LIV. I, CHAP. IV
La douleur d’Anne de Bretagne fut tellement vive qu’elle lit craindre un mitant pour les jours; le 1 1 avrils le feigneur du Bouchage écrivait à la femme: « La royne continue toujours en fon deuil, &I’on ne peut l’appaifer (1). » Cette infortunée n’avait pas encore vingt-&-un ans; elle avait déjà vu mourir fa mère, fon père, fa fœur, fes quatre
gros, gras ny replet ; & tels gens y font fubjecfts. Aucuns difoient qu’il avoit eu le boucon italiano , d’autant qu’il menaçoit fort l’Italie; & le craignoient. » (T. II, p. 21 des OEuvres complètes , in-8°.) J’ajouterai que peu de jours après la révolution de février 1848, M. Paul de Mulfet a publié, dans le National , une férié d’articles fur les archives de l’ancienne République de Venife. Dans un de ces articles, l’auteur citait quelques documents qui inculpaient le fénat de cette ville d’avoir fait empoifonner Charles VIII. Dans fes Annales & Hijloire de France, Belleforeft rapporte qu’on difait, mais fans preuves, que Charles VI II avait été empoifonné en fleurant une pomme d’orange.
La porte contre laquelle Charles VIII fe heurta le front exifte encore au château d’Amboife. Elle eft au bout de la terraffe. Le haut eft cintré & un peu furbaiffé. Au-delfus on a fculpté le porc-épic, qui eft, comme on le fait, l’âme delà devife du roi Louis XII. Le fol a été baifte, depuis, de cinquante centimètres.
(1) Godefroy, Hijloire de Charles VIII , 8c c., in-f°, P- 74V
petits enfants, elle perdait en quelques heures un mari qu’elle aimait. Elle refta pendant deux jours renfermée dans fa chambre, gifante à terre en un coin, fe tordant les mains de défefpoir. Louis XII, très-inquiet, députa vers elle le cardinal Briçonnet, & Jean de Lamarre, évêque de Condon, qui, l’un & l’autre, avaient fur l’efprit de la reine beaucoup d’afcendant. Quand ils entrèrent, Anne de Bretagne, fans fe lever, verfa d’abondantes larmes; Briçonnet voulut parler, mais fon cœur était fi ferré par la douleur qu’il ne put dire trois paroles; ce fut Jean de Lamarre qui, moins ému, effaya de confoler la reine. C’était un prélat de très-fainte vie, habile rhétoricien, mais aulfi homme de cœur. Dans fon défir de calmer le défefpoir de cette jeune femme , il trouva des paroles éloquentes : il commença en comparant la vie à un bail plus ou moins long, après lequel l’âme fort du corps, comme le locataire d’une maifon, puis il déploya en ces termes les grandes & folennelles images empruntées au myftère de la mort: « Souvent je regarde les tombeaux des « hommes privés, les fépultures <3c monuments « des rois; finalement, je m’avance jufques aux « lieux ou les cendres d’un chacun font brouil