XXXII
Le cens (1).
Les narrations de Matthieu et de Luc s'accordent à placer toutes deux la naissance de Jésus à Bethléem. Mais, tandis que le dernier en raconte avec détail les particularités les plus précises, le premier n'en parle qu'occasionnellement. Une fois, c'est dans une phrase où il l'indique comme le résultat accessoire d'une prophétie qui est citée ('i, 5); une autre fois, il s'y réfère comme à une chose connue (2,1). Dans Matthieu, il semble que les parents de Jésus avaient leur résidence à Bethléem ; dans Luc, ils y sont conduits par des circonstances toutes spéciales. Mais, pour le moment, laissons de côté cette dissidence, dont
(1) Dernièrement, Tholuck (d'abord gués par Tlioluck ne se rapportaient dans: Liter. ^nzeiger, maintenant dans: pas .i des temps bien postérieurs, sur Glaubwiirdigkeit , n. %. f., S. 158-198) lesquels en conséquence Luc pouvait a composé sur le cens un mémoire très avoir des notions plus exactes; et comme étendu, qu'Olshausen (S, 127) nomme s'il n'était pas vraisemblable qu'il s'est «n travail de maître. Olshausen s'est trompé au sujet de Lysanias et de laissé tromper par le geai couvert des Theudas , comme au sujet du recenseplumes du paon ; depuis , Scliulz, dans ment.
V Examen de l'écrit de Tholuck (Lit. Lorsqu'il en vient au passage même
Blatt der a. K. Ztf;. , 1837, n" 69, f.), relatif au recensement, Tholuck trouve
l'a mis à nu en montrant que presque admissibles toutes les explications déjà
toutes les citations empruntées à tous les proposées; le passaj^e peut être une
auteurs possibles et étalées avec tant de glose ; mais aussi TrpMTyj peut être pris
pompe , étaient un bien étranger, ap- pour irpoTtpa, ou bien être l'équivalent
partenant à Lardner, Au reste, ce mé- de -rrpôÏTov, et irpôÏTov l'équivalent de
moire est quelque chose de remarquable; dumuni ; et puis rien n'empêche de lire
d'abord on y montre la vérité de plu- a-it/i au lieu de «Ûtyj. Comme la défiance
sieurs autres renseignements donnés par de chacun de ces expédients se cache
Luc et contrôlés par l'histoire profane, mal sous l'apparence de la confiance en
comme si celui qui a raison neuf fois tous!
ne pouvait pas se tromper la dixième; Il sera question plus loin d'inexacti-
comme si la plupart des passages allé- tudes de détail et même d'inadvertance».
246 PREMlÈRi: SECTION.
l'explicalioinie |jomra se trouver que plus tard, quand nous aurons rassemblé un plus grand nombre de données, et occupons-nous de l'erreur où Luc paraît être tombé, quand on le Compare avec lui-même et avec des faits connus d'ailleurs. Suivant lui, les parents de Jésus, qui résidaient habituellement à rSazarelh, furent appelés à Bethléem, où Jésus naquit, par un cens qu'Auguste avait ordonné dans le temps où Quirinus était gouverneur de Syrie (Luc, 2, 1,
La première difficulté, c'est que le recensement, à-oypaoy;, ordonné par Auguste, c'est-à-dire l'inscription des noms et la déclaration du revenu pour l'établissement de la taxe, est dit avoir été étendu à toute la terre habitée, -â'ravTr.v oi/.oj- [xsvAv (v. l). Celte expression, dans le sens qu'elle avait alors ordinairement, signifierait le monde romain. Or, nul écrivain ancien ne parle d'un pareil recensement général ordonné par Auguste 5 il n'est question ([ue de recensements partiels et prescrits à des époques différentes. En conséquence, Luc, par les mots terre habitée, oiy.riuuA^r , doit avoir voulu désigner, non l'empire romain, suivant la signification qu'ils avaient ordinairement, mais seulement la terre de Judée. On cite aussilôtdes exemples pour la possibilité de cette explication (1), mais aucun de ces exemples ne prouve rien. En effet, quand même, dans tous ces passages des Septante, de Josèphe et du Nouveau Testament, ces mots ne signifieraient pas, dans le langage exagérateur de ces écrivains, toute la terre connue, ici du moins, où il est question d'un ordre de l'empereur romain, l'expression toute la terre habitée , Traça r, oi/.ouviv/i , devrait nécessairement s'entendre de ses domaines, c'est-à-dire du monde romain: aussi s'est-on tourné dernièrement du côté opposé, et, en invoquant l'autorité de Savigny, on a soutenu qu'au temps d'Auguste il y avait eu réellement un recensement général
(1) Olsliausen , Pàulu', Kuiuœl , sur ce passage.
