L 1 V . II, CHAP. II. I
avec tant de déplaihr « que fon gouverneur, le fleur de Lefguière, la cachoit dans fa longue robe quand le roi la rencontroit (i). » L’aper cevait-il, par hafard, il s’écriait avec dépit: « Je ne Faurois pas crue li laide! » En 1476, quand on voulut marier Jeanne avec Louis d’Orléans , la princefle avait douze ans , le prince quatorze. Il commença par refufer avec colère, déclarant qu’il préférait époufer la plus fimple fille noble de Beauce. Mais on lui déclara qu’il allait être tonfuré, & qu’une fois fous l’habit de moine, on le ferait aifément difparaître. Le jeune prince fe réfigna, tout en déclarant à fes familiers qu’il ne voulait donner nulle fuite à ce mariage forcé, & qu’il n’aurait de rapports d’aucune forte avec cette laide princefle. Mais il fut bien vite contraint d’agir autrement fous l’œil inveftigateur & foupçonneux de fon beau-père, qui faifait efpionner fa conduite & qui le menaça de mort, s’il ne rempliffait pas fes devoirs (2).
(1) Mathieu, Hiftoire de Louis X /, liv. X, p. 45"}.
(2) « C’eft grand merveille de ce qu’on faifoit au duc d’Orléans, & les menaces qu’on lui faifoit, s’il ne s’acquittoit pas de coucher avec la dite Jehanne. On ne le menaçoit de rien moins que de la vie, & j’aurois
A f avènement de Charles VIII, Louis d’Orléans ne crut pas le temps opportun pour demander l’annulation de fon mariage ; il vécut féparé de fa femme, dont les événements politiques le tenaient d’ailleurs très-éloigné. Quant à Jeanne, elle rachetait par fon efprit, fon bon fens, par les grandes qualités du cœur & toutes les vertus de la femme chrétienne, les infirmités du corps & la laideur dont elle était affligée. Autant le prince fe montrait rude & févère à fon égard, autant elle lui donnait de témoignages de douceur & d’aflfeélion. Auffltôt qu’elle fut que, trahi par le fort des armes, il était prifonnier de la régente, elle courut demander fa grâce, & voulut partager fa prifon . Chaque jour elle priait pour lui. C’efl aux vives folüci tâtions dont elle pourfuivit fon frère Charles VIII, que Louis d’Orléans dut fa délivrance, à laquelle ne ceffa de s’oppofer la dame de Beaujeu.
Tant de qualités morales, un dévouement auffl abfolu ne purent changer la détermination que fon mari avait prife de fe féparer d’elle.
grande honte de réciter la façon comme en ufoient ceux qui étoient autour, tant hommes que femmes. » Saint-Gelais de Monlieu, Hiftoire de Louis XII, &c., pp. 36, édit, de Godefroy, in-40.
L 1 V. Il, CHAP. II. I 6 I
Louis XI I devenu roi, avait, en outre de la répulfion qu’il relfentait, deux puiffants mobiles, l’intérêt & l’amour. La raifon d’Etat exigeait qu’il époufât la veuve de Charles VIII. Cette veuve comptait vingt ans à peine, elle était charmante ; il éprouvait pour elle un fentiment profond d’eftime & d’admiration qui ne tarda pas à devenir très-palîionné. Il était fûr d’obtenir du pape régnant alors la nullité de fon premier mariage. C’était le fameux Roderigo Borgia, ce riche <3c puiffant cardinal qui, après avoir été longtemps vice-chancelier de LEglife, devint pape lui-même en 1492, fous le nom d’Alexandre VI. Des intérêts de famille l’obligeaient à fatisfaire les défirs du roi de France.
Pour que la dilfolution du mariage entre Louis XII & Jeanne fût valable, une procédure en cour d’Eglife était nécelfaire. Cette procédure eut lieu, <3c tous les aéles en font parvenus jufqu’à nous. Ce font de bien triftes témoignages des violences auxquelles pouvaient à cette époque fe livrer les grands de la terre, quand leurs palfions ou leurs intérêts étaient mis en jeu, furtout quand iis avaient, pour fe couvrir, ce beau mafque de la raifon d’Etat. Comme il arrive prefque toujours dans ces procédures,
le vaincu y joua le meilleur rôle ; & la voix du peuple lui donna gain de caufe. Le tribunal était compofé d’un cardinal, de deux évêques affiliés de l’official de Paris , de l’archidiacre & d’un doyen du diocèfe. Jeanne de France comparut devant ce tribunal 3 elle confondit bien fouvent fes juges par des réponfes pleines de bon fens, de convenance & de nobleffe. Chaque fois qu’on lui pofait une queffion préjudiciable à la mémoire de fon père, elle fe contentait de dire : Je l'ignore , ou bien : Je ne le crois pas. Quand cette queffion était relative à fes rapports avec fon mari., elle fe montrait affez ferme; mais elle évitait toujours de l’accufer directement. On pouffia l’impudeur jufqu’à lui dire qu’elle était mal conformée : « Je fais trèsbien; répondit-elle; que je ne fuis pas aulfi jolie, ou aulfi belle de corps que la plupart des fem mes. » — « Vous favez que vous n’êtes point apte au mariage? » — « Je ne crois pas ; je me crois aulfi propre au mariage que la femme de mon écuyer Georges tout à fait contrefaite; & qui pourtant lui donne de très-beaux enfants. » L’interrogatoire du roi dut être bien pénible pour lui : convaincu à plufieurs reprifes d’avoir demeuré fous le même toit que fa femme, il