LIVRE II, CHAP. \ll
rage, car auparavant j'étais abattue ; reprenant donc courage, je m'offris de nouveau pour tout ce que Dieu voudrait de moi; je mis, avec toute la sincérité dont j'étais capable, mon cœur entre ses mains, et je senti.que ma détermination lui était agréable.
Un jour, après la communion, j'étais à penser a ce que m "avait dit un père, qu'il n'était ni convenable ni nécessaire que des religieuses allassent en France, parmi tant d'hérétiques, et que ce n'était pas à elles à leur prêcher; et comme ces paroles me semblaient vraies, Notre-Seigneur m 'apparut et me dit : Ne fais point attention à ce qu'on fa dit : de même que les mouc/ics viennent au rayon de miel, ainsi tu attireras les âmes. Ceci arriva pendant que les Français faisaient les plus actives démarches en Espagne pour obtenir des religieuses espagnoles. Les avis se trouvaient trèspartages sur ce point. Comme tous ceux qui s'orcupaient de l'affaire étaient .gens doctes et grande serviteurs de Dieu, ceux qui doutaient faisaient vaciller mon àme et me faisaient douter si c'était Dieu qui me parlait; mais les confesseurs me" rassuraient, me déclarant que c'était Dieu, et ils me donnaient du courage. La perspective d'un changement de pays, ces doutes dont j'étais agitée, m'affligeaient profondément, alors que je n'avais qu'un seul désir, celui de connaître la volonté de Dieu et d'exécuter ce qui lui serait le plus agréable. Mon cœur étant battu par cette tempête du doute, Dieu faisait connaître à d'autres âmes quelle était sa volonté, afin de dissiper mes craintes. Une religieuse fort sainte de notre monastère n'approuvait pas mon départ, et désirait ardemment voir échouer ce dessein. Elle disait au divin Maître : Comment voulez-vou* que cette sœur s'en aille si loin? Le Seigneur lui répondit qu'il en devait être ainsi, et que ce n'était pas bien à elle de vouloir autre chose. Comme elle
répliqua qu'elle craignait ce que cette scetsr aurait a souffrir, le divin Maître lui die : Ceux qui tirent le miel des ruches sont piqués, mais ils emportent le miel.
Toutes les religieuses de Saint-Joseph d'Avila et tous les habitants de la ville me recommandaient à Dieu. Tout le monde craignait de me voir partir pour un pays étranger et rempli d'hérétiques. Dans le couvent, l'affliction était générale ; car c'est une maison de Dieu où toutes les religieuses s'aiment, et elles m'étaient extrêmement affectionnées, sans que je l'eusse en rien mérité; de mon côté, je les aimais beaucoup, parce qu'elles étaient de saintes âmes.
'CHAPITRE XIII
Plusieurs Moïses en France qui lèvent les main> au ciel pour le salut de cette nation. — Ils désirent, dans ce but. avoir des filles de sainte Térèse.
Les Carmélites d'Avila, ainsi que je l'ai dit, faisaient tous leurs efforts auprès des supérieurs, afin qu'ils ne me donnassent pas l'autorisation de partir ; mais ce fut en vain, parce que la Providence divine avait ordonné mon départ de toute éternité. Il n'y a point au monde de contrée si abandonnée, que Dieu n'y laisse quelque Moïse qui prie pour elle, et qui lève les mains et le cœur au ciel. C'est ce que nous voyions en France. Quand ce royaume semblait le plus en danger pour sa foi, Dieu y laissa non pas un Moïse, mais plusieurs, pour élever vers lui leurs bras en faveur de son peuple, et pour lui obtenir miséricorde, par leurs veilles, leurs mortifications et leurs larmes.