<^>LATU!ÈME CUAPITRE. § XXXII. 247
dans i'emjiire (i). C'est, à la vérité, ce que disent positivement des écrivains chrétiens postérieurs (2) ; or, non seulement leurs assertions sont suspectes , parce qu'elles sont dépourvues de tous témoignages anciens (3) , mais encore elles sont réfutées par ce fait que, longtemps après encore, une égale répartition de l'impôt manquait dans l'empire (4) j enfin les propres expressions des écrivains chrétiens prouvent que leur témoignage dépend de celui de Luc (5). Du moins, dit-on , Auguste a tenté , à l'aide d'un recensement général, d'imposer régulièrement tout l'empire; il a coïumencé, en faisant recenser des provinces isolées , l'exécution de ce projet , dont la continuation et l'achèvement ont été laissés à ses successeurs (6). Mais, en supposant que l'expression dont s'est servi l'évangéliste, décret, rîoyp.a, pût s'entendre d'un simple projet, ou que ce projet, encore indéterminé, eût été, comme Hoffmann le pense, énoncé dans un décret, toujours est-il qu'au temps de la naissance de Jésus , un recensement romain était impossible dans la Judée.
Non seulement, d'après Matthieu, Jésus est né quelque temps avant la mort d'Hérode le Grand, puisqu'il est dit (2, J9), que Hérode ne mourut que pendant le séjour de Jésus en Egypte; mais encore Luc, sans dire expressément que Jésus est né sous lïérode le Grand, prend, là où il annonce la naissance de Jean-Baptiste (1, 5), son point de
(1) Tliûluck, S. 194 ff . : Ncandcr, censeinenls du peuple, ceu&us pop<ili;et S. 19. Diou Cassius, 55, 13, représente cxprci-
(2) Cassiûdor, V aria mm , 3, 52; sèment l'un de ces recensements coiinne IsLdor., Ong-. 5, 36. com[)renaut les habitants de {'Italie,
(3) C'est faire preuve d'nnc extrême aTtoj'paipvi TtSv h x7i iTx/c'a xaroix^j-i^vnégligence que d'invoquer ici le nionu- tmv. Comparez aussi Ideler, Chronol 2, ment d'Aucyre, qui contient, dit-on S. 339.
(Osiander, S. 95), un recensement de (4) C'est ce qu'a protiré Savi^ny Iiii-
tout l'empire pour l'an de Rome 746; même, Zeitsclirift fiir {^eschichiliclie
car, en examinant cette inscription, on Reciiiswissenscliaft. 6 Bd., S. 350 f.
ne trouve sur la seconde table que (5) Dans le i>rctendn [)assaf;e décisif
trois recensements descitoyem romains^ de Suidas, on trouve les motsemprunt^s
oensus civium romanorum. Suétone à Luc : «vt'î ^ àTroypàK^V) »rpti)ffi^iy!Vi:e.
