‹ Vie de Lalibala, roi d'ÉthiopieChapitre 44 sur 48 · DESCRIPTION DE M. ACHILLE RAFFRAY · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE M. ACHILLE RAFFRAY

Ces églises monolithes (de Lalibéla) extrêmement curieuses sont fort difficiles à décrire, car elles sont très variées, je ne dirai pas dans leur construction, elles n'ont pas été construites, elles ont été taillées dans le roc, mais dans leurs formes. En général, on a isolé de la montagne nn bloc par des tranchées plus ou moins larges ; nn l'a travaillé extérieurement en forme d'église et intérieurement on l'a creusé, évidé, en ménageant des colonnes, des pleins cintres pour soutenir le plafond ; puis on y a percé des portes et des fenêtres, on a enrichi le tout de sculptures et de fresques et Ton est arrivé ainsi à faire un monument absolument complet.

Ces monuments sont loin d'être de petite dimension. Une des plus belles églises et la plus grande, celle de Medani- Allemm, le Sauveur du monde, est construite dans une cour rectangulaire qui a 43 mètres de longueur, sur 38 de largeur et 10 de profondeur. L'église elle-même a 33", 50 de longueur sur 23", 50 de largeur.

Les murs, dans leur plus grande épaisseur, ont 2'",08.

L'église est entourée à l'extérieur d'une colonnade qui, pour être moins parfaite, n'en a pas moins beaucoup d'analogie avec celle qui entoure la Madeleine à Paris.

APPENDICE i45

Les colonnes sonl plates (les colonnes rondes sont inconnues dans tous ces monuments), et elles entourent tout l'édifice. C'est sur ces colonnes que vient reposer l'avancement de la terrasse. Il y a même un fronton triangulaire dans le genre des frontons des temples grecs.

La plupart de ces églises communiquent entre elles. Il y en a dix dans la ville de Lalibela. Elles sont divisées en trois groupes : le premier de ces groupes en comprend cinq, le deuxième quatre et le troisième n'en a qu'une seule.

Les églises de chacun de ces groupes sont reliées entre elles par des communications à ciel ouvert et aussi par des communications souterraines. Quant aux trois groupes, ils sont eux-mêmes reliés entre eux complètement par des communications souterraines qui viennent aboutir à un torrent canalisé de main d'homme et que les Abyssins appellent le Jordanos (Jourdain). Quand les Abyssins ont taillé ces monuments, ils ont eu la pensée de représenter la ville de Jérusalem.

De Medani-Allemm on passe par une petite voûte dans une vaste cour trapézoïdale, dont les côtés ont 46 mètres, 36", 50, 37"", 50 et 21 mètres. Au milieu se trouve l'église de Biet- Mariam et de chaque côté, creusées en grotte, les églises de Danaghel (des Vierges) et de Meskal (la Croix). Puis la cour se continue sur une plate-forme qui n'est autre que la terrasse de l'église de Golgotha qui se trouve ainsi à Tétage inférieur.

L'église de Biet-Mariam, de petite dimension, est la plus ornée à l'intérieur de sculptures et de fresques; on y remarque surtout une galerie circulaire creusée dans l'épaisseur de la muraille et percée de fenêtres qui donnent dans l'intérieur de l'église; c'est une sorte de tribune fermée dans laquelle le negouss Lalibela assistait, dit-on, aux saints offices. On y parvient non pas par un escalier, mais par des saillies laissées le long du mur. Quant à l'église de l'étage inférieur, Golgotha, elle est ornée de bas-reliefs sculptés à même dans le roc des murailles. C'est aussi la sépulture de Lalibela, dans un caveau du sous-sol. L'église la plus remarquable du second groupe est Ammanouel; la cour au centre de laquelle elle se trouve

a 30 mètres sur 24; l'église elle-même a 17™, SO sur 11", 50. Elle a été travaillée avec soin extérieurement comme intérieurement, et ornée de colonnes et de moulures plaies.

Cette cour est entièrement isolée ; elle n'a de communication avec les autres que par un petit tunnel où un homme a beaucoup de peine à passer.

L'intérieur de l'église répond bien à l'extérieur, mais il est beaucoup mieux conservé, parce qu'il n'a pas eu à subir les injures du temps.

Dans le même groupe, il y a celle d'Abba-Libanos qui n'est pas complètement isolée de la montagne; elle lui appartient encore par le sommet et par la base; mais un tunnel qui tourne autour permet d'y entrer. Cette église était l'église favorite du constructeur. Les fenêtres sont de formes très variées; il y en a en forme de croix, d'autres ressemblent un peu à l'ogive et enfin il y a des ouvertures en plein cintre.

