LIVRE Ier. — LA RELIGIEUSE
victoires, pour des sollicitudes et des tendresses maternelles, pour son unique amour enfin, ce cœur dont Satan était à jamais chassé. — C'est ainsi que le Seigneur se choisit qui lui plaît pour son service. A l'élu de répondre à cette prédilection divine.
Rosalie Borgel parut comprendre, dès les premières lueurs de sa raison, ce que Dieu lui demandait.
Naturellement bien douée, aimable et gaie, affable et pleine d'entrain, avec un cœur d'or servant une intelligence vive et clairvoyante, Rosalie avait à ses côtés, pour opposer un contrepoids aux défauts de ses qualités, une première directrice vraiment remarquable : c'était sa mère. — « Madame Borgel « est une maitresse-femme » , disait-on. Et Ton disait vrai. — Attachée avant tout à son devoir, ne songeant qu'à son foyer, elle savait s'attendrir sans faiblir ; et tout en demeurant la meilleure des mères elle ne se départait jamais d'une rare énergie, qui faisait le fond de son caractère.
Disons un trait de cette admirable virilité. On était en 1815. Le canon grondait en Europe : c'était les derniers accents d'une vie de conquérant qui agonisait. Présilly est tout à coup envahi par les troupes. Une poignée de soldats harassés pénètre, sans crier gare, dans la demeure des Borgel ; ils demandent à
manger et surtout à boire. La coutume des femmes est, en pareil cas, de trembler. Mme Borgel resta intrépide à son poste. — - « Je suis chez moi, ditelle, c'est donc à moi qu'il appartient de vous recevoir ». — Et n'écoutant que son bon cœur, en même temps que son courage, elle fait asseoir ces pauvres troupiers exténués ; elle les sert elle-même ; mais avec une telle dignité, imposant à ses hôtes obligatoires un tel respect, que pas un n'ose laisser échapper de ses lèvres un seul propos inconvenant. — Plus d'un lecteur, à ce récit, se demandera s'il s'agit de la mère ou de la fille.
Qui ne devinerait, à ce simple aperçu de la physionomie de Mmc Borgel, la solidité et la valeur de l'éducation qu'elle sut donner a ses enfants?
Rosalie subit d'autant mieux cette influence qu'elle était sollicitée par la grâce, triomphant de la nature. Ceux-là se trompent, en effet, qui s'imaginent que Dieu fait les saints tout d'une pièce, en leur demandant seulement des désirs et non des efforts. Comme toutes les filles d'Eve, celle que Dieu s'était choisie, au baptistère de Présilly, eut incontestablement des ardeurs à modérer, des tendances à rectifier. Et ce lui est une gloire de plus d'avoir si bien su se vaincre. Elle ressemblait trop à sa mère par la rondeur de son caractère ; et son intelligence
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était trop précoce pour qu'elle n'eût pas à se défier des soudainetés dont l'explosion échappe si facilement à quiconque voit vite et vite sait se résoudre. Comment expliquer autrement cette saillie : « Oh ! que je souffre d'être une petite fille, dit-elle un jour. Ah ! si j'étais comme mes frères ; si j'étais un garçon... je me ferais militaire ou missionnaire. »
Quelle riche nature se révèle dans ce mot ! Militaire, elle ne peut l'être. Mais missionnaire ! Oh, oui, elle le sera !
Aussi, fidèle sous la main de Dieu, voici que ce cœur d'enfant subit le mystérieux travail de la grâce, la préparant aux grands devoirs que Notre Seigneur lui imposera plus tard. Toute petite, elle déclare qu'elle sera religieuse; elle n'en doute pas et ne permet guère aux autres de n'y point croire. Sa piété naissante, son amour pour l'Eglise, pour les cérémonies saintes, les angéliques reflets de son visage quand elle prie : tout témoigne de la sincérité de ses sentiments. Elle semble ne trouver de joie que en tout ce qui touche au culte sacré et la rapproche de Notre-Seigneur. A peine sa voix s'est-elle formée, qu'elle en consacre à Dieu les accents. Sa place est bientôt marquée parmi les jeunes choristes de Présilly ; elle chante. Elle lait mieux encore ; la voici qui prêche.
Le temps était au plaisir. Le carnaval, — cela n'a point changé, — ne fait pas seulement tournoyer danseurs et danseuses ; il fait aussi tourner les têtes. À Présilly, comme ailleurs, Ton ne songeait alors qu'à s'amuser. M. et Mme Borgel, pour distraire leur famille et couper court peut-être à d'autres tentations, avaient réuni chez eux tous leurs parents. Le repas était fini, on causait, on s'égayait honnêtement, lorsque tout à coup d'un coin de l'appartement une voix perçante éclate, qui demande la parole. C'était Rosalie. Elle avait pris d'assaut un meuble quelque peu élevé et déclarait que de cette chaire improvisée elle allait faire un sermon. Elle avait alors huit à neuf ans. Lé sermon d'un prédicateur de cet âge ne menace ni d'être sévère, ni d'être long. L'auditoire prêta docilement l'oreille. Mais prenant son rôle au sérieux, l'enfant se met à faire une sortie des plus vigoureuses contre les ridicules amusements du carnaval ; et, par manière de péroraison, elle conclut que les bons chrétiens doivent à Dieu une amende honorable pour tant de péchés commis à pareils jours. L'assistance n'en croyait pas ses oreilles. On se demanda si le bon curé de Présilly, présent à la réunion, n'avait point vis-à-vis de la fillette rempli l'office du Saint Esprit. Il n'en était rien. Le pasteur, plus émerveillé que tout le monde,