(Octav, 27) les désigne aussi comme r<r- (6) Hoffmann , S. 5M ■
248 PliEMIKïîK SECTION.
(Jépart aux jours duroiHérode, r.uAzy.i; Hptoô'o-j toO [iaTiAc'co;, et six mois plus tard vient l'annonciation de la naissance de Jésus; de sorte que, d'après lui, Jésus est né sinon avant, comme Jean-Baptiste, du moins peu de temps après la mort d'IIérode 1'''. Or, après sa mort, la province de Judée (Matth. 2, 22), revint à son fils Archélaiis, qui, après un règne de près de dix ans, fut déposé et banni par Auguste (1); à dater de ce moment, la Judée fut réduite en province romaine et administrée par des employés romains (2). Ainsi, il faudrait que le recensement romain dont il est ici question eût été fait ou sous Hérode le Grand lui-même, ou dans les premiers temps du règne d'Archélaiis. Cela est excessivement invraisemblable ; car, dans les pays qui n'étaient pas réduits en province, mais qui étaient administrés par des rois alliés, ces rois levaient les taxes eux-mêmes, et payaient aux Romains un tribut (3); c'était aussi de cette façon que les choses se passaient avant la déposition d'Archélaiis, On a fait différentes recherches pour rendre vraisemblable un recensement ordonné exceptionnellement par Auguste en Palestine dès le règne d'Hérode le Grand; on rappelle que le tableau de l'empii'e, breviarium imperii, laissé par Auguste, renfermait aussi la situation financière de tout l'empire, et que peut-être l'empereur, pour connaître exactement les ressources de la Palestine, avait fait faire un recensement par Hérode (k). De plus on invoque une particularité racontée par Josèphe : les relations qui subsistaient entre Auguste et Hérode ayant été troublées par une cir-
(1) Josèphe , Antiq, 17, 13 , 2. B. j. ses, régna, provinciœ , trihuta aut a/ecti- 2, 7. 3. galia , et nécessitâtes ac largitiones , le
(2) Ibid. 17, 13, 5 et 18, 1, 1. B. j. nombre des troupes et les sommes que 2, 8, 1. les princes juifs avaient à fournir pou-
(3) Comparez Paulus, £'xeg', Z?an(ii., raient y être indiqués sans qu'un re- 1, a, S. 171. Winer, libl. Realwôrter- censément eût été fait dans leur pays. buch,à. A. Abgaben. Pour la Judée en particulier, Auguste
(4) Tacit. Annal., 1, 11; Suétone, eut par devers lui le recensement fait Octav., 101. Mais si, dans cet écrit, par Quirinus postérieurement à la naisnpes publicœ conlinebantur, quantum sance de Jésus,
ciuiunt sociorumque in armis ; quoi clas-
OUAIRIÈME CHAPllRl'. § XXXII. 249
constance, le premier menaça le second de lui faire sentir qu'il n'était qu'un sujet (1); on fait valoir le serment que les Juifs, d'après Josèphe, furent obligés de prêter à Auguste, dès le vivant d'Hérode (2), et l'on suppose qu'Auguste, étant résolu à diminuer, après la mort d'Hérode, l'autorité de ses fils, a bien pu ordonner un recensement (3) dans les dernières années de ce prince. Peut-être aussi, l'absence d'Archélaiis, qui s'était rendu à Rome pour régler sa succession au trône, l'occupation de Jésusalem par le procurateur romain Sabinus, et l'oppression qu'il fit subir aux Juifs (4), sont-elles des circonstances qui semblent suggérer l'idée d'un recensement.
