‹ Vie de la vénérable Mère Émilie de RodatChapitre 8 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la naissance de la Vénérable Mère Emilie, et des exemples de vertu qu'elle trouva dans sa famille.

C'est un avantage aux yeux des hommes d'appartenir à une famille recommandable par sa noblesse, son ancienneté, ses honneurs et le renom qu'elle possède dans le monde. Les enfants de Dieu estiment principalement le privilège qui rend héréditaires dans certaines maisons, et y transmet, comme avec le sang, l'amour et la pratique des vertus chrétiennes. Le bon Dieu avait prévenu de ces faveurs temporelles et spirituelles l'humble servante des pauvres dont nous entreprenons d'écrire l'histoire.

M"® Marie-Guillemette-Émilie de Rodât, née le 6 septembre 1787, au château de Druelle, près Rodez, appartenait à une famille qui, depuis longues générations, tenait une bonne place dans le Rouergue, et dont les enfants prenaient, pour ainsi dire, en naissant des engagements sérieux avec le bien. Son grand-père, messire Guillaume de Rodât, chevalier, seigneur de Druelle, était président trésorier de France au bureau des finances de Montauban (1). Les avantages conférés alors par de pareils titres allaient être anéantis par la Révolution française ; mais la jeune Emilie devait trouver, dans les vertus et les exemples de ses ancêtres, des privilèges plus précieux et plus durables.

Du côté de sa mère surtout, les traditions de famille préparaient cette enfant à Tardent amour de Dieu et des pauvres, dont elle fit l'unique but de sa

(1) On lit dans les Documents historiques du Rouergue, par Hippolyte de Barreau, 4 vol. publiés par la Sociélé des Lettres de l'Aveyron -.

« Emilie de Rodât, fondatrice et supérieure des sœurs de la Sainte Famille de Villefranche, décédée en odeur de sainteté l'an 1852, fille de

« JEAN-Lons- Guillaume- Amans de Rodât, frère aîné de Simon de Rodât, qui fut garde du corps du roi et chef de la branche de laVallière. Jean-Louis-GuiUaume-Amans de Rodât, était fils de

« Guillaume III de Rodât, trésorier de France en la généralité de Montauban, fils de

« Guillaume II de Rodât, conseiller du roi au siège prési- ■ dial de Rodez, frère de Jean-Joseph de Rodât, qui fut chef de la branche de Rodat-Delox de Rodez, dont le dernier repré-

EMILIE DE RODAT. 3

vie. Un de ses ancêtres, M. de Ramondy, recommandable à plus d'un titre, s'était principalement rendu considérable par sa charité. Dans un temps de famine, il avait distribué une partie de son bien en aumônes. A cette époque déjà lointaine, dont six générations nous séparent, si les riches pratiquaient ainsi la charité, les pauvres n'ignoraient pas la reconnaissance ; les habitants de Najac, bourg du Rouergue, où demeurait M. de Ramondy et où son souvenir vit toujours, disaient à leurs enfants :

« Quand vous passez devant la maison de M. de Ramondy, qu'il y soit ou n'y soit pas, tirez le chapeau ; c'est un Dieu sur terre ! »

La fille de cet homme de bien, M™' de Selves, aimait tellement les pauvres, qu'il lui arrivait souvent de quitter la table pour leur distribuer les mets qu'on venait de lui servir. A cette charité exemplaire elle joignait une tendre dévotion pour la

sentant a été Joséphine de Roda.t-Delon, épouse de M. France DE LoHNE, laquelle vient de rcourir h Rodez, en janvier 1865. Guillaume II de Rodât était fils de

M François de Rodât, fils de

(i Guillat;me I"'' décodât, président en la cour présîdiale de Rodez, iils de

« PinnnE de Rodât, receveur des décimes, frère d'Antoine de Rodât, qui fut le chef de la famille d'ÛLEiiPS. Pierre de Rodat était fils de

« Antoine de Rodat. »

N. B. La famille des Rodat est venue du Pont-de-Cirou (Tarn). Le château de Mirandole, d'où elle est sortie, porte encore le nom de Rodat.

sainte Yierge, dont elle récitait tous les jours le petit office. Elle était, on peut le dire sans exagération, la servante de ses servantes, et elle supportait avec une inaltérable douceur les emportements et quelquefois même les injures des personnes à son service. Devenue veuve, aveugle et infirme, elle demeura avec sa fille M"'" de Pomayrols, grand'mère de notre jeune Emilie. La bonne dame de Selves n'avait pas de plus grand plaisir que d'entendre prier cette enfant, dont M"* de Pomayrols s'était chargée de diriger l'éducation. Les préceptes et les exemples de M"** de Selves avaient frappé vivement Emilie, et plus tard elle ne tarissait pas quand on la mettait sur le sujet de la piété et des vertus de sa bisaïeule. M™" de Pomayrols [\) était elle-même une sainte. Dans sa jeunesse, elle aurait voulu embrasser la vie religieuse, et ce désir fut un des instruments dont la Providence se servit pour décider la vocation d'Emilie. M™^ de Pomayrols consacrait toutes ses forces au service de Dieu et du prochain. Elle était une garde-malade pour tout le pays et la mère des pauvres. Ses exercices de piété et de charité ne l'empêchaient pas de tenir un ordre merveilleux dans sa maison. Elle était tout à fait, comme parle Salomon, cette femme forte, revêtue de force et de

(1) Marie-Marguerite de Selves, mariée le 5 avril 1760, à. Stanislas-Etienne-Victor-Guillaurae de Pomayrols, seigneur de Ginals, ancien lieutenant au régiment de Condé-Infanterie, veuve le 12 août 1802, morte ou 1833.

