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Lieu et époque de la tenlalion de Jésus. Dissidences des évangélisles dans leurs récils.
La transition du baptême de Jésus à sa tentation, telle que les synoptiques la représentent (Matth., 4, 1; Marc, 1, 12; Luc, 4, 1), a des difGcultés pour la détermination aussi bien du lieu que du temps.
Quant au lieu, on remarque d'abord que, selon tous les synoptiques, Jésus, après son baptême, est conduit dans le désert, tic, rh é'p-zipv, pour y être tenté, comme si dès auparavant il ne se trouvait pas dans le désert; et cependant, d'après Matthieu, 3, 1, Jean, par lequel il se fit baptiser,
y résidait. Cette contradiction apparente a été relevée par la critique la plus moderne du premier évangile : elle a voulu établir que Matthieu s'était trompé en disant que Jean-Baptiste avait opéré dans le désert (1). Mais celui qui , d'après les raisons exposées plus haut, ne se décidera pas à rejeter le dire de Matthieu, peut ici aussi résoudre la difficulté, soit en admettant que Jean-Baptiste avait, il est vrai, tenu ses premières prédications dans le désert de Judée, mais qu'il l'avait aussitôt quitté pour se rendre sur les bords du Jourdain à l'effet de baptiser ; soit en supposant , si le bord du Jourdain doit être aussi attribué à ce désert, que les deux premiers évangélistes auraient dû seulement dire que l'Esprit avait, après le baptême, entraîné Jésus dans les profondeurs du désert, mais qu'ils ont omis cette désignation plus précise, parce qu'en décrivant la scène du baptême, ils ne songèrent plus que précédemment ils avaient représenté comme un désert le lieu où Jean-Baptiste exerçait son ministère. Mais il y a de plus une difficulté chronologique. Tandis que, d'après les synoptiques, Jésus, dans la plénitude récente de la communication de VEsprit, 7T^t\iu.y., sur le bord du Jourdain, se rend, immédiatement après le baptême, dans le désert, où il séjourne quarante jours, et ne retourne en Galilée qu'après ce laps de temps, Jean, qui ne dit rien de la tentation, semble, au contraire, ne supposer entre le baptême et le voyage de Jésus en Galilée qu'un intervalle de peu de jours, pendant lequel ce séjour de six semaines dans le désert ne peut trouver place. Le quatrième évangile commence son récit par le témoignage que Jean-Baptiste dépose devant les députés du Sanhédrin (1, 19 et seq.); le lendemain, zr^ èTraupiov, il fait raconter à Jean-Baptiste, à la vue de Jésus, toute la scène qui, d'après les synoptiques, a signalé son baptême (v. 29, seq.); le lendemain encore, Tvi
(l) Scheckenburgcr , Ufiber den Ursprung des ersten kanonuchen EvangeL , S. 39,
s-rraupiov, Jean -Baptiste engage deux de ses disciples à suivre Jésus (v. 35, seq.) ; encore lelendemain, tt, s-a-Jciov (v. /lû-), Jésus étant sur le point de se rendre en Galilée, Philippe et Nathanael se rendent auprès de lui ; et enfin le tromème jour, TYi ■hiJ.i^oL TV) Tpir/j (2, 1), Jésus est à la noce de Cana en Galilée. Ce qu'il y a de plus naturel à admettre, c'est que le baptême a été donné immédiatement avant le récit que Jean-Baptiste fait des circonstances de ce baptême; et, comme, d'après les synoptiques, la tentation est liée au baptême, il faudrait mettre l'un et l'autre entre le v. 28 et le V. 29; c'est aussi ce que Euthymius a jadis supposé. Mais, entre ce qui est raconté jusqu'au v. 28 et ce qui suit depuis le V. 29, l'évangéliste ne met que l'intervalle d'un lendemain , £7wauptov, et la tentation exige un espace de quarante jours; en conséquence, les interprètes crurent devoir donner au mot le lendemain le sens plus étendu de {iiTTepov, dans la suite. Or, cela est inadmissible ; car après l'expression le lendemain , vient l'expression le troisième jour^ tyi -/îpipa T-^ TpiTïi, à côté de laquelle eTraupwv ne peut signifier que le lendemain. De là on pourrait être disposé, avecKuinôl, à séparer le baptême et la tentation ; à mettre le baptême, il est vrai, après le v. 28, mais à considérer la rencontre de Jésus et de Jean-Baptiste qui eut lieu le lendemain (v. 29) comme une visite d'adieu faite par le premier au second, et à ne placer qu'après cette rencontre la retraite dans le désert et la tentation. Mais, si, d'un côlé, les trois premiers évangélistes ne paraissent pas permettre, entre le baptême de Jésus et sa retraite dans le désert, même un pareil intervalle d'un jour, de l'autre on n'ignore pas moins oîi, plus tard, on intercalera ces quarante jours de séjour dans le désert; car, mettre le séjour entre cette visite d'adieu que l'on suppose et l'envoi de deuxdisciples auprès de Jésus, c'està-dire entre le v. 34 et le v. 35, comme le veut Kuinôl, cela ne se peut pas plus qu'entre les versets 28 et 29, ceux-là
aussi bien que ceux-ci étant liés par les mots le lendemairiy ro £7ra'Jpiov. Il faudrait donc descendre encore plus loin, et essayer l'intercalation entre le v. iiS et le v. 44. Mais, ici encore, il n'y a que l'intervalle d'un lendemain, èraupiov, et même, 2, 1 , seulement un troisième jour, r,a£pa toît/j. En continuant de la sorte, on finirait par reporter la tentation au temps du séjour de Jésus en Galilée, ce qui serait tout à fait contraire à la narration des synoptiques, sans compter que, plus on séparerait la tentation du baptême, plus on augmenterait la contradiction avec eux. Si donc, de cette façon, il n'est possible d'intercaler, ni au v. 29 ni audessous, le séjour de quarante jours de Jésus dans le désert, il faut, avec Lûcke (1) et d'autres, essayer l'intercalation au-dessus de ce passage; cela ne serait possible qu'avant le v. 19, oii il semble qu'on peut intercaler tout ce que l'on veut, puisque le quatrième évangile commence là seulement la narration de son histoire. A la vérité, dans ce qui suit, depuis ce verset jusqu'au v. 28, il n'y a rien qui empêche de supposer que le baptême et la tentation auraient eu lieu précédemment; mais, v. 29 et suivants, l'évangéliste ne fait pas parler Jean-Baptiste comme si un intervalle de six semaines s'était écoulé entre le baptême de Jésus et son récit actuel (2); et, si l'on ajoute combien il est invraisemblable que le quatrième évangéliste ait omis, seulement par hasard, l'histoire de la tentation si importante pour les autres, il doit être permis de demander si cette histoire a été connue de lui, ou si, la connaissant, il l'a regardée comme réelle.
Chez les trois synoptiques, le séjour de Jésus dans le désert est fixé à quarante jours. Cependant aussitôt se présente une divergence non petite : car, d'après Matthieu, la tentation par le diable n'a commencé qu'après les quarante
(1) Comm. z. Ev. Joh,, 1, S. Zhh.- (2) Comparez De Wetle, Exeg, Handb.,
jours écoulés j d'après les autres, au contraire, la tentation a eu son cours, même pendant cet intervalle ; car Marc dit ; Il était dans le désert pendant quarante jours, tenté par Satan, ry èv T-^ èpvijxw vî[A£pa(; TecaapàxovTa •7reipa(^dp,evoç uTcô TO'j iccTOi^ôi (1, 13); ces expressions et la tournure semblable dans Luc {!i, 1, 2) ne permettent pas un autre sens. Mais la divergence ne s'arrête pas là; à leur tour ces deux derniers évangélistes sont en désaccord : Marc prolonge la tentation pendant la durée des quarante jours, sans mentionner les actes isolés de tentation qui, d'après Matthieu, eurent lieu après ces quarante jours; et Luc réunit les deux choses, parlant en général d'une tentation, T^stpa^ecOai, prolongée pendant les quarante jours, et n'en racontant pas moins les trois tentations, Treipacpl, qui furent opérées plus tard (1).
