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Vie de la reine Anne de Bretagne

I ï on évoque les femmes célèbres de la fin du XVe fiècle, aucune ri apparaît plus brillante que la reine oAnne de 'Bretagne. Sa haute naiffance & la triple couronne dont fa tête a été ceinte ne lui ont pas feules valu cette renommée, elle la doit encore aux qualités éminentes qui la diftinguaient .

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'Bien que tous les historiens de la Bretagne & de la France parlent d'elle, bien que plujîeurs notices ou differtations lui foient confacrées ,fa vie n'a jamais été écrite féparément , & pour me fervir d'un terme très-ujité de nos jours , qui rend bien ma penfée, une monographie d'cAnne de Bretagne n'a pas encore été faite.

Tel eft le travail que fai entrepris.

Quant à la vie publique de cette reine, fans trop infifter fur les faits généraux, je n'ai pajfé fous Jilence aucun des événements remarquables qui ont fignalé fon double règne , événements fur lefquels cAnne de Bretagne, & par pofition & par caraâlère, a exercé beaucoup d' influence . En comparant le récit des auteurs contemporains avec les faits énoncés dans les ades originaux, fai pu donner fur cette partie, la plus connue de mon travail , des aperçus nouveaux, des renfeignements utiles & relever quelques erreurs.

La vie privée & tous les petits détails dont elle fe compofe ont été pour moi l'objet de recherches approfondies. L' éducation d'cAnne de Bretagne, fa manière de vivre & de fe vêtir, fes rapports avec les dames & les filles d'honneur de fa maifon,fon goût pour les tableaux, les objets d'art & les livres, la proteélion quelle accordait aux lettrés, aux artiftes,

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je ri ai rien voulu négliger. Grâce aux documents que j'avais déjà fait connaître en partie (*), grâce à d'autres documents du même genre que j'ai réunis aux anciens , f ai formé une férié de faits curieux , piquants , qui prouvent que la reine-d’uchejfe cAnne de Bretagne avait un goût très-vif pour les arts & les lettres, & qu'il faut la placer au rang des promoteurs de la T{enaijfance dans notre pays.

On trouvera , peut-être , que j'ai donné à cette partie des développements trop confidérables ; je répondrai que tous ces détails , de petite valeur pris jéparément , acquièrent de l'importance étant groupés les uns avec les autres. Il en réfulte même un double avantage: le premier , c eft de montrer que la vie élégante & polie , marque difinélive des époques civilifées, remonte en France à une date bien antérieure à celle où les hiftoriens ï ont fixée généralement; le fécond, c eft de préf enter le perfonnage dont la vie eft étudiée de cette forte fous un jour tout nouveau. cAnne de Bretagne , fi on ne la juge que par les

(*) Détails fur la vie privée d’Anne de Bretagne, femme de Charles VI II & de Louis XII, fuivis d’extraits des Inventaires de Meubles ayant appartenu h cette princejfe ( t . /, 3e férié, de la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes), publiés à part avec des additions. Paris , i8fo, in- 8°.

délions de fa vie citées dans tous les hifioriens & par le fingulier panégyrique de "Brantôme , ejl loin de mériter les éloges qui lui font dus. C eft une femme impérieufe , même avec fes égaux, févère de mœurs & de langage juf qu'au pédantifme , attachée obfiinément à fon duché de Bretagne , dont elle défend l'indépendance par tous les moyens en fon pouvoir , ne fachant pas oublier les injure s, pouffant lefprit de vengeance jufquà la dureté. tMais quand on étudie cette franche Bretonne dans les fecrets de fa vie privée , quand on lit fes lettres , on reconnaît bien vite que de grandes qualités compenf aient largement fes défauts. Une haute intelligence, une éducation fupérieure , lui avaient fait comprendre que lesprinces doivent leur proteélion aux arts & aux lettres ; un cœur viril, ouvert à tous les fentiments généreux, lui infpirait des affeélions très-vives & lui faifait éprouver une pitié fmcère pour les malheureux. Les pauvres, quels quils fuffent, trouvaient par elle un foulagement à leur mifère ; quiconque rapprochait reffentait fa munificence. Tous ceux qui fe dévouaient franchement à fon fervice étaient aff'urés non-feulement de leur exifience, mais encore de celle de leur famille. éMour aient -ils fans fortune, elle fe chargeait de leurs funérailles. On voit combien tous ces faits empruntés à des documents

inexplorés jufqu à ce jour, mettent en relief T illujlre perfonne dont fai entrepris réécrire la vie. On comprend que cette femme, morte à lafeur de Page, ait été pleurée de tout un peuple, que dans cette terre de 'Bretagne , quelle a tant aimée, f on fouvenir foit toujours vivant , après trois fiècles écoulés, &que les Bretons , en parlant dé elle, difent encore notre bonne duchefïe.

zMôn travail fe compofe de deux parties bien difinéles : la première partie comprend le récit des faits, la fécondé les documents qui les jujlifient. Dans IcAvertifiement placé en tête du troifième volume, on verra de quelles four ces proviennent ces documents, dans quel ordre je les ai clafiés. fai coupé le récit des faits en cinq livres qui font précédés dé une introduélion, & divifé chaque livre en plufieurs chapitres.

lé Introduélion efl confacrée aux rapports qui ont exijlé entre la France & la Bretagne. Elle a p ouibut de faire connaître comment ce pays, malgré la puijfante individualité de fes habitants, s ejl peu à peu fournis à la France, dont phyfiquement il a toujours fait partie, fai (ïgnalé les événements principaux qui ont préparé cette réunion avant la naiffance dé&lnne de Bretagne, fai infijlé fur la lutte que Louis XI & fa fille cAnne de Beaujeu ont fou-

tenue contre le dernier duc, fur les moyens de corruption qu'ils ont mis en œuvre avec tant d'énergie , &, difons-le, avec tant de fuccès. Cette introduélion était nécefiaire pour bien faire comprendre les principaux événements de la vie d'cAnne de ‘Bretagne .

