LIV. I, CHAP. IV
« lées pêle-mêle 6c les os répandus 6c difperfés « de çà 6c de là. Comme je fuis arrivé dans ces « lieux, j’ai coutume de me promener feul entre « les tombes des morts : je m’arrête là fixement : « je jette les yeux fur leurs os, 6c puis je me dis « en moi- même: ces mains-ci qu’ont-elles « couché? ces pieds où font-ils allés? cette tête « quelles montagnes de penfées a-t-elle bâties ? « Dieu feul, mais Dieu le fait (i). »
En tenant à cette jeune reine un langage auffi élevé, l’évêque de Condon favait bien à quel efprit il s’adreffait ; elle l’écouta 6c confentit à prendre un peu de nourriture : en quoi faifant, dit naïvement le vieux D’ Argentré, le fang lui revint, 6c fe portant mieux, elle fe confola (2).
Au milieu de fon défefpoir, le lendemain de la mort de Charles VIII, elle avait trouvé la force d’écrire à Jeanne de Laval, cette bonne reine de Sicile, veuve de René d’Anjou , pour l’informer de fon malheur (3). Dès qu’elle eut
(1) Le Feron, Hift. de France , &c., cité dans YHifi. du feizième fiècle , par le bibliophile Jacob, t. I, p. 19.
(2) Hiftoire de Bretagne, liv. XIII, chap. LXII.
(3) Voir mes Appendices, n° 2, Extraits des Comptes, § V, n° 2, Voyages.
terminé l’on premier repas, elle ligna un règlement pour rétablir la chancellerie du duché de Bretagne qui avait été fupprimée ( i ) .
Le troifième jour, elle reçut la vilite du nou veau roi, qui s’était emprefîé d’accourir à Amboife <3c de lui offrir Les fervices. Anne le pria de veiller à ce que les obfèques de Charles V H I fuffent faites avec toute la pompe accoutumée ; elle lui déclara fon intention de porter le deuil en couleur noire, au lieu de la couleur blanche, adoptée jufques-là par les reines de France.
Louis X 1 1 donna des ordres pour que les volontés de la jeune veuve fuffent accomplies; & jamais cérémonies funèbres de rois de France ne furent célébrées avec plus de magnificence (2). Le 2 1 avril fuivant, elle envoyait au roi deux de les fidèles ferviteurs, Loppe de Dicaffillo, con-
(1) Don Morice, ASies de Bretagne , 1. 111, col. 791 .
(2) Voir, dans le Recueil des historiens de Charles VIII , par Godefroy, &c., inf ", p. 747, l’ordre tenu à l’enterrement de ce roi. — Saint Gelais de Monlieu affure que les frais de ces obfèques furent payés avec les épargnes de Louis XII, alors qu’il n'était que duc d’Orléans, & il ajoute : « On ne fcavoit gueres pour I heure où en prendre ailleurs. » (Hijl . de Louis X I /, p. 108.)