‹ Vie de l'abbé Martin (d'Agde) curé de Saint-Denis, à Montpellier, précédée d'une introdChapitre 122 sur 135 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

dignité, sa démarche lente, et sa tête, ordinairement inclinée vers la terre, semblait y chercher le secret des souffrances de l'humanité. Tous ses mouvements, toutes ses paroles, étaient marqués d'un cachet de distinction et d'élégance indéfinissables. On ne l'approchait pas sans un sentiment de respect, presque de crainte. Son premier abord avait, il est vrai, quelque chose de froid; mais on l'eût accusé à tort de fierté ou d'indifférence : une certaine timidité, qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les hommes supérieurs, était la seule cause de sa réserve. A mesure qu'on le voyait de plus près, on trouvait en lui le plus bienveillant et le plus indulgent des hommes : on l'aimait. C'était une de ces natures attractives qui font graviter vers elles, sans le vouloir, les regards, les pensées, les cœurs. Aussi inspira-tril des amitiés profondes, qui lui survivent, comme les anges gardiens de son tombeau. Il eut luimême le culte des saintes affections, mais ce culte était comme un écoulement de sa piété; car tous les sentiments de cette âme sacerdotale rayonnaient de ce foyer mystérieux, auquel ils allaient alimenter leur flamme.

Plein de mansuétude et de charité pour tous, il ne permettait jamais en sa présence de critiques amères contre le prochain. Il voulait qu'on respectât les supérieurs comme il les respectait lui-môme. Ami de la paix, il calmait les autres, au lieu de les irriter ; il opposait un esprit de modération et de dou-

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ceur aux violences des partis; il s'indignait contre les injustices, et, loin d'attaquer, il ne cherchait pas même à se défendre.

Incrédule au mal, il ne comprenait ni la jalousie, ni la haine. Une surabondance de droiture, de sincérité, de délicatesse, n'admettait pas chez lui la défiance ou la dissimulation; il croyait trouver dans le cœur des autres la bonté de son propre cœur. Disciple d'un Dieu compatissant, il ne jetait point la pierre à celui qui était tombé : il aimait mieux lui tendre la main, afin de le relever de sa chute.

Sa morale, puisée aux sources les plus pures de l'Évangile, était simple et encourageante. Son Dieu n'était pas le Jéhovah du Sinaï, mais le Rédempteur du Calvaire: c'était le Dieu du pardon, de la paix et de l'amour.

Directeur des consciences, il était opposé à tout esprit de condescendance mondaine; les principes d'une saine théologie, consacrés par l'Ecriture Sainte, la tradition et les docteurs les plus éminents, ne fléchirent jamais entre ses mains; et pourtant il ne conduisait pas les âmes dans les voies d'un rigorisme exagéré. Le chemin du devoir et de la vérité, qu'il ouvrait devant elles, était sans doute, comme la Voie douloureuse de Jésus à travers Jérusalem, jalonnée par les stations du sacrifice — car il ne connaissait pas, avec le pieux Gerson*, d'autres moyens pour

* Imitation de Jésus^Christ, liv. 3, ch. xlvii.

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aller à Dieu — mais il recommandait le renoncement à soi-même, la patience dans les afflictions, l'amour des souffrances, avec un langage si consolant, qu'on trouvait doux ce qu'il y a de plus amer, et facile ce qui répugne davantage à la nature ! Il ne fut pas exempt lui-même d'infirmités et d'épreuves ; mais, en supportant les plus cuisantes douleurs, il adorait les desseins de Dieu, qui appelle ses élus à partager le calice et la croix de son Fils.

La conversation de' l'abbé Martin était toujours digne et pleine d'attraits. Sa parole facile, douce, élégante, harmonieuse, captivait l'attention de ses auditeurs; il savait orner ses pensées au moyen d'images saisissantes et de comparaisons naturelles , car il était poète autant qu'orateur. Il évitait les entretiens trop personnels, où l'on est tenté de parler de soi avec vanité et des autres avec médisance. Nullement curieux des bruits et des nouvelles qui circulent aux dépens de la réputation d'autrui , il tenait sa conversation élevée dans les sphères plus intéressantes de la piété, de l'histoire, de la science, du progrès des arts et de Tindustric. Il possédait des connaissances variées , fruit de longues études et d'une mémoire heureuse; aucun sujet ne lui était étranger; il se faisait tout à tous par la parole comme par le cœur.

Il avait le goût du beau, du vrai et du bien : s'il

eût vécu à Athènes, il aurait été disciple de Platon.

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D aimait particulièrement à contempler la nature, et il cultivait avec prédilection les fleurs : c'était pour lui comme Téchelle de Jacob, par laquelle il s'élevait jusqu'à Dieu. Il se livrait à un saint enthousiasme en considérant les merveilles cachées dans un chétif insecte aussi bien qu'en interrogeant les mondes inaccessibles qui roulent au-dessus de nos têtes^ et qu'il aimait à croire habités, eux aussi, par des êtres intelligents.

Sa maison, ouverte à tous, était visitée fréquemment par des hommes d'élite. Le savant professeur du Collège de France, M. Michel Chevalier, lui exposait les principes et les applications de l'économie politique moderne. Le Père Ventura agitait dans son cabinet, avec autant de verve que dans une chaire, les plus importantes questions de doctrine philosophique et religieuse. L'abbé d'Alzon lui faisait partager ses appréhensions et ses espérances sur l'état de l'Eglise et de la société. Le Curé de Frontignan, sous la douce et sereine physionomie d'un saint, lui dévoilait les difficultés de la science théologique et canonique. L'abbé Roussac se plaisait à l'entraîner sur le terrain des discussions subtiles du rationalisme contemporain. L'abbé Gabriel, curé de Saint-Merry, venait lui exposer, tous les ans, le plan de ses ouvrages métaphysiques. L'érudit Évêque de Grenoble, M«' Ginoulhiac, lui inspirait l'admiration la plus vive pour sa science de bénédictin. Le Père Lacordaire

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