Le premier livre comprend Thijloire de cette reine depuis fa naiffance ,jufqu à la mort de Charles U III, fon premier mari, fai raconté les péripéties de la lutte entre ces princes rivaux, lutte qui s ejl terminée par un mariage, bien que tous deux eujfent déjà contraélé légalement d'autres liens. Je me fuis appliqué à montrer dans fon véritable jour la perfonne & le caraélère de Charles V 1 1 1. J ai donné les preuves de la foumiffion & de la tendrefie que fa jeune époufe n'a jamais ceffé de lui témoigner.

Dans le second livre., cAnne de Bretagne, devenue la femme de Louis XI I, profite de ï af Cendant quelle a toujours exercé fur ce prince pour prendre aux affaires politiques les plus graves une part direéle, fouvent prépondérante . üfon- feulement elle agit en reine de France , mais encore elle gouverne à fon gré la Bretagne ; elle emploie tous les moyens pour en fauve garder l'indépendance . On verra comment elle a échoué dans cette entreprife, grâce à la fermeté douce, mais inébranlable du roi fon mari.

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Le troisième livre eft confacré aux leur es & aux ans. Je donne des preuves que la reine-duchejfe fut toujours proteélrice pelée des uns & des autres ; quelle avait amaffe de grandes richejfes en ce genre, & qu elle répandit fes bienfaits fur les f avants, les lettrés, les artiftes de la France & de ï Italie.

Vans le QUATRIEME livre je place cAnne de ‘ "Bretagne au milieu de fa cour, environnée de fes dames & de fes filles dé honneur , choifi es dans les plus illufir es familles de la France & de T Europe. Je fais connaître les plus remarquables dé entre elles ; je dis comment elle était occupée de leur éducation , de leur avenir, comment elle ne négligeait aucun moyen de leur procurer des alliances en rapport avec leurs noms & leur fortune. J'ai aufii parlé des officier sdomeftiques de fa maifon & des foins qu elle avait dé eux; enfin fai donné les preuves de cette charité inépuifable qui fut une des qualités dominantes de cette reine, & dont elle ne f aurait trop être louée.

Le Ci NQJJIE ME & dernier livre complète ce que j'avais à dire fur la vie privée d'cAnne de “Bretagne . Je fais connaître l'intérieur de fa maifon, fes coftumes ordinaires & d' apparat ; je trace fon portrait au phyfique & au moral ; je parle de fes maladies , je donne le récit de fa mort & des cérémonies qui eurent lieu en France & en Bretagne à l'occafion de fes fu-

nér ailles; enfin je termine par quelques détails fur les peintures j les ftatues, les vitraux , les médailles, les monnaies qui la repréj entent , ainfi que fur le maufolée où fes refies mortels ont été enfevelis.

On trouvera dans le troifième chapitre du livre trois une notice très-étendue fur le livre dl Heures d oAnne de 'Bretagne. Cette notice fera jufiifiée,je Tefpère , par les circonflances qui m ont amené à entreprendre mon travail: ceft quand fai fu que la reproduâion de ce livre, fi jufiement célèbre, devait bientôt paraitre que fai propofé à zM. Curmer df joindre unehifioire de celle qui lavait fait exécuter ; fai eu la fatisfadion de voir ma propofition accueillie avec un emprefiement dont je fuis heureux de le remercier . Ceft à lui que revient tout V honneur de V arrangement typographique de mon travail , comme la parfaite exécution appartient à l habile & excellent zM. L. Terrin de Lyon. zM. Curmer a fu donner une importance réelle aux illuftrations qui décorent le livre, & à cet égard, je ne pouvais mieux faire que de fuivre fes indications. On trouvera dans le chapitre quatrième du cinquième livre des détails précis fur chacune de ces illuftrations . Elles ont été choifies avec foin, dans la penfée de reproduire limage fidèle de la reine, de fes deux maris, de fes enfants. La photographie,

cette merveilleufe découverte , dont les réfultats font déjà fi féconds , pouvait feule donner la précifion qu'on aime à trouver dans la reprodudion des monuments de l'hifioire.

C'efi un devoir & un plaifir pour moi de témoigner toute ma gratitude aux perfonnes qui ont bien voulu me faciliter les recherches que f avais à faire dans les dépôts publics , ou me communiquer les richefies qu elles avaient entre leurs mains, f adrefierai mes remerciments :

c A éM onfieur le Vireéleur , à SM efiîeurs les Confervateurs & employés de la ‘Bibliothèque Impériale ; les uns & les autres mont aidé dans mes recherches & fouvent éclairé de leurs lumières.

cAu Garde Général des cArchives , zMonfieur le comte DE Laborde5 qui a fait mettre àma difpofition tous les regifires, toutes les pièces concernant c Anne de Bretagne . Il en connaiffait d'autant mieux l'importance que lui-même les avait indiqués dans plufieurs de fes ouvrages , & en avait publié quelques fragments.

oAu ‘Direéleur Général des zMufées Impériaux , éM. le comte de NlEUWËRCKERCKE, qui maautorifé à conjulter, aufii fouvent que je l'ai cru néceffaire , le livre d' Heures d'cAnne deBretagne , une des merveilles du zMufée des Souverains. tM. le comte

Clement de Ris, attaché à ce zMufée , a bien voulu m affifler dans I examen approfondi que fai dû faire de ce beau manufcrit.

