PARTIE. — CHAPITRE V
Vaudreuil , gouverneur particulier de Villeniarie , et toutes les autres personnes de mérite et de distinction, se firent un devoir d'honorer les obsèques de leur présence. Tout le clergé et les religieux de la ville et des environs se trouvèrent aussi réunis ce jour-là dans l'église paroissiale: jamais on n'y avait vu un si grand nombre de prêtres. M. Dollier de Casson, alors âgé de 80 ans, qui avait eu des rapports si intimes avec la sœur Bourgeoys, et l'avait toujours honorée comme l'un des plus rares présents que la bonté divine eût faits au Canada , prononça lui-même l'oraison funèbre de la défunte. Il s'étendit sur les vertus qu'elle avait fait paraître dans sa vie admirable, et exhorta les sœurs de la Congrégation à la faire revivre chacune en particulier dans sa propre personne , et toutes ensemble dans leur communauté (1). Enfin iM. René de , (') ^'^ ^^
\ ' la sœur, etc.
Breslay, prêtre du séminaire, chargé alors des i'- ^''^^^'^^ fonctions curiales (2) , fit la cérémonie de l'inhu- i^) Leitrede
^ ' M. Tro/ison à
mation du corps, qui fut déposé à l'entrée de la fggî g),^*^''^' chapelle de l'enfant Jésus , dite communément de la sainte Vierge, où les sœurs avaient leur sépulture (3). La sœur Bourgeoys était née à ,i}%^^,^!.o/ste ïroyes, en 1620, sous l'épiscopat de M. René de j'!^^!^!""iqI[ Breslay, et la Providence voulut que M. René de Breslay, petit -neveu du précédent, lui rendit à
Montréal les derniers devoirs de la sépulture
chrétienne. Un ecclésiastique distingué du pays,
écrivant ce jour-là même les circonstances de
cette touchante cérémonie à l'un de ses amis , lui
disait : « Il n'y a jamais eu tant de prêtres ni tant
« de religieux dans l'église de Montréal, qu'il
« en est venu ce matin aux obsèques de la sœur
« Bourgeoys , le concours du peuple a été ex-
(1) Vie de " traordiuairc ; et si les saints se canonisaient
geoys"par^'^M. « couime autrcfois, OU dirait demain la messe
^a«w«e , p. ^^ ^^ sainte Marguerite du Canada (1). »
M. Dollier de Casson fit mettre sur le cercueil l'épitaphe suivante, gravée sur une table de cuivre :
« CY GIST vénérable sœur Marguerite
« Bourgeoys, institutrice, fondatrice et première
« supérieure des filles de la Congrégation de
« Notre-Dame , établies en l'île de Montréal ,
« pour l'instruction des filles , tant dans la ville
fimœmèril'e « qu'à la Campagne, décédée le douzième janvier
"q'iHon!^"^' ^' « 1700. Priez Dieu pour le repos de son âme (2) . »
i^'- Le cœur de la défunte, ayant été embaumé
Le cœur
de avec soin, fut renfermé dans une boite de plomb
la sœur ^
^(Stplacf ^^ forme de cœur, et gardé un mois entier avant
"^^''dè îf ''^^ qu'on le mît dans une niche , creusée dans le
.ongr ga ion. ^^^ ^^ F église de la Congrégation , destinée à
le renfermer. Pendant tout ce temps, la même
Iir PAIITIE, — CIIAI'ITIŒ V. 87
dévotion que le peuple avait à aller prier sur son tombeau, le porta aussi à vénérer son cœur et à y faire toucher toutes sortes d'objets de piété , comme aussi à se procurer des parcelles de linge imbibées de son sang. Enfin , le H février , qui était le trentième jour depuis celui du décès , on fit dans l'église de la Congrégation un service solennel , semblable à celui des obsèques , et qui fut célébré par M. de Belmont , grand-vicaire du diocèse, alors directeur du séminaire de Villemarie. Tout le clergé de la ville et des environs et les personnes les plus respectables assistèrent à ce second service. Le cœur était exposé dans la nef, sous un voile blanc. Après la messe et les prières ordinaires aux services des défunts , M. de Belmont prit dans ses mains la boîte qui renfermait le cœur, et, précédé du clergé, il la porta dans le lieu qui avait été disposé pour la recevoir. On ferma l'entrée de cette niche par une plaque de plomb, en attendant qu'on en mît une autre de cuivre, revêtue de l'inscription suivante :
Le cœur que couvre celle pierre, Ennemi de la chair, détaché de la terre, ^1) yig ^p
N'eut point d'antre trésor qu'un essaim précieux ^'^ ^'^"-'' ^our-
' ^ qerjysi, 1818.
