CHAPITRE III
Réception faite en France aux Carmélites espagnoles. — Fondation du premier monastère le 18 octobre 1604. — Premières novices françaises.
Des Pyrénées à la capitale de la France , le voyage fut heureux. A Bordeaux, à Saintes, à Poitiers, à Orléans, les Carmélites d'Espagne furent reçues avec les plus grands honneurs et la plus profonde vénération. M. de Bérulle avait pris les devants à Bayonne, pour annoncer au roi l'arrivée de la colonie. La cour était à Fontainebleau. Henri IV reçut avec bonté M. de Bérulle et le chargea de recommander sa personne et son royaume aux prières des Carmélites espagnoles.
Instruits du jour où elles arriveraient à Paris , M. de Bérulle et M. de Marillac allèrent au-devant d'elles jusqu'à Longjumeau. Quand ils eurent joint la pieuse colonie, ils marchèrent à sa tète vers la capitale, et l'on y entra vers le 15 octobre de Tannée 1604 : ce jour, dans la suite , fut consacré à la fête de sainte Térèï
Comme on était entré à Paris par la porte du faubourg Saint-Jacques , on arriva bientôt au prieuré de Noire-Dame-des-Chomps , qui devait être le pre-
niier monastère. Cependant on ne jugea pas à propos d'y descendre en arrivant. Comme on était dans l'octave de la fête de saint Denis , on crut qu'il était raisonnable d'aller visiter le lieu qui possédait les reliques de cet illustre apôtre de la capitale et celui qui avait été sanctifié par son martyre. On se mit donc en route pour aller à Saint-Denis. Lorsqu'on fut sur le pont de Notre-Dame . deux carrosses se joignirent à ceux des religieuses espagnoles : la duchesse de Longueville , fondatrice du premier monastère, et la princesse d'Ëstouteville, sa sœur, étaient dans le premier; la marquise de Ereauté, Madame Acarie et ses trois tilles, étaient dans le second. Dès qu'on fut sorti de la capitale , on mit pied à terre pour se saluer mutuellement , et cette salutation se fit de part et d'autre avec une grande satisfaction. On remonta ensuite en voiture et on se rendit à Saint-Denis , où l'on visita L'église et le trésor de l'abbaye. Les Carmélites passèrent la nuit dans cette ville, ainsi que le cortège qui les accompagnait depuis l'Espagne. Les dames qui les accompagnaient depuis Paris revinrent à la capitale. Madame Acarie ne dormit point pendant cette nuit ; elle était tout occupée des bénédictions que Dieu répandait sur l'Ordre naissant.
Le jour suivant. 16 octobre, les daine? qui la veille avaient conduit à Saint-Denis les Carmélites espagnoles,allèrent, avec Mademoiselle de Fonteines-Marans, reprendre ces religieuses pourles conduire à Montmartre, village qui est tout près de Paris. M. de Brétigny dit la messe dans la chapelle des Martyrs et donna la communion à toute la compagnie. Ensuite on alla au monastère des Bénédictines : l'abbessefit le plus gracieux accueil à la mère Anne de Jésus et à ses compagnes , el voulut qu'elles couchassent dans sa maison. Madame Jourdain profita de cette occasion pour
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voir sa fille, qui était âfçée de dix-huit ans et qui avait fait ses vœux dans cette abbaye : elle la vit alors pour la dernière fois; car, quinze jours après, elle prit l'habit religieux au premier couvent des Carmélites.
Le lendemain matin, la duchesse de Longueville alla reprendre à Montmartre les religieuses espagnoles , et les conduisit à la maison priorale de Notre- Dame-des-Champs. Lorsqu'on y entra, la mère Anne de Jésus , selon l'usage que sainte Térèse suivait dans ses fondations, entonna le psaume Laudate Dominttm, omnes gentes , qui fut continué par ses compagnes ; et la sœur Anne de Saint-Barthélémy se rendit aussitôt à la cuisine , pour y faire les fonctions de sœur converse et préparer le dîner de la communauté.
Le peuple s'était rassemblé en foule à Notre-Damedes-Champs pour voir les Carmélites prendre possession de leur monastère; et les personnes distinguées assistaient aussi en grand nombre à cette cérémonie touchante. Tous bénissaient Dieu du nouvel Ordre de religieuses qu'on établissait, et remerciaient l'Espagne du présent qu'elle avait fait à la France, en lui donnant des saintes pour en être les fondatrices.
Après que les religieuses espagnoles eurent pris possession de la maison priorale , elles en examinèrent la disposition intérieure. Elles ne pouvaient se lasser d'admirer le talent de Madame Acarie, qui, dans un si petit espace , avait su établir des lieux réguliers et tout ce qui était nécessaire à une communauté. Elles allèrent ensuite voir les nouveaux bâtiments , qui étaient de l'autre coté de l'église ; et la manière dont cette femme intelligente les avait fait distribuer, leur parut également admirable.
Quoique le 17 octobre, où les Carmélites prirent possession de leur couvent, fût un dimanche, on ne fit point ce jour-là d'office dans leur église. Le cardi-
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nal de Grondy, évoque de Paris, n'envoya que le lendemain, 18, son premier aumônier bénir en son nom les religieuses, leur chanter la messe et exposer le Saint-Sacrement dans leur église. On donna au couvent le nom de l'Incarnation. Trois jours après, Marie de Médicis vint au monastère avec des princesses et d'autres dames de sa cour; M. deBérulle lui présenta M. de Brétigny. La reine témoigna la plus grande bonté aux religieuses espagnoles , et fit à la maison des largesses considérables.
Pour consommer l'œuvre de la fondation, il ne restait plus qu'une chose à faire : c'était de recevoir des novices dans le couvent. Les postulantes de la petite congrégation de Sainte-Geneviève, que Madame Acarie formait depuis deux ans pour le Carmel , soupiraient après le moment d'y entrer; et il n'y en avait aucune parmi elles qui ne désirât d'être mise au nombre des premières qu'on recevrait. Pendant le reste du mois d'octobre, on s'occupa de cet important objet. Comme les religieuses espagnoles n'entendaient pas la langue française, elles laissèrent aux supérieurs le choix des novices. Ceux-ci s'en étaient rapportés jusqu'alors à Madame Acarie, quand il avait été question d'admettre ou de refuser les sujets qui se présentaient pour entrer dans la petite congrégation. Ils la chargèrent encore de choisir parmi les postulâmes de cette congrégation celles qui les premières prendraient l'habit religieux. Ce fut alors que les Carmélites espagnoles commencèrent à connaître le talent qu'avait cette sainte femme pour discerner les esprits. On résolut de n'admettre d'abord que trois personnes; et Mademoiselle de Fonteines-Marans devait t'tre la première des trois. On avait fait aux religieuses espagnoles un récit avantageux de sa vocation et de ses vertus. Mais on fut obligé de différer sa ré-