Je dois des remerciments particuliers à zM. le comte Horace de Vieil -Castel, Confervateur du zMufée des Souverains , à qui appartient la penfée de reproduire le livre d'Heures d'cAnne de "Bretagne . Il avait commencé des recherches hiftoriques & littéraires ; quand il a fu les propofitions que j'avais faites à zM. Curmer , non-feulement il a renoncé àfon droit , mais encore il m'a fait remettre les copies de lettres inédites d'cAnne de Bretagne, de Charles U 1 1 /, de Louis XII & des princes contemporains , quil avait rapportées de Londres. Ces documents , dont l'importance eft facile à comprendre , ont été pour moi d'un fecours trop grand pour que je ne témoigne pas publiquement ma reconnaiffance à celui qui me les a cédés avec tant de générofité.

J'ai trouvé auffi che\ différentes perfonnes un accueil des plus courtois.

zM. le général comte de La G R ange , fénateur , a bien voulu mettre à la difpofition de CM . Curmer & me communiquer un portrait peint d'cAnne de Bretagne dont la photographie fe trouve dans cet ouvrage .

Sfous devons le beau portrait de Charles VIII à I obligeance de SW. le marquis DE Bonne val.

SM. le marquis DE BiENCOURT ma laiffe prendre copie & reproduire une lettre inédite d'cAnne de Bretagne.

Tlufieurs de mes confrères de ï Ecole des Chartes ou delà "Bibliothèque de FcArfenal m'ont aidé dans mes recherches & m ont fait des communications importantes. Je nommerai SWSW. Jules Ouiche rat Vallet de Viriville , profejjeurs de l'Ecole des Chartes. Un des élèves de cette école , SW. Léon Roullant, s' eft acquitté avec intelligence des copies qui m'étaient nécefiaires.

SW. "Paul Lacroix, confervateur de la Bibliothèque de l'cArfenaly m'a donné des notes & des indications curieufes.

Enfin je dois à l'amitié de SW. GrÜn^ chef de la feélion judiciaire aux cArchives de l'Empire , des indications & des confeils dont je ne f aurais trop le remercier.

Hélas! depuis que je m'occupe de ce travail , deux ans fe font écoulés à peine , & la mort m'a enlevé deux amis , deux confrères qui le fuivaient avec un intérêt tout particulier . L'un & l'autre m'ont fait aujfi d' excellentes communications. Le premier était un Breton fidèle au fouvenir de fa bonne du-

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chef YQycArmand C igongne, bibliophile renommé , dont la riche collection, maintenant à Londres, faifait T admiration de tous ceux quil admettait à la vif ter. Le fécond était un amateur excellent de nos antiquités nationales, qui a généreufement doté la France d’une colleélion d’objets d’art unique dans fon genre, Charles Sauvageot. Il avait applaudi à la reproduction du livre d’ Heures d’cAnne de “Bretagne; je dois à fon amitié de précieux confeils ; j’ai perdu en lui un confeiller aujji éclairé que bienveillant.

‘Rapports de la France avec la ‘Bretagne juf qu’au règne de Louis XI.

ES rapports entre la France 3c la Bretagne remontent aux premiers temps de notre monarchie. Les rois de France, plus puififants que leurs voifins, rois, comtes, ou ducs de Bretagne, ont toujours pefé fur cette terre & gêné fon indépendance. Clovis eft le premier qui fe la foit affujétie. Au concile tenu à Orléans, en l’année f 1 1 , les évêques de Rennes, de Nantes, de Vannes, fe déclarèrent fes

fujets, & lui donnèrent le nom de leur feigneur & maître (i). Quand les enfants de Clovis fe partagèrent fon immenfe héritage, la Bretagne devint une province de France; ceux qui la gouvernaient perdirent leur titre de Roi , & n’eurent plus que celui de Comte. C’eft Grégoire de Tours qui nous le dit; fon témoignage, bien que révoqué en doute par un grand nombre d’hiftoriens, ne doit pas moins être pris en grande confidération (2).

A la faveur des révolutions qui ont bouleverfé la France, fous les rois de la première race, les Bretons parvinrent à reconquérir leur indépendance. Leurs chefs avaient repris le titre de roi ; Charlemagne, vers l’année 786, envoya contre eux une armée fous la conduite d’ Audulf, fon fénéchal (3) . En 8 1 1 , il dut réprimer encore les Bretons révoltés ; ce fut feulement en 824, fous Louis -le- Débonnaire , que cette province fut complètement foumife & pacifiée. Noménoë, établi

(1) Art de vérifier les dates, éd. in-f° , t. II, p. 891.

(2) Histoire des Francs, liv. I V , chap. 4. — Les hijîoriens bretons fe font élevés contre la véracité de cette ajfertion , & ont confidéré ce paffage comme une interpolation. Je ne veux pas recommencer cette polémique, je me contente de fignaler le fait. On peut lire dans V Histoire de Bretagne par Daru, t. I, p. 91, la dijjertation fur la Question delà conquête de la Bretagne par Clovis.

(3) Eginhart, Vita Caroli Imperatoris, X ; Teulet, OEuvres d’Eginhart, &c., t.I,p. 35.

gouverneur ou duc de Bretagne, refta fidèle jufqu’en 840; mais, profitant alors de la mort de Louis & des difienfions qui s’élevèrent entre les fils de cet empereur, il fe déclara libre, & triompha des armées de Charles-le-Chauve .

Noménoë, par fon courage, par l’habileté de fa conduite , éleva la Bretagne au rang des pays indé pendants. Il fut non feulement réfifter aux fuccefieurs de Charlemagne, mais encore il repoufia l’invafion de ces hommes du Nord qui s’abattaient, pour les ravager, fur les plus belles contrées de l’Europe.

