‹ Vie de la Tres-Sainte ViergeChapitre 17 sur 304 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

rents pauvres qui étaient présents au partage et emmenaient eux-mêmes ce qu'on leur donnait. Enfin ils conservaient pour eux le dernier tiers, c'est-à-dire ordinairement ce qu'il y avait de moindre. Ils vivaient très-économiquement et abandonnaient tout ce qu'on leur demandait. Souvent, dans mon enfance, je me disais en les voyant : « On s'enrichit à donner, on donne et on retrouve en double ce que l'on a donné; » car je voyais que leur dernier tiers ne tardait pas à s'accroître , si bien qu'au bout de peu de temps ils étaient tout aussi riches qu'avant leurs libéralités. Ils avaient un grand nombre de parents qui se réunissaient chez eux dans toutes les circonstances solennelles; mais je ne voyais pas alors de grands festins: de temps à autre ils donnaient à manger à un pauvre^ mais je ne les voyais point donner de repas proprement dits. Quand ils étaient ensemble, je les voyais ordinairement assis par terre en cercle et parlant de Dieu avec une grande ferveur. Souvent aussi je voyais de méchantes gens de leur parenté qui se contrariaient et se fâchaient de les voir ainsi dans leurs entretiens porter vers le ciel des regards saintement impatients. Malgré cela ils voulaient du bien à ces malheureux, ils profitaient de toutes les occasions pour les inviter chez eux et leur donnaient même le double de ce qu'ils donnaient aux autres. J'ai vu souvent ces insolents leur demander avec bruit et mauvaise humeur ce que ces bonnes gens étaient le plus disposés à leur accorder am^oureusement. Il y avait des pauvres dans leur famille, et je les ai vus sou vent leur donner une ou plusieurs brebis.

Le premier enfant auquel sainte Anne donna le jour dans la maison de son père fut une fille, mais ce n'était point l'enfant de la promesse. Les signes annoncés ne parurent pas à sa naissance, laquelle d'ailleurs fut accompagnée de circonstances fàcheu-

ses. Anne, au moment où elle la portait, eut beaucoup de chagrin au sujet d'une fille de sa maison. Cette infortunée avait été séduite par un parent de saint Joachim. Anne, affligée'Ide voir la discipliné sévère de sa maison compromise par un tel scandale, lui reprocha vivement sa faute, et la pauvre lille prit tellement ces remontrances à cœur qu'elle accoucha prématurément d'un enfant mort. Anne, inconsolable de cet accident, craignit d'avoir à en rendre compte à Dieu et accoucha elle-même avant terme, cependant son enfant vécut. Comme la jeune fille ne por tait point sur elle le signe de la promesse et que sa naissance avait été prématurée, Anne vit un châtiment du Ciel dans cette double^ circonstance et s'inquiéta beaucoup à ce sujet, car elle croyait avoir offensé Dieu. Malgré cela ils accueiUirent très-bien leur enfant qui reçut aussi le nom de Marie. C'était une petite créature douce, bonne et portée à la piété, que je vis se développer très-rapidement. Anne et Joachim faimaient beaucoup, cependant ils conservaient toujours un fond de tristesse et d'inquiétude, parce qu'ils ne pouvaient voir en elle le fruit saint qu'on leur avait fait espérer de. leur union. Ils se condamnèrent donc à une longue pénitence et vécurent quelque temps dans la continence. Anne devint même stérile, ce qu'Us considérèrent encore comme une conséquence de son péché; ils firent donc deux fois autant de bonnes œuvres que par le passé. Je les ai vus souvent se tenir à l'écart pour adresser à Dieu de ferventes prières, puis vivre assez lougtemps séparés Tun de l'autre, faire d'abondantes aumônes et envoyer au temple des offrandes.

