, remplaçait la faculté absente de l'un par une faculté absolue chez l'autre; ce n'est qu'un degré de plus dans le merveilleux. Le rédacteur de l'évangile de Luc doit l'avoir senti , car il fait taire les doutes de Marie avec la sentence par laquelle Jéhova , dans l'Ancien Testament, fait taire ceux de Sara (Ij. Cette gradation devait s'établir complètement, ne pouvant être empêchée ni par le respect des Juifs pour le mariage , respect toujours accompagné parallèlement d'une estime ascétique pour le célibat, ni par l'idée dominante qui représentait le Messie comme un homme ordinaire et à côté de laquelle, depuis Daniel, marchait l'idée de Messie , être supérieur. Mais une occasion de développer l'idée qui faisait le fonds de nos histoires de la naissance était, en partie, dans le litre de fils de Dieu , uîô; 0coO, devenu l'attribut du Messie (2), Il est dans la nature de ces expressions primitivement métaphoriques d'être entendues, avec le temps, de plus en plus au propre et dans un sens strict ; et parmi les Juifs postérieurs en particulier, la tendance universelle était de donner une signification matérielle à ce qui d'abord en avait eu une spirituelle et figurée. Cette inclination naturelle à prendre dans un sens de plus en plus littéral le titre de fils de Dieu donné au Messie, était fortifiée par un passage du Psaume, 2, 7, où les mots mon fils sont suivis des mots : Je t'ai engendré au-
(1) Mos,, 18, 14, I.XX : My) à^vva- (2) Comparez Eicliliorn , Einl. in das
x-risti Ttapà TÔJi 0£m pî)u.a.; — Luc, 1, Y. /'., 1. c. 37 : (jTt ovx àovvKTifjact Trcpa tw QiS
■nôcv py)UO(.
TROISIÈME CHAPITRE. § XXIX. iî25
jourdliui; expressions qui presque inévitablement devaient faire songer à un rapjjort de filiation physique; elle était encore fortifiée par la prophélie d'Isaïe sur la vierge enfantant, prophétie qui paraît avoir été rapportée au Messie comme tant d'autres dont le sens immédiat s'était obscurci ; ce rapport peut se retrouver dans le choix du mot Traoôivoç, c'est-à-dire la vierge pure, immaculée, chez les Septante, tandis qu'Aquila et d'autres traducteurs grecs emploient simplement le mot veaviç, jeune fille (1). De la sorte , les idées de fils de Dieu et de fils de la vierge se combinèrent tellement que l'on fit intervenir l'opération divine en place de l'opération humaine et paternelle. A la vérité, Wetstein assure que jamais Juif n'a rapporté au Messie le passage d'Isaïe, et Schœttgen même n'a pu recueillir qu'avec une peine extrême, dans les rabbins, des indices de l'opinion qui regarde le Messie comme fils d'une vierge (2). Mais nos notions sur les idées messianiques de cette époque sont fort imparfaites ; et ces objections n'empêchent pas de supposer qu'alors régnait une opinion dont les prémisses complètes se trouvent dans l'Ancien Testament, et dont le Nouveau présente une trace à peine méconnaissable.
Reste encore une objection que je ne puis plus nommer propreà01shausen,depuisqued'autresthéologienss'empressent de prendre part à la gloire de la faire valoir. On dit que l'explication mythique du récit évangélique est parliculièrement dangereuse, parce qu'elle est de nature à faire naître, bien que d'une manière obscure, des images profanes et sacrilèges sur l'origine de Jésus, assurant qu'elle ne peut que favoriser une opinion qui anéantit l'idée d'un rédempteur, à savoir, que Jésus est venu à la lumière du jourdéshonnêtement, Marie n'étant pas mariée lorsqu'elle le portait
(1) De Wette, Exeget. Ilandbuch, 1, des rabbins pbis modernes ont ■^éuéra- 1. S. 17. lement cette opinion. Voyez Mattlixi ,
(2) Hora;, 2, p. 421 et seq. Toutefois Religionsgl. der Apostel, 2, a, S. bb'à fï.
dans son sein (1). Oishausen, dans la première édition de son livre, ajoutait qu'il avouait volontiers que les auteurs de ces explications ne savent pas ce qu'ils font; on doit lui rendre la même justice, car il ne j)araît pas savoir ce que c'est qu'une explication mythique. Autrement, comment aurait-il dit que ce mode d'interprétation n'est propre quà favoriser cette opinion blasphématoire sur l'origine de Jésus, et que, par conséquent, tous ceux qui entendent mythiquement le récit évangélique sont disposés à commettre l'absurdité déjà reprochée par Origène aux calomniateurs juifs? Cette absurdité consiste à conserver dans un récit que, du reste, on reconnaît comme non historique, un trait particulier, par exemple que Marie n'était j)as encore mariée; or, ce trait, n'ayant été inventé que pour appuyer l'engendrement de Jésus sans la coopération d'aucun homme, n'a pas d'autre\aleur que cet engendrement même. Aucun de ceux qui admettent ici un mythe dans toute l'étendue du terme n'a jamais été ni aussi aveugle ni aussi inconséquent j au contraire, tous ont supposé un légitime mariage entre Joseph et Marie, et, si Oishausen attribue à l'explication mythique une absurdité, c'est pour en avoir meilleur marché; car il avoue que pour le point en litige elle est très séduisante.
(1) Bill. Comin., 1, S. Zi7. Tlieile dernière alternative ; car la première est
aussi, bien qu'il voie que , dans l'expli- en pleine contradiction avec le récit
cation mythique, la conception avant simple et prosaïque de iVlattliieu. En
le mariage tombe avec la conceplion ceci on ne peut regretter une chose ,
surnaturelle, trouve cependant po'isible c'est que Neander se soit interdit d'a-
qu'on voulût, tout eu rejetant celle-ci, vauce la possibilité de péuélrer dans la
conserver celle-là ; je le renvoie aux nature mythique de certains récits évan-
règles critiques donuees dans le § xvi. géliques , en supposant que le mythe ne
Avec un peu plus de douceur, ÏNeauder peut pas être , même des sou origiue,
(S. 9) pose le dilemme que l'explication simple et prosaïque. Celui qui ne veut
mythique doit ici admettre ou une pure pas trouver des arbres dans la foret , n'a
fiction , ou une fiction qui coutieaue au qu'a convenir avec lui-même que ce qui
fond quelque cliose d'historique , et ce est un arbre doit avoir Tapparence
quelque cliose ne ])ourrait plus être que rouge; certainement alors il n'en trou-
l'image profane et déshonncte dont il vera pas un, si ce n'est peut-être ça et
est question; or, l'interprète mythique là en automne, est nécessairement poussé vers cette