On a cru remédier à cette difficulté en admettant que le diable, non seulement tenta Jésus pendant quarante jours, comme Marc le dit, mais encore le soumit à des tentations particulières, comme Matthieu le rapporte, après ce laps de temps, et que Luc a réuni les deux choses (2). On a encore voulu distinguer ces deux espèces de tentations, et l'on a dit que celles qui n'étaient pas spécifiées et qui avaient eu lieu pendant le cours des quarante jou'-s avaient été invisibles et semblables à celles que le diable entreprend ordinairement contre les hommes ; mais qu'ayant échoué , il apparut, au bout des quarante jours, visiblement et personnellement (3). Il est évident que cette dernière distinction est dépourvue de tout fondement, et l'on ne comprend pas pourquoi Luc ne raconte aucune des nombreuses tentations subies pendant les quarante jours, et nomme seulement les trois dernières subies après ce terme, d'accord en cela
(1) Comparez Fritzsche , Contm. in (2) Kuinœl, Comm, in Luc,, p, 370.
Marc, p. 23 ; De Wette, Exeg. Handb., (3) Lightfoot , Horœ, p. 243.
UdO DEUXIÈME SECTION.
gvec Matthieu. On pourrait, par conséquent, en venir à conjecturer que les trois tentations racontées par Luc n'ont pas été essuyées après les six semaines, mais que cet évangéliste n'en a cité, pour servir d'exemples, que trois prises dans le nombre de celles qui appartiennent à cet intervalle de temps; ce que Matthieu aurait mal compris, s'imaginant que ces trois tentations n'avaient eu lieu qu'après les six semaines (1). Mais l'invitation de changer des pierres en pains doit cependant, dans tous les cas, être placée à la fin de cet intervalle, car elle n'est motivée que par la faim, résultat d'un jeûne de quarante jours (motif qui ne manque que dans Marc). Or c'est, dans Luc aussi, la première tentation; et, si elle est déjà à la un des quarante jours, les suivantes ne peuvent pas être antérieures ; car il n'est pas permis, attendu que les tentations particulières ne sont pas réunies, dans Luc comme dans Matthieu, par les adverbes alors et de nouveau, rJXviy tote, mais ne sont rangées à la suite l'une de l'autre que par la conjonction et, xai, de dire qu'il n'importe pas de conserver l'ordre dans lequel elles sont placées, et que l'on peut, sans faire violence à l'intention du troisième évangéliste, mettre la seconde et la troisième avant la première. Ainsi le récit de Luc, qui fait tenter Jésus pas le diable pendant quarante jours sans rapporter aucune des tentations particulières de ce laps de temps, et qui ne cite que quelques tentations éprouvées plus tard ; ce récit, disons-nous, a quelque chose de gauche; c'est pourquoi l'on sera peu disposé à considérer, avec la plus récente critique de l'évangile de Matthieu, le récit de Luc comme le récit primitif, et celui de Matthieu comme le récit dérivé et altéré (2). Voyons, en effet, les différences des trois évangélisles en ceci : tantôt l'histoire de la tentation est racontée sans détails précis; elle dure pen-
(1) Schneckenburger, Veber den Ursprting (2) Le ménae , ibid.