ÉMIUE DE RODAT. 5

beauté, dont la main s'ouvre et s'étend sur le pauvre. Elle eut à traverser les orages formidables de la Révolution ; au milieu de ces catastrophes, elle garda, sans faiblir, un cœur égal et détaché de tout ce qui tenait à la terre. Nous la trouverons, dans le courant de cette histoire, auprès de sa petite-fille, sur laquelle elle eut une influence décisive. Une sœur de son mari, Agathe de Poniayrols, était religieuse de la Visitation ; chassée de son couvent au nom des libertés proclamées dans les dernières années du dix-huitième siècle, elle habita désormais avec sa belle-sœur, partagea les soins de l'éducation et eut aussi une part d'influence sur l'esprit et la vocation d'Emilie.

Une autre sœur de M. de Pomayrols, du nom de Charlotte, était morte à seize ans avec un grand renom d'innocence et de sainteté. Elle avait été enterrée auprès de ses aïeux, dans la chapelle Saint- Nicolas de l'église des rehgieux Augustins, à Villefranche. Pendant la Révolution, on viola le tombeau de la famille de Pomayrols ; les profanateurs trouvèrent le corps de Charlotte dans un parfait état de conservation, et ils le respectèrent. Plus tard, vingt ans environ après la mort de cette jeune fille, en réparant la chapelle des Augustins, devenue une . des églises paroissiales de Villefranchc, on découvrit une seconde fois le corps de Charlotte de Pomayrols. La corruption ne l'avait point encore altérée : un ruban de couleur violette qu'elle avait

sur la têle avait conservé tout son éclat. La voix publique reconnaissait dans ce privilège une preuve de la haute vertu de cette jeune fille.

Outre ces exemples et ces souvenirs qui entouraient Emilie, il y avait dans la famille de Pomayrols des renoms plus éloignés et non moins capables d'attirer des grâces dans un jeune cœur et de frapper un jeune esprit. Un Jean de Pomayrols, conseiller du roi, juge criminel au sénéchal et siège présidial de Rouergue, maire de Villefranche en 1628, lors de la peste qui ravagea le pays, ne se contenta pas de veiller au bon ordre et de prendre toutes les mesures nécessaires pour la salubrité de la ville ; il donna son hnge, ses provisions et jusqu'à ses meubles pour le soulagement des pauvres. En reconnaissance des services qu'il avait rendus en ces tristes circonstances, son portrait fut placé dans la principale salle de l'hôtel de ville. On l'y voit encore aujourd'hui. Les armes de la ville reconnaissante y sont unies à celles de la famille qu'illustrèrent ce dévouement et cette générosité (1).

(1) Emilie de Rodât eut pour mère Henriette de Pomayrols de Ginals.

Les Pomayrols de Ginals sont une branche de la famille de Pomayrols qui, vers la lin du xiv" siècle, vint du Dauphiné à Villefranche de Rouergue, où ses membres, durant plusieurs générations, occupèrent les premières charges de la magistrature et rendirent d'éminents services à l'État et au pays.

Noble Jehan de Pomayrols était maître de la monnaie en 1497. — Son fils, Jehan de Pomayrols, eut la même charge et fut premier consul en 1523. — Pierre de Pomayrols fut,

La famille de Rodât, de son côté, n'était pas dépourvue de beaux exemples ni de ferventes prières- Deux sœurs du père d'Emilie étaient religieuses, et une d'entre elles fut supérieure du couvent de Notre-Dame de Rodez. Ce fut au milieu des prières et de la joie de toutes ces âmes d'élite encore dans les angoisses de la vie ou déjà (comme on a de lortes raisons de l'espérer) dans la gloire de la vie t'ternelle, que la jeune Emilie reçut le baptême à l'église paroissiale de Saint-Martin de Limouze (2).

comme ses prédécesseurs, direclenr de l'hôtel des monnaies. — Pendant la peste qui désola Villefranclie, en 1628, Jean de PoMAYuOLS, conseiller du roi et juge criminel au sénéchal et prcsidial de Rouergue, fut pour sa ville natale ce que Belzunce fut depuis pour Marseille. Il brava tous les dangers sans jamais quitter son poste. Il donna son linge, ses provisions, ses meubles pour soulager les indigents. Il s'occupa nuit et jour des mesures (jue l'épidémie rendait nécessaires. Il veilla à la sûreté de la ville, réprima le vagabondage, contint les malfaiteurs, conserva les propriétés de ceux que la peur avait mis en fuite, et apaisa les mutineries du peuple toujours prêt à se révolter. Il fut le digne aïeul de la sainte Mère Emilie. {Documcnls historiques du Rouergue, t. IV, p. 3i.

(2) « Le six septembre mil sept cent quatre-vingt-sept, Marie- Guillemette-Émilic de Rodât, fille de Jean-Louis-Guillaume- Amans et Henriette de Pomerol (sic), mariés, du village de Druelle, est née et est baptisée le lendemain daTis l'église de S. Martin de Limouse. Le parrain a été Messire Guilhaume de Rodât, chevalier, seigneur de Druelle, président trésorier de France au bureau des finances à Montauban, grand-père de ladite baptisée ; la marraine Marie-Marguorittc de Selves de Pomerol de Villcfrancho, grand'mère, soussignés. Rodât Druelles,Selve DE PoMEROi, ; Garrié, curé. » [Extrait des rrrjistrcs des actes de baptême de la paroisse de Saint-Martin de Limouze.)

Elle eut pour parrain son grand-père Messire Guillaume de Rodât et pour marraine M"® Marie- Marguerite de Pomayrols , née de Selves , sa grand'mère.

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