LIVRE III, CHAP. II
toutes confuses. Duranttout ce long voyage, ils ne firent pas entendre le moindre mot inesséant, ni aucune parole d'impatience ; ils ne se permirent même aucun de ces mots plaisants par lesquels on cherche naturellement à faire diversion aux ennuis et aux fatigues de la route. J'en bénissais le Seigneur; j'estimais leur vertu et leur perfection; j'étais ravie du respect qu'ils portaient à l'habit de la très-sainte Vierge et de notre sainte mère Térèse.
Avant d'arriver à Bajorne, nous eûmes une journée où la pluie tomba tellement par torrents, que ni le coche ni ceux qui étaient à cheval ne pouvaient avancer pour nous donner quelque soulagement. Dans cet état, le bon Maître voulait éprouver la patience de ses serviteurs et de ses servantes. La nuit nous surprit sur une haute montagne ; et il faisait si obscur, que nous ne pouvions voir meire notre main. Entin, force nous fut de rester là, sans autre hôtellerie. C'était la veille de la fête de saint Mathieu, et nous l'ignorions tous. Dieu voulut que nous fussions tellement dépourvus, qu'il n'y avait ni pain, ni vin, ni eau, si ce n'est celle qui tombait du ciel ; et elle tombait grande abondance, qu'on eût dit qu'on la versait à pleins seaux sur nous. L'air était tellement agité, qu'il semblait que tout allait se renverser. La mer qui était voisine, fai -ait entendre d affreux mugissements; en d'autres circonstances, j'en aurais été grandement effrayée. Mais durant tout le voyage, mon àme était le plus ordinairement visitée par la présence de son Époux; j'en recevais de grandes consolations et de grande- faveur -, une paix et une tranquillité qui étaient vraiment du ciel. Une seule fois cette paix fut troublée : je m', ttristais à la pensée qu'étant si peu de i . et simple sœur converse, je serais plutôt à charge qu'utile à l'Ordre. Mai- le divin Maître m'ap-
parut attaché à la croix et plein d'amour pour mon àme ; il me consola et me dit : Ma fille, prends courage, je t'aiderai eu je serai avec toi. A partir de ce moment, il ne me resta plus ni peine ni solitude intérieure. Je sentais, ce me semble, que déjà le monde entier était à moi, et que j'étais comme une reine, jouissant d'une grande liberté dans mon came. Je goûtais une vraie consolation à la vue des petits mépris que, pc ur l'amour de mon Dieu, je pourrais avoir à subir en ce monde. Tout le temps du chemin, mon àme jouissait d'une présence de la très-sainte Trinité tellement intime, que ni les dangers si nombreux, ni aucun accicident ne me l'enlevaient ; je demeurais constamment recueillie en oraison.
Ce même jour, nous passions un poni j sté sur une grande rivière. A peine étions-nous au milieu, que le malin esprit tenta de nous précipiter dans la rivière, au fond des eaux. Tout à coup les mules s'effaronchent et le coche est levé en l'air d'un côté. Saisies de crainte à cette vue , mes compagnes crient vers Dieu, et le coche traverse le pont , mais pour aller se renverser un peu plus loin. On voyait clairement que c'était le démon qui le poussait, car à peine fut-il sorti du pont qu'il alla se renverser dans un fossé rempli d'épines. Je me trouvais à la portière, le coche tomba de ce côté et toutes mes compagnes tombèrent sur moi. Les gens poussaient des cris et disaient en parlant de moi : « Elle est morte ! » Et cependant je n'avais senti ni la piqûre des épines, ni aucun choc pénible : c'était comme si Dieu m'eut portée dans se= bras. Pendant que les autres é1 sur moi, je les entendis crier fortement, et je ne savais pas pourquoi. Je vis bientôt qu'une d'elles était
pied et une autre à l'œil, il fallut fai: nir le chirurgien de l'endroit, pour panser leurs