LIVRE IIe. — LA SŒUR MISSIONNAIRE
périeure recommandant a ses prières celle des sœurs dont la santé semblait plus chancelante, — « Soyez <r tranquille, reprit-il, elle vivra plus que vous « deux. »
Chose singulière, l'événement a justifié toutes ces paroles au pied de la lettre.
Mais quelles communications particulières ce mystérieux personnage avait-il faites à la supérieure? On ne Ta jamais su d'une manière complète. Plusieurs fois on a entendu dire à sœur Saint-Maurice : « Le « Père Ridoux m'a dit des choses qui n'étaient con- « nues que de Dieu seul et de moi. » Et lorsque, en janvier 1863, à moins de cinq ans de distance, elle sera nommée supérieure générale, une sœur lui arrachera cet aveu que son élévation lui avait été prédite. — « Le Père Ridoux vous l'avait annoncé?» — « Hélas, oui. » — « Et vous étiez si calme? » — « Pauvre enfant, bien folle serait celle qui croirait à « de telles prophéties ! »
Le 22 septembre, les voyageuses étaient a Liverpool et s'embarquaient pour Québec. Cette traversée fut loin de ressembler à celle qu'avait si heureusement faite sœur Saint-Maurice trois mois auparavant. Le mal de mer ne fit grâce a personne. Mais cette épreuve est trop vulgaire et trop commune
pour suffire au mérite des missionnaires. Il leur fallait un peu de tempête ; cela ne manqua pas.
Dans la nuit du 26, réveillées en sursaut, elles crurent toucher à leur dernière heure. Le vent soufflait avec rage ; les vagues violemment soulevées menaçaient de tout engloutir ; le navire tanguait affreusement, tandis que dans ses flancs tout dansait une sarabande effrénée. Entre-bâillant la porte de la cabine, une des sœurs veut se rendre compte de ce qui se passe ; aussitôt une lame qui balayait le pont descend à elle par la claire-voie brisée et l'inonde des pieds a la tête. Un cri répond a ce bain inopportun ; et la pauvre fille en est tellement troublée que, regagnant en toute hâte sa couchette, elle essaye vainement de demander a sa mémoire une formule de prière. Elle en commence plusieurs sans pouvoir en achever une seule. — « J'étais plus effrayée de voir cette chère sœur en cet état que du danger que nous courions », écrivait ensuite sœur Saint-Maurice. « Pour moi, ajoutait-elle, je n'avais pas oublié mon Pater ; mais j'avais perdu le souvenir des noms des saints dont je possédais les reliques ; en sorte que, a l'exemple de ma grand'mère, qui se trouvant sur l'eau avec ses enfants pendant une tempête, se recommandait aux reliques de sa poche, moi je m'écriais : Toutes les reliques de ma valise, sauvez-nous. »