De Nierges que son zèle assembla dans ci's lieux (1). p. 172-173.
Dans cette cérémonie , M. de Belmont pro- v.
Oraison
nonca une seconde oraison funèbre de la sœur funèbre
, ^^ Boursreoys , qu'on conserve encore au séminaire
la sœur o j ' i
^^'pfr^^ de Saint-Sulpice à Paris, écrite en partie de la Beîmont. niaiu de l'auteur. Rien n'est plus propre que ce discours , à montrer la haute vénération que la défunte avait inspirée par ses vertus éminentes; car M. de Belmont ne craint pas de la montrer à ses auditeurs comme triomphante déjà dans la gloire , et veillant du haut du ciel sur l'institut formé par ses soins. Nous ne saurions mieux terminer cette Vie, qu'en rapportant ici cette oraison funèbre, comme une confirmation authentique de tout ce que nous avons raconté des œuvres et qmiq!es%'- ^^s vertus de Cette fille incomparable. M. de Bel- 7n "odeur' Te mout s'adresse aux sœurs de la Congrégation , et
vertu, par M. -, -, , , , v
de Belmont. teur parle en ces termes (1) :
trf^aux^cô- ^* Soyez 7nes imitatrices , comme je l'ai été de
rinthiens, ch. x, /^, • , /^\
xi,v. i. « Jesus-tlirist [z).
« L'Église , en ordonnant des sacrifices pour
« les défunts, trente jours après leur mort, ne
« prétend point affliger de nouveau leurs pro-
« ches par le souvenir de la perte qu'ils ont faite.
« Elle ne veut point rouvrir une plaie qui saigne
« encore , ni faire verser de nouvelles larmes ;
(( au contraire , elle prétend les essuyer, par l'es-
« pérance que ceux qu'ils ont pleures ne sont
« plus à plaindre. Elle veut que la nature fasse
« place à la grâce , et que tous ces tendres sen-
Kl*" PARTIE. — CHAPITRE V.
« timents se terminent , enfin , à un souvenir « paisible , plein d'estime et de reconnaissance , « qui dispose les vivants à faire revivre en eux « leurs ancêtres par l'imitation de leurs vertus , « et à les rejoindre un jour au ciel , par la par- « ticipation à la même récompense. Mes sœurs, « vous avez rempli tous les devoirs de la piété « et de la reconnaissance envers votre chère et « illustre défunte , d'une manière digne d'elle et « de vous , et si la tendresse pour une si bonne « mère a arraché à vos yeux quelques larmes , « l'exemple de saint Augustin , qui confesse avoir M pleuré la sienne, vous excuse.
« Mais vous voulez bien , mes sœurs , que je « vous dise que c'en est assez pour vous, et trop « pour elle , puisque les personnes du mérite de « votre chère institutrice ne meurent qu'à demi , « et vivent toujours par la meilleure partie « d'elles-mêmes. Ainsi, c'est avoir assez donné « au deuil , aux larmes et à la douleur. Votre « mère n'est morte qu'à demi, car, si vous re- « grettez en elle l'interruption d'une vie si belle, « vous pouvez la lui rendre en la faisant revivre « dans votre communauté. Si vous vous plaignez « que la mort ait ravi sa présence à vos yeux , il « faut que l'amour , dont le propre est de faire « ressembler à l'objet qu'on aime , exprime son
M. de
Belinont
montre
la
sœur
Bourgeoys
comme
veillant
du séjour
de la gloire
sur son institut
(l) Evangile selon saint Matthieu, ch.