‹ Vie de la Tres-Sainte ViergeChapitre 5 sur 304 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

eux, ils étaient tellement doux, paisibles, bienfaisants, que je pensais sans cesse à eux avec inquiétude, je me disais à moi-même : « Pourquoi donc ces bonnes gens restent-ils ici ? Pourquoi ne pas fuir bien loin de ces méchants ? Ah! je me mettrais à les chercher, je les trouverais, je les servirais, je fuirais avec eux dans les bois où ils trouveront un asile assuré, je ne serais pas gênée de les trouver ! » Ainsi je les voyais dans le détail de leur vie, et je croyais si bien à la réalité de leur existence que j'étais pleine de crainte et de sollicitude sur leur compte.

Je les ai toujours vus mener une vie très-mortifiée. Souvent je voyais les époux se promettre l'un à l'autre la continence pour un temps plus ou moins long , ce qui me faisait beaucoup de plaisir, bien que je ne pusse pas en dire la raison. Je remarquai qu'ils s'imposaient surtout ces privations quand ils devaient vaquer à certains actes du culte, à des encensements, à des prières, et je conclus de ces pratiques qu'il y avait des prêtres parmi eux. Je les vis souvent aller d'un endroit à un autre, parce que, pour ne plus être dérangés par les méchants qui les contrariaient, ils leur abandonnaient des emplacements plus avantageux et se retiraient en d'autres. Ils étaient extrêmement pieux et ardents ; souvent,, durant le jour ou même pendant la nuit, ils parcouraient les champs, poussant des cris d'amour et adressant à Dieu de ferventes prières; parfois même je les ai vus déchirer les vêtements qui couvraient leur poitrine, comme si Dieu eût dû descendre dans leur cœur avec les rayons embrasés du soleil, ou apaiser, avec la lumière de la lune et des étoiles, la soif qu'ils avaient de voir les promesses se réaliser.

Ces visions s'offraient à moi dans mon enfance oumon adolescence, alors que je soignais les troupeaux, dans les pâturages, que je priais Dieu à genoux dans

les hautes plaines de nos champs, ou que, durant l'Avent, je faisais à mUiuit trois quarts de heue dans la neige pour assister à la messe du Rorate dans l'église de Saint-Jacques de Coesfeld. La veille au soir et même dans la nuit, je priais de tout mon cœur pour les pauvres âmes qui, pour n'avoir pas eu peut-être durant leur vie assez de zèle pour leur salut et être restées trop attachées aux créatures et aux biens du monde, étaient tombées en de grandes imperfections et souffraient maintenant dans l'attente de la rédemption ; j'offrais donc pour elles mes prières et l'amour avec lequel je soupirais après le Sauveur, et je me présentais pour payer leurs dettes. Au reste je n'étais pasen cela tout à fait desintéressée, car je savais que, par reconnaissance et aussi par suite de leur grand désir de nos prières fraternelles, elles ne manqueraient pas de me réveiller. Elles venaient donc, sous la forme de petites lumières presque immobiles et imperceptibles, planer à côté de mon Ut et me réveillaient si ponctuellement que je pouvais encore dire pour elles mes prières du matin; puis je jetais sur elles et sur moi un peu d'eau bénite, je m'habillais, je me mettais en route^ et je voyais les petites lumières m'accompagner en suivant à peu près l'ordre d'une belle procession. Sur le chemin je chantais avec toute la ferveur dont j'étais capable le cantique :

Cieux, envoyez voire rosée, Et que la terre enfante son Sauveur.

Dans les landes et à travers les champs je voyais donc les ancêtres de la Vierge courir çà et là avec une ardeur extrême et appeler le Messie de leurs vœux; je faisais comme eux, et j'arrivais toujours à temps à Coesfeld pour la messe du Rorate, bien que les chères âmes du purgatoire m'eussent souvent fait

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