LIVRE 1er. — LA RELIGIEUSE
tons ; et ces modestes limites de l'ambition locale étaient si connues que l'on disait gaiement : « Cette population ne vit que d'eau et de pierre ». — Ce n'était pas, à coup sûr, l'exemple des filles de la mère Rivier qui devait donner des idées de luxe ou de confort aux habitants de Saint-Gingolph.
L'établissement dont on chargeait la sœur Saint- Maurice avait un personnel qui, au total, atteignait le chiffre indispensable de trois sœurs. Mais il n'y a point de petit Etat qui n'ait besoin d'un bon chef; et dans les sphères les plus restreintes le génie du commandement peut parfois se révéler.
Rien de mieux ordonné que cette maison de Saint- Gingolph. Sous une direction vigilante et ferme mais suave et maternelle, chacun des membres de la petite communauté était à son affaire ; et tout le monde était content. S'agissait-il de présenter une observation, la directrice y mettait tant de douceur qu'on ne pouvait hésiter à y acquiescer. Une maîtresse de classe avait-elle une difficulté, vite l'appui et l'encouragement venaient en même temps la soutenir et la mieux asseoir clans le parfait esprit de sa vocation, La vie pauvre pouvait-elle paraître dure à celles qui voyaient leur supérieure manger dans une écuelle des plus vulgaires? La patience n'était-elle pas l'enseignement qui ressortait de son égalité d'humeur?
Et l'humilité ! A son insu, sœur Saint-Maurice en imposait l'admiration et le désir à ses compagnes, aux enfants et à tous ceux qui l'approchaient. — « Priez pour moi , disait-elle quelquefois a ses « sœurs. Demandez a Notre Seigneur d'inspirer à « notre mère Arsène la pensée de m'enlever la di- « rection de la maison. Je n'ai pas ce qu'il faut pour « conduire les autres. » — Elle le disait et elle le croyait. La basse opinion qu'elle avait d'elle-même était si sincère que, montrant un jour à ses compagnes une lettre de la vénérable mère Rivier, elle faisait cet aveu : « Je ne lis jamais cette lettre qu'à ge- « noux par respect pour notre vénérée fondatrice a qui l'a écrite et à causo des sages avis qu'elle con- « tient. » Et elle ajoutait avec un saisissant accent de conviction : « Notre vénérable mère m'y reproche « ma lâcheté et me dit que je me laisserai surpasser « par de plus jeunes que moi. »
Donc, vigilance, fermeté, douceur, humilité : telles étaient les qualités premières d'une supérieure qui se dessinaient en sœur Saint-Maurice. Un trait y manque, pour achever ce type de bonne directrice, le voici : elle était pour sa communauté la règle vivante.
La première à observer les saintes constitutions, jalouse d'en garder l'esprit le plus pur et d'en prati-