Mais il est inutile de discuter en détail ces combinaisons plus ou moins arbitraires, plus ou moins dénuées d'autorités historiques; notre évangéliste nous dispense de ce soin, en ajoutant que le recensement dont il parle fut fait pendant que Quirinus était gouverneur de la Syrie, vîysjAovs'JovTo; t?,ç 2i»pia; Kup-/;vioi). Or, il est certain que le recensement de Quirinus ne se fit ni sous Hérode, ni au commencement du règne d'Archélaiis, époque où Luc aussi place la naissance de Jésus; alors Quirinus n'était pas encore gouverneur de la Syrie; cet emploi fut rempli, dans les dernières années d'Hérode, par Sentius Saturninus, puis par Quintilius Varus; ce ne fut que longtemps après la mort d'Hérode que Quirinus eut le gouvernement de la Syrie. Ce magistrat fit en effet un recensement; cela est attesté par Jo-
(1) Otc TTocJai y^pwu.tvo^ ali-rS} if'ù.u) , été prise dans son intérêt; c'est ce que
vZv vn-/)xo<D j(py)7«Tat. Josèplic Antiq. ])rouve la ])assion avec laquelle il pnnit
16, 9, 3. Mais la bonne intelligence fut les Pharisiens qui ne le prêtèrent pas. rétablie longtemps avant la mort d'Hé- (3) Tlioluck , S. 192 f. ; mais (et c'est
rode, Josèphe, Ant. 16, 10, 9. la réfutation de tontes ces suppositions)
(2)/^. 17, 2, 4 : Tout le peuple juif l'insurrection qu'excita le recensement
promettant par serment d'être fidèle à après la déposition d'Archélaiis prouve
l'empereur et aux intérêts du roi , TravTo; que c'était la première mesure romaine
Toû lovcîaVxoîJ /itSceûiavroç oi' ôoxwv ri de cette espèce dans la Judée. u.Y)V tvvoojy.t Katcrap; xai to~; Baatk'cD; f4) Antiq. 17, 9, 3; 10, 1 seq.; B. j.
npixyfj.xai. Ce serment, loin d'être une 2, 2, 2. Mais Sabinus ne voulait que les
mesure mortifiante pour Hérode, avait forteresses et le trésor d'Hérode.
sèphc (1), qui remarque en même tem{)S que Quiiinus fut envoyé pour y présider, le pays (V Archélails ayant été soumis au fjouvevnement de Syrie, tvjç Àp/elaou yatpa; ei; ir:y.Yj{'-JM ■:reptypa<pe{cT,; ou 07roT6>.oO; -rpo-rvearOeic*/;; tv) l'jptov (2). Ainsi ce recensement est postérieur de dix ans à l'éjjoque où, suivant Luc et IMattliieu, Jésus aurait dû être né.
Luc paraît ici contredire incontestablement l'Instoire; et cependant les commentateurs ont cru pouvoir résoudre cette contradiction de diflérentes manières. Les plus intrépides ont déclaré que tout le second verset était une glose introduite de bonne heure dans le texte (3). D'autres ont essayé de changer la leçon du texte; parmi ces derniers, les uns, suivant l'exemple de Tertullicn, nui attribue le cens à Saturninus (4), mettent dans le texte ce nom ou celui de Quintilius Varus (5); les autres font des modifications ou des additions aux autres mots. Le plus facile changement est celui que propose Paulus : il lit a-jr/; -h à-oypa&ri, le recensement même, au lieu de aOV/i r, aTToypaç-r,, ce recensement, et il admet que, dès le règne d'Hérode l", Auguste avait donné des ordres pour un recensement, et que les préparatifs en avaient déjà été poussés assez loin pour décider les parents de Jésus à se rendre à Bethléem; qu'ensuite Auguste s'était apaisé, que l'affaire en était alors restée là, et que le recensement même, aO-y; •/, àr:2Y2aor,, avait été fait assez longtemps après, sous Quirinus. Quelque peu considérable que soit ce changement de lecture, qui laisse les lettres intactes, il faudrait cependant, pour qu'il fut admissible, qu'il eût un appui dans le contexte même. Or, c'est le contraire : car, si l'on annonce, dans une phrase, l'édit
(i) Aritiq. 18, 1 , 1. (i) Adi: Mai-cion. tx , 19.
