CHAPITRE VI
Son cœur et ses filles
Mes lauriers, ce sont mes filles. — Sa condescendance envers chacune des sœurs. — Le but et le caractère de sa dilection envers elles : Les conduire à Dieu. — Voies de l'obéissance, de l'énergie de volonté, de l'esprit de sacrifice. — Armure de la prière et de l'union avec Dieu. — Les jeunes et les vieilles. Sainte Chantai»
Le cœur qui s'attachait a l'Eglise avec cette force surnaturelle, dont nous admirions tout à l'heure les élans, unissait à cet amour filial un grand amour maternel. En l'appelant, en effet, a la direction d'une nombreuse famille spirituelle, Dieu avait mis dans l'âme de la supérieure générale de la Présentation toutes les tendresses et toutes les délicatesses de la maternité.
Le lecteur n'a pu, sans le comprendre, suivre jusqu'ici cette histoire. Comment nous eût-il été possible de le déguiser, ou d'en réserver l'expression pour cette page spéciale? Mère Saint-Maurice incarnait le type d'un grand cœur, plein de sensibilités exquises, mais dont l'esprit n'était jamais la
dupe. C'est pour cela que, au risque de nous répéter un peu, nous ne résistons pas au désir de consacrer un chapitre à ce trait sympathique de sa physionomie. Les soeurs de la Présentation ne s'en plaindront pas.
Un dimanche des Rameaux, cette bonne mère était allée partager entre les sœurs malades la branche de laurier bénit que le prêtre lui avait remis à l'office. Au moment où elle en donnait la dernière brindille a l'une d'elles, celle-ci s'écria: — «Ma « mère, mais vous ne gardez donc point de laurier « pour vous? » — « Pour moi? répondit la mère ; « mes lauriers, ce sont mes filles » .
C'était, en effet, la seule couronne qu'elle ambibitionnât ; la seule palme qu'elle voulût cueillir en ce monde. Son cœur y travaillait sans relâche.
Mais, comment décrire ce labeur? L'examiner en détail, ce serait vouloir faire l'histoire de toutes les sœurs qui ont vécu sous l'obédience de la mère Saint-Maurice. Il n'en est pas une qui n'ait senti son influence, et une. influence toute personnelle. La condescendance maternelle lui inspirait ce qui convenait a chacune de ses filles ; et chacune était entretenue comme si elle était celle dont la mère se préoccupait le plus.
Citons seulement quelques traits.
Une jeune professe perdait san père peu de jours après avoir émis ses vœux. Une lutte affreuse se livre en sa pauvre âme entre l'amour de Dieu et l'amour de sa mère, isolée dans son veuvage. Elle a la pensée de s'en ouvrir à mère Saint-Maurice. Celle-ci la presse sur son cœur, pleure avec elle et la console ; la grâce triomphe dans cette chaleur d'une affection toute maternelle. Mais voici que peu de mois après, la bataille s'engage encore. La propre sœur de cette même religieuse vient de mourir ; elle laisse deux orphelines. — « Les croix de mes filles « sont mes croix » , dit mère Saint-Maurice à la pauvre affligée. — Puis, frappant doucement sur Fépaule de la sœur et lui souriant à travers ses larmes, — « Ne seriez-vous pas bien contente, lui dit-elle, « si vos deux nièces étaient dans la maison?... <r Ecrivez à votre beau-frère de m'amener ici ses « deux petites ; je les aimerai beaucoup. »
Vous qui lisez ces souvenirs, avouez qu'il ne vous est pas possible de ne pas dire : a Quel cœur ! »
Comme elle était bonne envers les malades ! — « Vous viendrez me donner tous les jours de vos « nouvelles jusqu'à ce que vous soyiez mieux » , ordonnait-elle à une éclopée. — « Ma petite, disait- « elle a une novice, vous êtes trop jeune pour mou- « rir; et vous savez que je vous veux pour ma fille ;