Moins heureux que Noménoë, les faibles fucceffeurs de Charlemagne ne pouvaient réfifter aux invafions répétées de ces pirates; ils perdaient continuellement contre eux de fanglantes batailles, & fe voyaient forcés de racheter leurs vies à prix d’or. En 91 1, le plus faible d’entre eux, Charles-le-Simple, leur céda la Neuftrie, une des plus belles contrées de fon royaume; événement confidérable qui hâta le développement du fyftème féodal, établi peu à peu du neuvième au dixième fiècle dans tous les Etats de l’Europe. En vain les fuccefieurs de Noménoë, envahis à leur tour par ces pirates du Nord, vinrent-ils demander appui aux rois de France, qui fe prétendaient leurs fuzerains; ils les trouvèrent plus faibles qu’eux, trop heureux d’ufer des fecours dont ceux-ci difpofaient. Les fouverains

de la Bretagne faifaient tous leurs efforts pour relfaifir ce titre de roi que leur dénia toujours la France. Bien que Charles-le-Chauve, dans un moment de faibleffe, eût permis à Salomon 1 1 1 de porter le fceptre & la couronne, il efl certain qu’à l’avénement de Hugues Capet au trône, les Bretons le reconnurent pour leur fuzerain : Richer, auteur contemporain, le dit formellement (i). Du refie il faut reconnaître que fi le titre de roi n’était pas attaché légalement à la fouveraineté de la Bretagne, ceux qui poffédaient cette fouveraineté en avaient toutes les prérogatives. Depuis le commencement du dixième fiècle jufqu’à la fin du douzième, cet âge d’or de la féodalité, les ducs de Bretagne, mêlés à toutes les guerres que fe faifaient entre eux les rois de France, les ducs de Normandie & d’Anjou, ainfi que les chefs des petits Etats voifins, exercèrent dans leurs domaines un pouvoir fans contrôle. Leur politique tendait principalement à réfifler aux empiètements continuels que des voifins puiffants effayaient dans leur domaine; à fe fouflraire à la fuzeraineté de la France d’une part, & de l’autre à celle que les ducs de Normandie, devenus rois d’Angleterre, voulaient revendiquer. A vrai dire, Charles-le-

(i) %icher, Histoire de son temps, &c., avec traduûion par J. Guadet. Paris , 1845,172-8°, deux vol., t. II,p . 159.

INTRODUCTION. f

Simple, par le traité pafie, en 911, à Ste-Claire-fur- Epte, avait cédé laNeuftrieà Rollon&àfesfuccefFeurs, en y joignant la feigneurie immédiate de la Bretagne, ne fe réfervant fur ces deux provinces qu'un droit de fuzeraineté. Il efl facile de comprendre quelle arme puiffante un pareil droit allait devenir entre les mains des ducs de Normandie, dès qu’ils furent rois d’Angleterre. Les Bretons ne tardèrent pas à le comprendre & firent tous leurs efforts pour réfifler à ce puifFant voifin. Mais la Bretagne n’était pas, comme la France, une terre falique ; la repréfentation y était admife, c’efl à dire que l’aîné des enfants, quel que fût le fexe, héritait de la terre; principe très-équitable entre particuliers, mais qui chez les fouverains peut avoir les plus graves conféquences, comme on le vit en Bourgogne, à la mort du fameux duc Charles-le-Téméraire. En Bretagne, ce principe, après avoir caufé des guerres inteflines qui ont duré près d’un fiècle, a confacré la complète aliénation du duché en faveur de la France. 11 était certain que fi un duc de Bretagne venait à mourir fans héritier mâle, le plus puiffant voifin s’emparerait de la terre, en mariant au fils de fa maifon la légitime héritière. Le cas fe préfenta en 1 169: à la mort de Conan IV dit le Petit, Henri II, roi d’Angleterre, s’empreïïa de faire couronner duc de Bretagne GeofFroi, fon fils, & de lui faire époufer Confiance,

fille unique de Conan. Le même événement fe reproduifit en 1213. Auffitôt que Philippe-Augufte eut appris la mort violente du jeune Arthur, fon neveu, à qui appartenait la Bretagne, il s empreffa de mettre fous fa main cette terre, & d’en déclarer Alix, foeur du prince afTaffiné , légitime héritière ; puis il la maria à Pierre de Dreux, dit Mauclerc, petit-fils de Louis-le- Gros. En contractant cette alliance, Pierre de Dreux acceptait la fuzeraineté directe de Philippe-Augufte, & s’engageait à ne pas recevoir l’hommage des Bretons, fans réferver la féauté du roi de France (1).

Le principe admis en Bretagne de la repréfentation par les femmes devint très-funefle à ce pays vers le milieu du quatorzième fiècle. Jean III, dit le Bon, mourut fans héritier direct, le 30 avril 1341. En 1338, il avait marié fa nièce, Jeanne de Penthièvre, avec Charles de Blois, neveu de Philippe de Valois. Dès lors Charles avait été confidéré comme héritier du duché de Bretagne. Naturellement les fympathies du roi de France lui étaient acquifes, d’autant plus que Jean III avait eu pour Philippe IV un dévouement fans bornes. Arthur II, prédéceffeur de Jean, avait

(1) L. Velifle , Catalogue des actes de Philippe-Auguste, &c. Paris , 1856, Ù2-8°,p. 323. On peut voir dans le même ouvrage l’infuence que Philippe- A ugujïe a exercée toute fa vie fur le gouvernement de la Bretagne.

été marié deux fois, la première avec Marie, fille du vicomte de Limoges, mère de Jean III, la fécondé avec Yolande, fille de Robert IV, comte de Dreux, 8c deBéatrix, comteffe de Montfort-L’Amaury. De ce dernier mariage naquirent plufieurs enfants, entre autres un fils appelé Jean de Montfort, qui revendiqua l’héritage de fon père, dont il fe regardait comme fruftré. Charles de Blois fait appel à la Cour des Pairs, qui fe raffemble à Conflans le 7 feptembre 1341, 8c rend un arrêt en fa faveur. Jean de Montfort, au lieu de fe foumettre, en appelle aux armes ; il efl battu 8c fait prifonnier. On pouvait croire le différend terminé; mais Jeanne de Flandres, femme de Montfort, continue la guerre, qui devient des plus acharnées. Il faut lire, furtout dans les Chroniques de Froifiart, le récit de cette guerre fans merci, dans laquelle trois femmesdumême nom, Jeanne de Flandres, Jeanne de Belleville, Jeanne de Penthièvre, luttèrent d’héroïfme & de vigueur. Enfin, après vingt années de fuccès 8c de revers partagés entre les deux parties, Charles de Blois, à qui Charles V avait envoyé une armée fous les ordres de Bertrand Du Guefclin 8c d’Olivier de Cliffon, livra bataille à fon adverfaire dans les plaines d’Auray , le 29 feptembre 1 364. Il y perdit la vie, laiffant Jean de Montfort, fils de Jeanne de Flandres, libre poffeffeur du duché.