(2) Dell. jud. 2, 8, 1, 9, 1. Aniiq. (5j Voyez dans Winer, l\eals\-ôi1er-
■17, 43, 5. bnch , d. A. Quirinns.
(3; Par èxeniplè, KninCBl, Comm, in Luc. , p. 320.
d'un prince, et, dans la phrase suivante, l'exécution de cet édit, il n'est pas vraisemblable qu'un intervalle de dix ans se trouve entre la promulgation et l'exécution. Mais, ce qu'il faut surtout observer, l'évangéliste parlant, V. 1, du décret, et V. 2, de l'exécution postérieure de dix ans, aurait de nouveau, V. 3, parlé d'un voyage au temps du décret, sans faire remarquer l'intervalle de temps qui s'était écoulé ; cela né s'accorde avec aucune forme de narration raisonnable.
A des altérations aussi arbitraires du texte, il faut toujours préférer des tentatives où l'on cherche une issue par la seule voie de l'explication. A la vérité, prendre avec quelques uns ^pcoxYi pour Tcporspa, et 7iy6(Aov6uovTo; Kupviviou, non pour un génitif absolu, mais pour un génitif régi par ce comparatif, et ainsi entendre un recensement avant celui de Quirinus (1), c'est faire violence à la grammaire; ce n'est pas en faire moins à la critique que d'intercaler Tcporrc après -répcoTYi (2), On ne peut pas davantage admettre qu'il y ait eu, dès le vivant d'Hérode, un préliminaire du recensement fait plus tard par Quirinus; que ce préliminaire, où Quirinus ne fut pas employé, fut peut-être le serment prêté à Auguste, et qu'ensuite ces deux opérations ont été comprises sous le même nom. Pour justifier, en quelque façon, cette dénomination, on suppose que peut-être Quirinus avait été envoyé en Judée, dès le vivant d'Hérode, en qualité de commissaire extraordinaire chargé d'établir les taxes (3); cette explication du mot vîyepvsuovToç est rendue impossible par l'addition du mot la Syrie; car la locution de yjysixovs'JovTo; iupia; ne peut signifier que prœses Syriœ.
Ainsi au temps où Matthieu, 2, 1, et Luc, 1, 5, 26, placent la naissance de Jésus, il est imijossible qu'il y ait eu
(1) St«rr, Opiisc. acad. 3, p. 126, (2) Micliaelis, ./rtwor/v, 3. </. 5^ und
scq.; Siiskind, vermischte AuJ'sœlzc , S. J'iiih in das T. 7". 1,71. 63, et récemment Tlioluck , S, 182 f. (3) Manier, Stem der ff'èisfn, .S. 88
Cômpavci Hoffmuôu , S. 235.
un recensement; et si les renseignements historiques sont exacts, ceux des évangélistes sont faux nécessairement. Mais ne se pourrait-il pas que les choses fussent inverses, et que Jésus fût né après le bannissement d'Archélaiis , au temps du recensement de Quirinus? Indépendamment des difficultés dans lesquelles cette hypothèse nous jetterait pour la chronologie du reste de la vie de Jésus, il est impossible qu'un recensement romain, après le bannissement d'Archélaiis, ait appelé les parents de Jésus, de Nazareth en Galilée à Bethléem en Judée ; car la Judée seule et ce qui avait appartenu à Archélaiis devinrent province romaine , soumise au recensement j en Galilée, Hérode Antipas resta avec la qualité de prince allié; et aucun de ses sujets domiciliés à Nazareth ne pouvait être appelé à Bethléem pour y être recensé (1). i\insi l'évangéliste, pour avoir son recensement, se représente l'état du pays tel qu'il fut après la déposition d'Archélaiis; et, en même temps, pour rendre cette opération commune à la Galilée, il se Bgure le royaume indivis comme il était sous Hérode le Grand. Il suppose donc des choses qui se contredisent évidemment, ou plutôt il n'a qu'une idée excessivement confuse des rapports politiques à cette époque; tellement qu'il étend (il ne faut pas
