CHAPITRE II
Enfance et éducation.
La Mère Emilie a raconté elle-même sa première enfance et la manière douce et habile dont l'éleva sa grand'mère.
« A Tâge de dix-huit mois, ma grand'mère me prit avec elle. Dès que j'eus atteint Tâge de raison, elle m'apprit à aimer le bon Dieu. Une de mes grand'tantes, religieuse visitandine, me prodigua, de concert avec elle, les soins les plus tendres. L'une et l'autre alternativement veillaient sur moi d'une manière douce, où je trouvais le plus grand plaisir, bien que celte surveillance fut des plus exactes. Elles ne voulaient pas me perdre de vue. Quand elles m'envoyaient dans quelque chambre de la maison faire les petites commissions de mon âge, elles ne manquaient pas de me recommander de revenir tout de suite auprès d'elles. Elles ne me permettaient pas même d'aller seule à la cuisine.
Quand elles désiraient obtenir quelque chose de moi, au lieu de me le commander, elles me l'insinuaient et savaient me le faire désirer. Quand je commettais une faute, je n'étais pas grondée, encore moins punie ; je ne me souviens pas de l'avoir jamais été. Néanmoins on ne me passait rien ; un avis ou même un regard me faisait reconnaître que j'avais manqué.
« Etant toute petite, j'avais le défaut de bouder. J'allais me tapir dans l'embrasure d'une fenêtre. Alors ma grand'mère me disait : « Emilie, viens « près de 'moi. » Quand je m'étais rendue à son ordre, elle ajoutait : « Regarde-moi, il faut rire. » Je faisais la revéche. Mais elle persistait jusqu'à ce que je fusse déridée et que j'eusse repris mon air ordinaire.
« J'étais une pleureuse ; elle travailla tout doucement à me corriger et me fit confesser de ce défaut: cela me coûta beaucoup. Ma grand'mère fut obligée de m'amener jusqu'aux pieds du confesseur.
« Elle m'accordait les petits plaisirs de mon âge, tout en me formant peu à peu à des choses plus sérieuses ; quand je fus devenue plus grande, elle veilla très exactement sur mes lectures. Comme mon oncle (1) avait des romans, l'entrée de sa chambre me fut interdite.
(1) Slanislas-Guillaumc-Victor, vicomte de Pomayrols, mort on 1830.
EMILIE DE RODAT. 1 l
« Une des principales attentions de ma grand'mère était de m'inspirer en toutes occasions une parfaite modestie. Couchée ou levée, il fallait que mon corps fiit réglé dans sa tenue et dans tous ses mouvements. Elle demandait la môme attention dans les jeux. Elle me formait à un jugement solide et à des sentiments délicats ; elle ne me passait rien contre l'honnêteté. Lorsque je faisais quelque chose de bien, elle me récompensait par un air et un sourire gracieux. Ma tante en faisait autant. J'étais jilus con- Lente que si j'avais reçu une grande rcconipense. A tant de douceur, ma grand'mère joignait beaucoup de fermeté : quand elle commandait, il fallait obéir; si je faisais quelques réphques, elle patientait, mais il fallait toujours arriver à ce qu'elle voulait.
« J'étais paresseuse, elle ne me pressa pas ; elle attendit que l'âge me fit connaître le prix du travail. J'étais très délicate pour la nourriture, je ne pouvais me décider à manger des mets que je n'aimais pas ; et ils étaient en grand nombre. Elle pensa que la raison suffirait à vaincre cette répugnance. Gela arriva en effet. Il en fut de même pour la paresse. Ma tante me faisait faire mes devoirs classiques : elle s'apphquait à m'y faire trouver du plaisir ; elle me laissait désirer les livres qu'elle voulait que je lusse ; pour l'étude, elle agissait de même. Autant que je puis me le rappeler, j'aimais à la surprendre en apprenant plus qu'elle ne m'avait marqué : je
pris de la sorte un tel goût pour l'étude et la lecture que je ne pouvais m'en rassasier.