Bien que Jean de Montfort ait prêté l’hommage à

Charles V, il avait de trop grandes obligations à l’Angleterre pour ne pas la fervir contre la France. Auffi ne tarda-t-il pas à faire venir une flotte anglaife à St-Malo. Charles V auffitôt envoie une armée fous les ordres de Du Guefclin qui s’empare de Rennes & des meilleures villes du duché. En 1 374, Jean de Montfort eft contraint de paffer en Angleterre ; Charles V le fait citer à la Cour des Pairs, provoque de cette Cour un a été de déchéance & la réunion de la Bretagne à la France; le roi lui-même parle contre fon vaffal; le 8 décembre 1378, malgré l’oppofition de la comteffe de Penthièvre, malgré l’abftention calculée de plufieurs des grands feudataires, la déchéance de Jean de Montfort eft déclarée, ainfi que la confifcation du duché au profit de la couronne. L’année fuivante, une armée françaife occupa la Bretagne, qui dut payer un droit de gabelle aux vainqueurs. Mais le fentiment national ne tarde pas à fe déclarer contre cette brufque conquête. Les feigneurs bretons fe révoltent & envoient en Angleterre pour rappeler Jean de Montfort, qui revient avec une armée ; les Etats fe rafiemblent ; ils écrivent au roi Charles V pour demander le rétabliïïement de leur duc, à qui , difent-ils, la Bretagne eft très- attachée. Charles V n’aurait pas accepté une pareille tranfaétion ; mais Du Guefclin, fon connétable, meurt en affiégeant Château-Neuf de Ran-

don, le 13 juillet 1380; lui-même expire peu de mois après, le 16 feptembre. L’année fuivante, en août 1381, la paix eft Lignée à Guérande avec le nouveau roi Charles VI, & Jean de Montfort eft rétabli dans fon duché. Si Du Guefclin & Charles V euftent vécu quelques années de plus, la Bretagne ceïïait dès lors de former un Etat indépendant.

Louis XI & h duc François II.

Quand Louis XI monta fur le trône, en 1461, il y avait deux ans que le duché de Bretagne était entre les mains d’un prince jeune encore, mais très-habile & prefque auffi rufé que le roi fon fuzerain. François 1 1 était le fils aîné de Richard, comte d’Etampes, & de Marguerite d’Orléans, dame de Vertus, fille de Louis d’Orléans, frère de Charles V. Au mois de février 14V9, il s’était rendu à Montbazon près de Charles VII, pour lui faire hommage de fon duché. Cet hommage il l’avait rendu fimple; il était refté debout, l’épée au côté, fans s’incliner ni prêter ferment. Un des confeillers du roi , Jean d’Eftouteville, bailli de

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Touraine, dit à François II : Monfeigneur de Bretagne , vous devez ofter la ceinture; mais Chauvin, chancelier du prince, répliqua : Non doit, il feroit nouveauté, ileft ainfi quil doit (i). Leroi n’infifta pas, & François ôta fon épée pour faire hommage-lige du comté de Montfort & de la terre de Neaufle-le-Châtel. Le chancelier de France lui demanda de le rendre auffi comme pair du royaume ; le duc s'y refufa en difant : Sur ce je n ai point délibéré à mon confeil. Les obfervations des officiers de la couronne n'avaient rien de nouveau. Treize années auparavant, le 14 mars 1446, Charles VI I ayant reçu au château deChinon l’hommage de François Ier, une fcène à peu près pareille à celle qui précède s’était paffée ; le roi y avait mis fin en difant, à propos de l’hommage fîmple : Non, il le fait comme il le doit . Du moins eft-ce la verfion donnée par D’Argentré, Dom Lobineau & les autres hiftoriens de la Bretagne (2), car les Bénédiétins, auteurs de \ Art de vérifier les dates, citent un aéte entièrement français, d’après lequel l’hommage rendu par le duc de Breta-

(1) Histoire de Louis XI, roi de France, &c., (par de PMathieu). Paris 1610, in-f°, p. 65.

(2) L’Histoire de Bretagne, des rois, ducs, comtes, &c. Paris, 1618, in-f°, p. 803 . — -Histoire de Bretagne, fi r. îyoy, in-f°, t. I, p. 626.

gne aurait été complet (i). Son fuccefieur Pierre II rendit hommage-lige & fut contraint de quitter fon épée ; quant au comte de Richemont Arthur III, duc de Bretagne & connétable de France , il refufa net Thommage-lige, retourna dans fon duché, & Tannée fuivante, en 14^8, maintint fon droit, malgré les prétentions contraires du comte de Dunois &du bailli de Touraine qui voulaient lui faire quitter fon épée.