(1) Le passage de Josèplie, B.j., 2, province romaine, fut évidemment 8, 1, où il est dit de Judas le Galiiéen borné, en Palestine, à la principauté de qu'après la déposition d'Archélaiis il Judée. Que l'on compare ensuite la dessouleva, à cause du recensement, les cription de la révolte, Antiq., 18, 1, indigènes , Toù; eTrty'Joio-j; , ne prouve 1. 2, 1, où il n'est plus question de la pas aussi promptement que Hoffmann Galilée, où Judas s'appelle le Gaulale pense , p. 23i , que le recensement nite , et où le grand-prêtre complaisant s'était aussi étendu à la Galilée ; car Jo- à Jérusalem est représenté comme ensèphe dit dans son ouvrage postérieur tramé par la multitude ,xa.Ta(jT(x^ia.oOc\; et plus exact, Antiq.^ 18, 1, 1 : Quiri- vitb tïj; 7r/ï;9vo;; on sera forcé de connus vint aussi dans la Judée , réunie au sidérer la Judée comme le théâtre de gouvernement de Syrie , pour faire le re- l'insurrection, et prendre l'expression censément des propriétés des Juijs, et pour du livre sur la Guerre judaïque , indivendre les biens d' Arclielaiis , T:3p7iv ôt gènes , iniy^oipidv; , dans un sens plus raîKvpr'vio; £Î;tt)v I c-j^at'av, 7rpoj6>îxïiv étendu, ou supposer que Judas, ayant ~~i; 2voia;y£yo'j.£vïiV, àTroTif(ï)7Ôu.£vo; te mis en mouvement les Galiléens, natnajTûjv Ta; oùjt'a; xai à.izoScimiij.tvoç to. Tellement turbulents, par la perspective \p-/c\oio\) yov)'j.aTa. Ainsi le recense- d'un recensement qui allait bientôt les ment, qni comprenait au reste , d'après atteindre, avait , de là, transporté la 1") 13, 5, tout ce qui, de la Syrie, était révolte en Judée.
OUATRIÈ.ME CliAPlTRE. ^ XXXII. 253
l'oublier) le recensement non seulement à toute la Palestine, mais encore à l'empire romain entier.
Cependant, à ces impossibilités chronologiques ne se bornent pas les difficultés j la manière dont Luc rapporte que le recensement fut exécuté est sujette à de graves objections. Il dit d'abord que Joseph alla, à cause du cens, à Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la patrie de David, SCy. To £tvai aÙTov i^ oUoxj /.al Trarpiàç Aaêl^; que chacun se rendait dans sa ville propre, ai; ty,v l^iy.^j ttoIiv, c'est-à-dire, d'après le contexte, au lieu d'où sa famille était originaire. On était en effet, dans les recensements juifs, obligé de se faire inscrire dans le lieu de sa tribu, parce que, chez les Juifs, l'organisation par famille et par tribu constituait la base de l'État; lesPioniains, au contraire, opéraient le recensement dans les lieux de résidence et dans les chefs-lieux de districts (l).lls ne se conformaient aux usages des populations conquises qu'autant que ces usages ne gênaient pas leurs opérations ; or, ici, ces usages allaient directement contre leur but, puisqu'un particulier, comme Joseph, pouvait être appelé par le recensement dans des lieux très éloignés de sa résidence , où l'on ne connaissait pas son avoir, et où il était impossible de contrôler ses déclarations (2). On admettrait donc plutôt avec Schleiermacher (3; que la vraie cause qui conduisit les parents de Jésus à Bethléem, fut une inscription sacerdotale que l'évangéliste a confondue avec le recensement de Quirinus, qu'il connaissait mieux. Mais cette concession n'ôterait pas la contradiction qui s'attache à la malheureuse assertion de Luc : il fait inscrire Marie avec Joseph (v. 5) ; or, d'après la coutume juive, l'inscription ne comprenait que les hommes (h-). Luc aurait donc
(1) Voyez les passages de Wetstein (4) Comparez Paulus, 1. c, S. 179. etPaulus, Si la présence de Marie, dit Tlioluck .