« M™' de Selves, ma bisaïeule, demeurait avec nous ; bien qu'elle commençât à tomber en enfance, elle me rendit de grands services. Elle avait toute sa vie donné l'exemple des plus hautes vertus, elle en conservait la pratique malgré l'affaiblissement de sa raison ; elle paraissait avoir conservé toute la lucidité de son esprit pour les choses de la religion ; elle ne radotait jamais quand il était question de Dieu. Continuellement occupée de sa sainte présence, elle priait sans cesse. Elle était infirme et ne pouvait s'appliquer à aucun travail; mais elle me recommandait de travailler. Je me plaisais à lui teoir compagnie ; je l'entendais avec édification réciter des prières ferventes pour toute la famille. Elle disait souvent : « Mon Dieu, quand vous verrai-je « face à face, et sans craindre de vous perdre ? » Elle répétait encore bien souvent : « Vouloir ce que Dieu « veut est la seule chose qui nous mette en repos! » Son âme jetait ainsi continuellement des aspirations enflammées vers son créateur. Elle m'aimait beaucoup. Je crois devoir à ses prières une grande partie des grâces que Dieu m'a faites. Elle avait obtenu cette grande faveur par une vie toute remplie de vertus, par une patience que ni les injures ni les mauvais traitements ne purent jamais altérer, par une humilité profonde qui la tenait toujours dans son néant. Son détachement de tout était si grand,
EMILIE DE R'ODAT. 13
qu'elle ne pouvait souffrir d'avoir quoi que ce soit en sa possession ; elle ne voulait pas même qu'on lui fît du linge, disant toujours que cela n'en valait pas la peine, et qu'elle mourrait bientôt. Elle s'était dépouillée de son anneau de mariage. L'esprit de miséricorde était en elle. Son père, M. de Ramondy, qui, par ses grandes aumônes dans un temps de famine, était devenu le bienfaiteur de son pays, le lui avait laissé en héritage. Elle se serait ôté le morceau de la bouche pour le donner à un pauvre. Sa dévotion était généreuse, aisée, sans scrupule. Attentive à son ménage, elle veillait à tout, et maintenait l'ordre le plus parfait dans ses affaires.
« La bonne éducation qu'elle donna à ma grand'mère, sa fille unique, fit passer dans cette âme toutes les vertus dont M'"" de Selves était le modèle. Marie lui avait conservé cette enfant par une faveur toute particulière, et Marie la lui conserva encore après que M""* de Pomayrols fut établie. Voici dans quelles circonstances. Peu après son mariage, ma grand'mère eut la petite vérole : la maladie fut grave, on craignit qu'elle ne fût mortelle. Un jour, ma grand'mère était dans une extrême agitation, une sueur abondante survint, on crut qu'elle touchait à son dernier moment : tout à coup elle ouvrit les yeux et s'écria : « Je suis guéce rie ! » Elle raconta qu'elle avait vu deux hommes noirs qui voulaient la prendre, lorsqu'une belle dame s'était présentée et avait commandé aux deux
vilains hommes de la laisser. Ce songe lui inspira une tendre dévotion à la sainte Vierge. Ma grand'mère conserva précieusement toute sa vie le souvenir de ce bienfait : elle m'en a fait le récit plusieurs fois ; elle portait toujours sur elle une image de celle qu'elle appelait sa chère bienfaitrice ; elle la regardait avec amour. Elle disait tous les jours le saint office avec une grande ferveur. Comme sa mère, elle était la ressource des pauvres. Les malades venaient à elle de tous côtés pour lui demander des remèdes et des onguents qu'elle préparait elle-même, et auxquels Dieu donnait sa bénédiction ; car presque toujours les malades se trouvaient guéris ou du moins soulagés.
c( Ma grand'mère mourut après ime heureuse vieillesse. Elle avait toujours beaucoup craint la mort : quand la mort approcha, toutes les craintes se dissipèrent, et une douce confiance prit leur place. Elle vit venir ses derniers moments avec une paix profonde, et elle prépara elle-même les boules de coton qui devaient servir pour lui administrer l'extrême-onction. »
Entourée de ces soins vigilants et de ces prières ardentes, Emilie devait se former naturellement, pour ainsi dire, à la vertu : toute jeune, elle la pratiquait déjà et donnait des marques de piété. A trois ans, elle tenait à prier le bon Dieu ; un soir, elle s'était endormie à table, et sa grand'mère ordonna de la coucher : l'enfant, se réveillant, rap-
EMILIE DE RODAT. 15
pela qu'elle n'avait pas dit sa prière. Elle n'oubliait jamais de la faire le matin et le soir ; dans la journée, au milieu de ses jeux, sa pensée se tournait volontiers vers le ciel. En s'amusant avec ses petites compagnes, elle leur disait souvent : « Il faut tout faire pour l'amour du bon Dieu, tout, même le jeu de la poupée ! » Elle avait sept ans lorsque, se livrant avec une enfant du même âge à ce jeu toujours charmant pour les petites filles, il lui arriva deux fois de suite d'aller demander l'heure à un horloger. Cet homme répondit d'abord avec douceur; la seconde fois il s'impatienta et s'emporta contre les petites importunes. Les enfants s'esquivèrent au plus vite ; mais Emilie eut de grands remords d'avoir dérangé cet ouvrier dans son travail et de l'avoir fâché ; elle revint sur ses pas pour lui demander pardon.