'iert erstenkanonischen Evang.,^. !xÇ).
dant quarante jours, et c'est ainsi que Marc la reproduit; tantôt des exemples particuliers sont rapportés, La faim, choisie comme motif de la première tentation, exige alors que ces exemples particuliers soient placés après le jeûne de quarante jours, et c'est ainsi que Matthieu raconte la chose. Entre ces deux récits, Luc a évidemment un récit secondaire, car il a réuni les deux autres d'une manière à peine supportable j et, après avoir parlé sans détails d'une tentation prolongée pendant quarante jours, il parle, par surérogation, de ces exemples particuliers de tentations venues ensuite. Ce n'est pas une raison pour dire que Luc a écrit après Marc et s'est réglé sur lui; mais, en supposant que le contraire soit vrai et que Marc ait puisé ici dans Tévangile de Luc, il n'a emprunté que la première partie de sa narration, c'est-à-dire la tentation sans détail pendant quarante jours, attendu qu'au lieu des trois tentations, il avait toute prêle une particularité qui lui est propre, à savoir, que Jésus a été, pendant son séjour dans le désert, avec les bêtes, [j.t~k
TCOV 8r,G''ojv.
Qu'est-ce que Marc entend par les bêtes, c'est ce qu'il est difficile de dire. La plupart des interprètes pensent qu'il veut par là compléter le tableau effrayant du désert (1). Mais on a remarqué, non sans raison, que cette addition aurait dû être placée plus près des mots il était dans le désert, y,v sv TT, ioTtU.cù, et non pas ne venir qu'après tenté, Taipa'Coysvoç (2). Usteri a demandé par conjecture si ce trait n'aurait pas été destiné à représenter le Christ comme l'antitype d'Adam, qui, dans le Paradis, se trouve aussi dans un rapport particulier avec les animaux (3), et Olshausen a saisi avec ardeur cette idée mystique, mais cette explication n'a pas beaucoup d'appui dans le contexte. Quand Schleiermacher appelle
(1) Telle est la raison donnée jadis (.'}) Essai sur l'explication de l'histoire par Kntliyniius, aujourd'hui par Kuinœl de la tentation , dans; Ullmanns nnd et d'autres. l'mbreil's Studien , 1834) 4> S. 789.
(2) Fritzscbe , sur ce passage.
extravagante la particularité rapportée parMarc (1), il veut sans doute dire que cet évangéliste, ici comme ailleurs, par des exagérations, s'approche de la manière des évangiles apocryphes, dont les fictions arbitraires restent souvent pour nous sans motif et sans but; et ainsi nous renoncerons sans peine à vouloir pénétrer dans la signification de ce passage de Marc.
Quant à la divergence entre Matthieu et Luc touchant l'ordre des tentations particulières, il faudra également s'en tenir à ce que Schleierraacher a dit pour l'expliquer et la juger, à savoir, que l'ordre suivi par Matthieu paraît primitif parce qu'il est fondé sur la considération principale de la gravité des tentations; l'invitation que le diable fait à Jésus de l'adorer, étant la plus forte tentation, est aussi celle par laquelle Matthieu finit. Au contraire, l'ordre suivi par Luc ressemble à une transformation postérieure et peu heureuse; car il y entre une considération étrangère au sens primitif du récit, c'est que Jésus sera sans doute allé du désert sur la montagne voisine, et de la montagne à Jérusalem plutôt que du désert à Jérusalem, et de là, de nouveau, dans la montagne (2).
Tandis que les deux premiers évangélistes terminent en disant que des anges apparaissent pour servir Jésus , Luc finit par une conclusion qui lui est particulière, à savoir, que le diable s'éloigna de Jésus jusqu'au temps marqué^ a/pi /caipoù (v. 13). Cette expression semble désigner d'avance la passion de Jésus comme un nouvel assaut du diable; désignation qui n'est pas, il est vrai, reprise plus bas par Luc, mais que l'on retrouve indiquée par Jean, iU, àO.
(1) Ueben den Lukas , S. 56. (2) Cependant comparez Sclinecken-
burger, 1, c, S. /i6 f.
DEUXIÈME CHAPITRE. § LUI. ft^S