(2) C'est ce que montre Credner, 1. c, n'était pas indispensable dans le rccen- S. 23/i, sèment juif, elle l'était dans le rereuse-
(3) Veber lien Luhas, S, 3.") f, iiimt romain: et il invoque (S. 191j k-
25/t PREMIÈRE SECTION.
commis au moins une inexactitude, en disant que le but *iu voyage de Marie avait été de se faire inscrire au lieu d'où son Bancé était originaire ; ou , si l'on évite celte inexactitude en forçant, avec Paulus, la construction de la phrase, on ne voit plus ce qui put décider Marie à entreprendre un tel voyage dans l'état de grossesse oîi elle se trouvait; car elle n'avait absolument rien à faire à Bethléem, à moins qu'on ne suppose, par une hypothèse en l'air, avec OIshausen et d'autres, qu'elle était héritière de biens sis dans cette ville. La vérité est que notre évangéliste savait fort bien ce qu'elle allait faire à Bethléem : elle allait y accomplir la prophétie de Michée , qui avait dit (5, 1) que le Messie naîtrait dans la ville de David. Partant de la supposition que les parents de Jésus avaient eu leur résidence véritable à Nazareth, il chercha un levier pour les amener à Bethléem au moment de la naissance de Jésus. Pvien ne s'offrit à lui que le célèbre recensement ; il s'en empara avec d'autant moins d'hésitation que , se faisant une idée fort confuse de lélat politique du temps, il ignorait les nombreuses difficultés iànhérentes à cette combinaison. S'il en est ainsi, il faudra convenir que K. Ch. L. Schmidt a toute raison de soutenir que, essaver d'accorder avec la chronologie le dire de Luc sur le recensement, c'est faire beaucoup trop d'honneur à l'évangéliste ; qu'il a voulu transporter Marie à Bethléem , et que , cela fait, les dates se sont arrangées comme elles ont pu (1).
passage de Dcnvs d'Halicarnasse , Ant. doDX que l'on puisse appliquer à cette
Kom., A. li, passage qui lui est fourni manière d'invoquer les autorités est in-
];ar Lardner. Pour des gens comme advertance.
Olsliausen , une pareille assertion est (1) Lans Scbmidt's, Bibliothek fiir
vraie sans antre vérification , et il la co- Kiitik und Exégèse, 3, 1, S. 12i. Cora-
pie textuellement (p, 127); mais, si l'on parez Kaiser, bibl. Théologie , 1,5. 230;
recourt au passaj^e , on n'y trouve rien Ammou, Foi ibildung, 1, S, 196; Cred-
que le décret de ServinsTuUius, d'après ncr , EinL.in d. ?i. T., 1, S. 155; De
lequel les Romains devaient se faire in- Wette, Exeget. Handbuch, z. d. St. Il
iCTire avec leurs Jemmes et leurs enfants, est singulier que Sieffert [Leber den
yuvaTzâ; t£ xai 7ta";3y.ç, dont ils donnent Lrsprung des erslen Ev. S. 68 ff., 158
seulement le nom (ivou-a^ovra;) , sans ff. ) fasse un reproche à Matthieu de ne
les amener aven eux. I.e nom le plus rien savoir des circonstances qui ame-
Ainsi, nous n'avons ici ni un terme fixe pour la date de la naissance de Jésus, ni une explication de la cause qui amena sa naissance à Bethléem. Si donc, pouvons-nous dire dès à présent, on ne trouve aucune autre raison que celle de Luc pour admettre que Jésus est né à Bethléem, nous n'avons absolument aucune garantie que Bethléem soit le lieu de sa naissance.