Louis XI avait des intérêts plus graves à débattre avec François II qu’il favait bien être allié aux ennemis de la couronne. Auffi fe contenta-t-il de l’hommage (impie que le duc alla lui rendre à Tours, au mois de décembre 1461, & qu’il reçut, fans aucune cérémonie, dans la maifon de Jean Hardouin, bourgeois de la ville. L’année fuivante il vint en Bretagne, fous le prétexte de faire un pèlerinage à St-Sauveur de Redon, mais dans le but réel de connaître par lui-même les forces de fon puiffant vaifal II eifaya de faire pefer fur lui le poids de fon autorité, mais François II fut réfifter à fon cauteleux fuzerain, fi bien que les deux princes fe féparèrent affez peu fatisfaits l’un de l’autre. Le duc avait emprunté trois cents marcs d’argent pour faire des préfents aux officiers de la maifon du roi ; la fomme fut reftituée

(1) Art de vérifier les dates. Edit. 177-4° de 18 19, 1. 1 V, p. 77.

I NTRODUCTION.

fans que le duc ait jugé néceffaire de l’employer (i). Pendant plufieurs années Louis XI fe contenta d’obferver le duc de Bretagne & d’acquérir les preuves des machinations qu’il ne ceffait de pratiquer contre lui. Auffi ,. quand la guerre du bien public éclata, ne fut-il pas furpris de trouver le duc parmi les révoltés, donnant afile à fon frère Charles, duc de Berry, qui, fous prétexte de fe faire livrer la Normandie en apanage, s’était mis, comme on le fait, à la tête des confédérés. François II comptait au nombre des princes les plus riches & les plus puififants de cette époque. Dans les occafions folennelles, il étalait une grande pompe 8c ne méprifait pas, dans fa vie privée, les merveilles des arts & de la Renaifîance. En 1462, il affembla les Etats de Bretagne à Vannes. L’ouverture eut lieu le 14 juin avec beaucoup d’éclat: « On vit d’abord fortir du château de l’Ermine les archers du duc avec des habits enrichis de broderies d’or 8c d’argent 8c armés de leurs vouges. Enfuite les trompettes 8c autres meneftriers ; après eux un grand nombre de héraults 8c de pourfuivants 8c d’autres officiers d’armes, tant du duc que de plufieurs autres feigneurs, revêtus chacun d’une cotte d’armes chargée de celles de fon maiffre, en broderie ou en émail.

(1) Vom Lobineau, Histoire de Bretagne, &g., r. /, p. 679.

Puis marchoient les gentils hommes de la maifon du duc ; après eux les evefques & les abbez, fuivis des fergens d'armes portant leurs maïïes d’argent & faifant faire place, auffi bien que les huiffiers de la Chambre qui marchoient après eux, portant en main des baguettes, marque de leur office. Thomas deQuebriac, premier efcuïer, paraiïïoit en fuite portant le chapeau de parement & l’épée du duc enrichie d’or & de pierreries. Après lui marchoit Jean, Pire de Pont-l’Abbé, portant le cercle royal du duc, fur un carreau très riche, garni de pierreries. Cet office appartenoit de droit au Pire de Guemenée-Guingamp ; mais comme ce dernier etoit mineur, & de plus malade, fes parents prièrent Pont-l’Abbé de le fuppléer, ce qu’il fit avec l’agrément du duc. Après lui marchoit Guion de Quelenec, fils de l’Amiral, portant fur un riche bâton le bonnet du duc fourré d’ermines. Le Duc fuivoit immédiatement, revêtu de fon grand manteau royal auffi fourré d’ermines, dont le comte de Laval & le Pire de la Roche-Bernard foutenoient les deux cotés; la queue etoit portée par le Pire de Derval & de Château-Giron, premier & grand chambellan héréditaire de Bretagne, à caufe de la terre de Château-Giron. A coté du Pire de Derval etoit meffire Henri de Juch, le quel, par un privilège particulier accordé à fes ancêtres, devoit porter le manteau du duc, quand il n’en etoit pas re-

vêtu & l’avoir à lui à la fin des Etats. Comme le duc etoit revêtu de fon manteau, le fire de Juch ne portait qu’un chaperon fourré furie bras pour marquer fon office. Derrière eux marchoient le chancelier en habit royal, le fire de Maleftroit maréchal de Bretagne, le vicomte Du Fou admirai & Tannegui du Chaftel, alors grand maître d’hotel, qui portait le bâton haut fur l’épaule. La marche etoit fermée par un grand nombre de confeillers, de barons, bannerets, chevaliers, écuyers & autres membres des Etats (i). »

J’ai reproduit ces détails d’après un hiftorien très autorifé, pour montrer non feulement toute la magnificence déployée par le duc François II, mais encore pour indiquer les prétentions qu’il affichait à la royauté, prétentions toujours foutenues par ceux qui avaient gouverné la Bretagne avant lui.

Louis XI, parfaitement convaincu des mauvaifes difpofitions de François 1 1, effaya d’abord de le ruiner dans l’efprit des princes & des feigneurs de fon parti. C’eft pourquoi, le 18 décembre 1464, il les afiembla tous dans la ville de Tours, & voulut plaider fa caufe lui-même. De l’aveu de ceux qui étaient préfents, jamais on n’avait entendu perfonne parler mieux en français, ni avec plus d’énergie. 11 dit que la con-

(1) T)om Lobineau , Histoire de Bretagne, &c., t. I,p. 679.

INTRODUCTION. If

duite du prince à fon égard lui était des plus fenfibles, qu’il ne l’accufait pas, mais rejetait fa faute fur les gens de fon confeil, très mal intentionnés; que le duc de Bretagne avait voulu s’emparer du droit de Régale, ce qu’aucun de fes prédéceffeurs n’avait jamais effayé. Que du refte il ne reflfentait contre lui aucune animofité perfonnelle, qu’il voulait feulement le faire rentrer dans le devoir : « Si j’avois conquis toute fa terre, dit Louis XI en terminant, jufqu’au plus mince de fes châteaux, & qu’il voulût venir à grâces & à mifericorde, j’agirois de telle forte qu’on verroit bien que je ne veux pas fa perte (i). »

Cet habile difcours, qui tira, dit-on, les larmes des yeux de ceux qui l’entendirent, ne changea rien aux entreprifes que François II formait depuis longtemps déjà contre Louis XI.