Ils vivaient donc ainsi chez Eliud leur père depuis sept ans, ce que je supposai d'après fàge de leur enfant, lorsqu'ils se décidèrent à s'éloigner de leurs parents et à s'établir aux environs de Nazareth dans un

GHÀPiTRE PREMIER.

modeste manoir qui provenait de la famille de Joachini ; ils vo.ulaient recommencer là dans la solitude leur vie conjugale et attirer la bénédiction céleste sur leur union par une conduite encore plus agréable à Dieu. Je vis prendre cette résolution en famille et les parents d'Anne tout disposer pour l'établissement de leurs enfants. Ils trièrent leurs troupeaux et mirent à part pour le jeune ménage des bœufs, des ânes et des moutons, bien plus grands que les nôtres. Les ânes et les bœufs ayant été amenés à la porte, on les chargea de meubles, d'ustensiles de ménage et de linge; ils n'étaient pas moins adroits à disposer tout cela que les animaux aies recevoir et aies porter ; nous serions certainement beaucoup plus embarrassés à mettre tout cela sur des voitures, qu'ils ne l'étaient à en charger leurs bêtes de somme. Ils avaient un fort beau mobiUer; les objets du ménage étaient bien plus élégants que les nôtres, on aurait cru que l'ouvrier avait mis une complaisance toute particulière à fabriquer chacun de ces objets et l'avait fait avec une intention particulière. Des vases fragiles et chargés de fort beaux dessins, furent remplis et entourés de mousse , attachés aux deux extrémités d'une courroie et chargés ainsi sur le dos des animaux ; ils reçurent aussi des paquets de tapis et de vêtements de différentes couleurs. Je vis encore qu'on mit sur le dos des animaux des tapis précieux avec des fils d'or , et qu'au moment du départ les deux époux reçurent de leurs parents une bourse renfermant un objet assez lourd que je pris pour un lingot d'un métal précieux.

Quand tout fut prêt, les serviteurs et les servantes, formant une petite caravane, poussèrent devant eux les troupeaux et les bêtes de somme jusqu'au nouveau domicile qui se trouvait à cinq ou six lieues de ià; je crois que la maison provenait des parents de

Joachim. Bientôt Joachim et Anne, ayant adressé à tous leurs parents et serviteurs des paroles d'amitié et de reconnaissance, quittèrent leur ancien domicile avec attendrissement et l'esprit plein des meilleures résolutions. La mère de sainte Anne ne vivait plus; j'ai vu cependant que les parents des deux époux les accompagnèrent à leur nouveau domicile. Peutêtre Eliud s'était-il remarié, ou peut-être y avait-il des parents de Joachim en pins. Marie d'Héli, la fille aînée de sainte Anne, pour lors âgée de six àsept ans, faisait également partie de la petite troupe.

La nouvelle maison, très-agréablement située dans un pays couvert de collines et entourée d'arbres et de pâturages, se trouvait à une lieue et demie ou du moins à une forte lieue de Nazareth, au couchant, sur une éminence entre la vallée de Nazareth et celle de Zabulon. Une gorge plantée de térébinthes conduisait de la maison à la ville. En avant de la maison on trouvait une cour fermée, dont le sol me sembla être la roche nue. Elle était entourée d'une muraille assez basse, faite d'une roche ou de pierres grossièrement taillées ; derrière la muraille ou au-dessus était une haie vive. On apercevait de l'un des côtés de cette cour des bâtiments bas et légers destinés à loger les serviteurs ou à recevoir les ustensiles du ménage, il s'y trouvait aussi un hangar ouvert servant aux troupeaux et aux bêtes de somme. Je remarquai plusieurs jardins aux alentours et, dans l'un de ces jardins, proche de la maison, un grand arbre d'une nature toute particulière. Ses branches descendaient jusqu'à terre, et y poussaient des racines des- - quelles sortaient de nouveaux arbres qui s'étendaient comme le premier et formaient avec lui un cercle de johs berceaux.

La porte qui occupait le centre de la vaste maison tournait sur des gonds. L'intérieur, qui avait à peu

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