Elle savait, do son côté, supporter les importunités de ses petites compagnes. Jamais elle ne se plaignait de personne; sa douceur était extrême; mais son esprit éveillé et toujours en haleine voulait tout savoir, tout connaître et aller au fond do tout. Elle accablait de questions ceux qui l'entouraient. Sa grand'mcre et sa tante ahmentaient cette ardcntecuriosi(éotla nourrissaient do choses saintes. Le lecture d(3 la Vie des Saints transportait Emilie ; elle voulait imiter leurs exemples, elle en était pénétrée jusqu'aux larmes. Son recueillement dans la prière était profond, etjtout acte de dévotion charmait
son cœur. Il lui tomba entre les mains un recueil de cantiques; elle le lut avec ravissement et reçut de cette lecture la plus vive impression. Ce fut pour son esprit comme une révélation; jamais elle n'avait imaginé qu'il fût possible d'exprimer dans une forme aussi agréable d'aussi beaux sentiments ; elle répétait avec délices les couplets qui l'avaient le plus frappée. C'est de ce jour, assure-t-elle, que date son goût pour les chants sacrés. Elle aimait les pauvres. Ce fut, avec l'amour de Dieu, le principal attrait de sa vie, et il parut dès son plus jeune âge. Elle ne pouvait supporter la vue d'un malheureux sans chercher à le soulager. Elle donnait en aumône tout ce qui était à sa disposition. Ses bonbons recevaient presque tous cette destination. Souvent il lui est arrivé de distribuer aussi les fruits et les tartines de beurre ou de confitures préparés pour son goûter.
Un jour, on lui avait donné vingt sous pour acheter un couteau. Elle partit avec la vivacité naturelle au jeune âge quand il s'agit de satisfaire un désir longtemps entretenu. Elle était à Villefranche, et le chemin n'était pas long pour aller de chez sa grand'mère à la boutique du coutelier. Cependant elle eut le temps de réfléchir. « Annou, dit-elle à la servante qui l'accompagnait, si j'achetais un couteau de six liards, il me resterait dixhuit sous et demi pour les pauvres! » Annou combattit cette pensée; elle trouvait qu'un couteau de
EMILIE DE RODAT. 17
six liards ne serait pas bien beau pour une demoiselle. Mais à toutes les objections Emilie répondait : « Dix-huit sous et demi pour les pauvres ! » Cet argument lui parut sans réplique ; elle acheta un couteau de six liards.
La bonne discipline, à laquelle l'avait pliée sa grand'mère, portait ses fruits. Emilie avait une réserve extrême dans ses paroles et dans ses actes : la modestie la plus auguste régnait dans son maintien et ses pensées. Aucun nuage ne venait obscurcir la pureté de cette âme toujours contente et toujours soumise. Aucune dissipation ne lui était permise; elle pouvait jouer et se récréer, jamais s'abandonner et se laisser emporter; sa grand'mère, qui voulait que ses jeux fussent toujours réglés, ne lui permettait pas même de se mettre à la fenêtre, trouvant que cela ne convenait pas à la modestie d'une jeune personne. Dans cette sorte de retraite, où elle s'élevait sous les voiles de la modestie la plus sévère et où son cœur se trempait dans l'amour de Dieu, Emilie nourrissait une grande fierté ; elle tenait à être respectée. Étant encore toute jeune, un de ses cousins voulut un jour l'embrasser; elle lui donna tout aussitôt un soufflet. Elle était prompte, et la nature mêlait bien ainsi quelques défauts à tant de vertus naissantes : l'amour-propre vivait dans le cœur d'Emilie ; l'orgueil perçait dans ses actions ; le moindre manque d'égards la blessait. Elle ne savait pas contenir sa mauvaise humeur ; .si on la
menaçait d'en appeler à son confesseur, elle murmurait tout haut et avec violence. Il faut bien retrouver l'infirmité humaine jusque dans les âmes privilégiées; et c'est dans la lutte qu'elles manifestent leur