Au mois de juillet 1463, il avait contracté publiquement une alliance offeniîve avec le comte de Charolais, le duc de Guyenne & les feigneurs français mécontents qui compofèrent cette fameufe ligue dite du ‘Bien-Public . Depuis plufieurs années déjà, il avait des conférences fecrètes avec des émiffaires du comte de Charolais & cherchait tous les moyens de difpofer en fa faveur l’opinion. S’il faut en croire Mathieu,

(1) Dom Lobineau , & ’C.,p. 69 j.

l6 INTRODUCTION,

hiftorien de Louis XI, lors de Lavénement de ce roi au trône, François fit courir par toute la France des ferviteurs defguifez en habits de Jacobins Ù1 2 de Cordeliers , pour efmouvoir les peuples a prendre garde au commencement de ce règne & les conjurer à deffendre leur liberté avec les dents & les ongles , les advifant que ce roy entroit au royaume comme dans un pays de conquefte (i). Vers le mois d’août 1465", le duc marchait contre la France à la tête d’une armée de dix mille combattants environ, pour l’entretien de laquelle il avait reçu des Etats une fomme confidérable. « D’archers & d’autres hommes « de guerre armez de bonnes brigandines, avoit un « très grand nombre, dit Commynes, Sc povoient bien « eftre fix mil hommes à cheval très bien en poinét. « Etfembloit bien à voir la compagnie, que le duc de « Bretaigne fuft un très grand feigneur, car toute cefte « compagnie vivoit fur fes coffres (2). » François II n’arriva pas affez tôt pour prendre part à la bataille de Montlhéry, dont fans nul doute il eût décidé le fuccès en faveur des confédérés. Il fe rendit d’abord à Etampes, de là fous le murs de Paris, du côté de Conflans, & fe joignit à l’armée des princes, qui effaya vainement de s’emparer de la capitale. Cette armée

(1) Histoire de Louis XI, roi de France, &c., p. 64.

(2) Mémoires, liv. /, ch. 5.

formidable, que les hiftoriens portent à près de cent mille hommes, ne tarda pas à fe difperfer, grâces aux habiles manœuvres diplomatiques du roi, qui décida chacun des chefs à traiter féparément avec lui. François II ne fut pas des derniers: Louis XI reconnut fans difficulté plufieurs droits de fouveraineté quil lui avait déniés tout récemment, tels que la régale des évêchés vacants, la garde des églifes & d’autres points encore (1). Par le traité de Conflans, le duché de Normandie avait été cédé au duc de Guyenne, frère de Louis XI; mais le roi de France était bien décidé à ne pas détacher un auffi beau fleuron de fa couronne. Pour maintenir cette province il fallait une armée; le jeune prince eut recours à François II, qui ne jugea pas devoir trop fe commettre dans cette affaire. Louis XI fut bon gré de cette réferve au duc de Bretagne, &lui envoya des chevaux de prix. Auffitôt qu’il fut entré en Normandie, il engagea François II à venir le trouver. Les deux princes fe rencontrèrent à Caen, vers la fin de l’année 146^; & le duc jura fidélité au roi qui, de fon côté, lui promit de le fervir au befoin.

Mais cette alliance ne pouvait être de longue durée; deux années ne s’étaient pas écoulées que le duc

(1) T>om Lobineau , Histoire de Bretagne, r. l,p. 698.

l8 INTRODUCTION.

François II, réuni aux Anglais & aux Bourguignons, menaçait de nouveau la Normandie. Pendant tout le règne de Louis XI, ce prince n eut pas d’autre conduite, attaquant le roi directement, quand il croyait pouvoir le faire fans danger, puis recherchant fon alliance, quand les événements lui paraîtraient graves & favorables à fon fuzerain. Louis XI ne vécut pas affez longtemps pour punir, comme elle le méritait, la duplicité de François 1 1 ; feulement il fut l’en faire repentir plufieurs fois. Dans une circonftance , il fe donna le malin plaifîr de convaincre publiquement de félonie fon beau neveu de Bretagne; ce fut en 1477, peu de temps après la mort de Charles-le- Téméraire. François II entretenait, depuis plufieurs années, des correfpondances fecrètes avec le roi d’Angleterre, fans pouvoir foupçonner que chaque lettre était vendue à Louis XI par un ferviteur infidèle. Quand il vit le duc de Bourgogne vaincu & mort, François II jugea prudent de faire affurer le roi de France de fon dévouement à fa perfonne. Il envoya quatre ambaffadeurs : le chancelier de Bretagne Chauvin, fon vice-chancelier, les feigneurs de Kermeno & de Maupertuis. Ceux-ci trouvèrent le roi près d’Arras, occupé de fes conquêtes , comme ditD’Argentré,/hr l’héritière du feu duc de Bourgogne. Louis XI commença par les retenir onze jours prifonniers, féparés les uns des

INTRODUCTION. IÇ

autres; puis il fit venir le chancelier & lui demanda s’il était bien fur que fon maître n’eût aucune intelligence avec le roi d’Angleterre. Le chancelier jura fes grands dieux que François II n’était pas capable d’une telle trahifon . Louis X I mit fous les yeux du chancelier des lettres de fon maître au roi d’Angleterre : « Reportez-les à mon beau neveu de Bretagne, dit-il, afifurez-le que je ne veux plus qu’il envoyé vers moi pour me faire croire qu’il eft mon ami s’il ne fe défait en tout point de l’alliance avec le roi d’Angleterre. » Chauvin & fes compagnons furent immédiatement ren- 4 voyés fans autre audience. L’intrigue fut bientôt découverte : un garçon de baffe naiffance, nommé Gourmel, à qui Landois, miniftre favori de François II, confiait les lettres de fon maître, vendait ces lettres au roi de France , après les avoir fait copier. Il avoua fon crime, fut enfermé dans un fac & jeté à l’eau; mais la duplicité du duc de Bretagne fut découverte,

& Louis XI trouva bien vite une occafion de l’en punir (i).

