LIVRE IV, CHAP. XI
toute pénétrée de respect et de reconnaissance envers sa divine majesté, qui m'accordait une grâce si grande et que je n'avais point méritée. Cette vue et ce sentiment passèrent en fort peu de temps; mais il m'en resta durant plusieurs jours une admirable présence de Dieu, une paix et une consolation habituelles, un désir ardent de commencer enfin à marcher dans le chemin de la vertu, ce que je n'ai jamais fait jusqu'ici.
Maintenant, j'endure d'ordinaire de grandes peines intérieures, et cela depuis deux ou trois ans. Elles sont si grandes, que si je n'avais connu et goûté la bonté du Seignear, je pourrais perdre confiance. Mais il m'a laissé cette grâce : c'est que, quelque accablée que je sois, je me trouve toujours résignée à sa volonté. Ainsi, c'était là ma disposition au milieu de la peine que j'endurais avant cet excès d'amour dont je viens de parler. Mon âme vit tout à coup fondre sur elle une espèce de nuage plus obscur que la nuit la plus obscure qui puisse frapper les yeux du corps. Mais ce nuage, quoique obscur et tout composé d'amertume, est intérieur; et il arrive avec une telle puissance, que parfois il fait dresser les cheveux sur la tête. L'âme l'embrasse néanmoins, et témoigne un plaisir et une résignation très-grands. Dès lors ce nuage s'empare d'elle. Sous son action, l'âme se sent mourir, et il lui semble être au dernier terme de la vie. Elle ne veut pas néanmoins, quand même elle le pourrait, se dérober à cette agonie. Elle aime mieux s'abandonner tout entière à cette mort que de lui résister, dès que Dieu l'agrée davantage. Je ne sais comment il se fait que ce genre de souffrance occupe tellement toutes les puissances de mon âme, que je suis en moi comme si je n'y étais point. Tout est en silence, et l'âme en liberté, sans savoir d'où cela lui vient. Car la peine est
si intérieure, qu'il me semble que je suis dans une région étrangère, où Ton ne voit et où l'on n'entend rien d'agréable : ce n'est de toutes parts que ténèbres, et L'âme sent une telle étreinte, qu'il lui semble être sous un pressoir. L'unique consolation qu'elle goûte, c'est de ne pas se sentir portée h passer légèrement d'un objet à l'autre, comme dans d'autres circonstances et d'autres manières d'oraison; elle demeure, au contraire, ferme à ne vouloir d'aucune diversion qui pourrait lui donner du scrupule. Mourir et sortir de l'exil serait son repos; mais ni elle ne le demande, ni elle ne le souhaite; pas le moindre mouvement en elle qui la porte à désirer autre chose que l'état de résignation où elle est. Le divin Maître lui fait sentir cet abandon de toutes choses où il fut en ce monde, et particulièrement au temps de sa sainte passion. Ce sentiment et cette lumière par lesquels il me révèle ce qui se passa en lui, est quelque chose de si délicat, que je n'ai point de termes pour l'exprimer et qu'aucune méditation ne peut nous élever jusque-là, si Notre-Seigneur ne nous le fait sentir. Et lorsque ce sentiment s'affaiblit. il en vient un autre non moins sensible et non moins grandiose : il consiste en ce que le divin Maître fait goûter à Tàme les douleurs excessives qu'il endura dans toutes ses blessures, jusqu'à ce qu'enfin il donna sa vie au milieu de cet abandon dont j'ai parlé; mais il montre à L'âme que ce qui lui donna le coup de la mort sur la croix, ce fut l'amour. Quand l'âme arrive à ce sentiment, elle ne peut le supporter, et elle sort d'ellemême, disant : Seigneur, enlevez-moi le cccur; je désire me consumer et m'immoler tout entière pour vous ; et si ce sacrifice de moi-même est nécessaire pour que vous soyez de plus en plus exalté dans toutes les créatures et pour qu'elles vous connaissent, ah ! que je demeure toute consumée et tout immolée en vous!