En 1462 il avait permis au duc de Bretagne de faire valoir fes droits fur le comté d’Etampes ; depuis lors un procès refta pendant à la Cour de Parlement; après que l’affaire des lettres d’Angleterre

(1) T>om Lobineau , Histoire de Bretagne, î. l,p. 727

eut éclaté, le roi donna ordre à la Cour de terminer le procès ; François II fut débouté de toutes fes prétentions, & le comté d’Etampes adjugé à la couronne ; Louis XI le donna au fire de Narbonne, frère de la ducheffe de Bretagne. Ainfi Louis XI ne manquait nulle occafion de nuire à la réputation & de miner la puiffance de fon aftucieux vaffal ; il comblait de ca~ reffes fes plus habiles ferviteurs pour les attirer à fon fervice ; je n’en citerai que deux très-remarquables : le premier eft Tanguy du Châtel, neveu de ce gouverneur de Paris du même nom qui fauva Charles VII, encore dauphin, de la fureur des Bourguignons. Dévoué comme fon oncle au roi de France, il devint grand écuyer; mais à Favénement de Louis XI au trône, il dut fe réfugier près de François II, qui le nomma fon chambellan, & en fit un de fes confeillers favoris. Difgrâcié pour sêtre oppofé aux dilapidations d’Antoinette de Maignelais, maîtreïïe de François II, il fut contraint de revenir en France, où Louis X I s’emprefia de l’accueillir, de lui rendre les fonéfions qu’il avait exercées fous Charles VI I, & de mettre à profit fon habileté bien connue dans plufieurs négociations. Le fécond eft le jeune vicomte de Rohan, le plus grand feigneur du duché, qui devint maréchal de France, & joua un rôle très-important pendant les règnes de Charles VIII & de Louis XII, fous le nom de maré-

chai de Gié. Ce n’eft pas tout : le roi faifait encore de très-fortes penfions à certains membres des grandes familles de Bretagne, aux confeillers favoris de Fran çois, tels que le fameux Odet d’Aydie, Tire de Lefcun, 2c même à la maîtreffe du prince, Antoinette de Maignelais. Plus tard, ayant eu connaiiïance des fervices d’argent qu’elle rendait au duc, non feulement Louis XI lui retira cette penfion, mais encore il s’empara des biens quelle polfédait foit en Anjou, foit dans la Touraine (i).

François II fut marié deux fois; d’abord en n’étant que comte d’Etampes, avec Marguerite de Bretagne, fille du duc François Ier. Devenu veuf en 1469. il.époufa, le 20 juin 1471, Marguerite de Foix, fille de Gafton-Phébus, quatrième comte deFoix de ce nom, morte le mai i486. De fon premier mariage il n’eut qu’un fils né le 29 juin 1463, qui fut appelé le comte de Montfort, & mourut moins de deux mois après fa naifiance, le 2 y août 1465". De fon fécond mariage naquirent deux filles, ANNE DE BRETAGNE, à qui ce livre eft confacré, & Ifabelle, morte en 1490, âgée de treize ans.

Quanta la ftérilité de fon mariage avec Marguerite de Bretagne, on accufait hautement de ce malheur

(1) Dom Lobineau , Histoire de Bretagne, î. /, p. 703 .

Antoinette de Maignelais, veuve du feigneur de Villequier qui, après avoir été dans les bonnes grâces de Charles Vil, depuis la mort d’Agnès Sorel, devint la favorite de François II, fur qui elle exerça la plus funefte influence. Cette liaifon aurait commencé, fuivant dom Lobineau, dès l’année 14^7; celle qui en était l’objet avait fu la mettre à profit, & fe faire un grand apanage. Généreufe dans l’occafion, au moment de la guerre du Bien public, en 14 6f, elle avait facrifié largement fa vaiffelle & fes joyaux pour payer les troupes bretonnes. En 1468, elle facilita aux archers de François II la prife d’un château nommé St-Sauveur-le-Vicomte , fitué près de Caen, château quelle tenait des libéralités de Charles V 1 1 . La Dame de Villequier, ainfi mêlée aux grands intérêts de la politique, exerçait fur François II un pouvoir abfolu. Ce pouvoir était reconnu prefque publiquement. Son nom figurait fur l’état de la dépenfe ordinaire; elle recevait une penfion plus forte que celle de la ducheffe (1). Le chagrin que Marguerite éprouva de cette union fcandaleufe la conduifit vite au tombeau ; elle mourut très jeune, de confomption, au mois de feptembre 1469. François II ne ceffa

(1) Dom Lobineav , Histoire de Bretagne, r. /, p. 676. Idem , P. 703.

jamais d’être fafciné par cette femme ; le charme durait encore quand il la perdit vers l’année 1 47 f . Ce fut feulement après la mort de la dame de Villequier, que François II eut de Marguerite de Foix, fa fécondé femme, deux filles, ainfi que je l’ai dit plus haut.

Deux années ne s’étaient pas encore écoulées , depuis la naiffance des filles de François II, quand Louis XI acheta, moyennant cinquante mille livres, de Nicoles de Bretagne&de Jean de Broffes, fon mari, les droits que ceux-ci poffédaient à l’héritage du duché de Bretagne. Prévoyant l’avenir, Louis XI penfait que cet héritage ne tarderait pas à être ouvert, & qu’il était bon que la couronne de France pût faire valoir des droits de tous les genres. Cet aéfe, daté de 1480, eft le dernier de quelque importance fait par ce roi à propos de la Bretagne: ce n’eftpas le moins habile; la femme fupérieure à qui Louis XI avait confié la jeuneïïe de fon fils, ne manqua pas de le mettre à profit.

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