Quant à l'église isolée qui forme un groupe à elle seule, c'est l'église de Ghorghis ; elle a quatre corps de bâtiment accolés les uns aux autres, comme une croix grecque.

Il y a un baptistère, comme dans presque toutes les églises.

La forme des fenêtres est toute particulière, presque ogivale, avec des chapiteaux et des colonnetles.

Enfin quelques excavations dans les murailles de la cour renferment des sépultures.

Quelques-unes de ces églises sont très ornementées; c'est ainsi que l'église de Medani-Allemm, à l'intérieur, est divisée en cinq nefs et huit travées formées par des colonnes rectangulaires ornées de chapiteaux, reliées entre elles par des pleins cintres qui encadrent des plafonds carrés et plats. A l'extrémité de chaque travée, il y a un système de fenêtre très compliqué; dans l'ornementation de ces églises, on s'est toujours inspiré de l'agencement de lignes brisées à angle droit, nommé t'. la grecque m. Dans beaucoup de fenêtres, les meneaux affectent cette forme. J'ai fait les dessins de presque toules les églises et de chaque type d'ornumenlation. Je n'ai pas pu dessiner tout, parce que mes moments étaient comptés. Heu-

reusemont, rim de mes compagnons de voyage, M. Herbin, a bien voulu me prêter son concours. Ayant été attaché à la carte de France, comme officier, il a bien voulu se charger de lever le plan de toutes les églises et en particulier celui de l'église de Medani-Allemm, qui est certainement l'église la plus parfaite comme construction.

L'instrument dont on s'est servi pour tailler ces églises est évidemment le pic : on trouve la trace de l'outil sur les murailles, et nulle part on ne voit l'aspect lisse qu'aurait donné le ciseau.

Quant à l'historique de ces constructions, j'ai eu assez de peine à me le procurer. Cependant il existe à Lalibela un manuscrit dont j'ai offert une somme très élevée; son propriétaire n'a jamais voulu s'en dessaisir, il m'a permis seulement de faire copier quelques passages. Un des missionnaires lazaristes qui habitent l'Abyssinie, le Père Duflos, qui connaît parfaitement la langue, a bien voulu me traduire les passages de ce manuscrit que j'ai rapprochés ensuite de la tradition. J'y ai trouvé ceci : c'est vers le v^ siècle que ces églises ont été construites, et voici comment je suppose que c'est vers le v^ siècle * .

Le roi qui a fait construire ces églises était le négouss Lalibela. Lalibela était le cinquième négouss chrétien et le troisième qui eût régné à Lalibela. Les deux premiers, Arbaha Esabaha etHashé Kabel, avaient régné à Axum. Or, c'est vers le commencement du iv* siècle que saint Frumence a évangélisé et christianisé l'Abyssinie, et Lalibala fut le cinquième négouss chrétien.

Les règnes étaient probablement longs à celte époque ; la légende et le manuscrit disent qu'il s'était passé une centaine d'années pour cinq souverains, par conséquent cela mettrait l'édification de ces monuments vers le commencement du v"' siècle.

1. Note de M, Raffray : Des savants compétents pensent que cette date du ve siècle est erronée. Le négouss Lalibela aurait régné au xiie siècle et l'on ajoute que le style des églises rend cette dernière date certaine.

Il est bon de dire enfin que ce ne sont pas les Abyssins qui les ont construits. Le roi Lalibela, qui était très pieux, fit venir de Jérusalem et d'Alexandrie d'Egypte quatre ou cinq cents ouvriers européens (c'est ainsi que les appellent la légende et le manuscrit), qui furent appelés pour construire ces édifices.

On trouve encore (les prêtres qui fréquentent ces églises et qui les connaissent parfaitement me l'ont montré), auprès d'une église, une succession de petites anfractuosités quadrangulaires, dans lesquelles l'homme peut à peine se tenir debout et qui ont été les habitations des quatre ou cinq cents ouvriers que Lalibela avait mandés d'oulre-mer.

11 est vraiment curieux de constater qu'à une époque si reculée, un souverain d'Abyssinie ait fait venir de si loin des ouvriers, car Lalibela est fort éloignée de la côte ; cette ville est située par 12° 5' latitude nord et 36° 45' longitude orientale, et le voyage pour y venir du port de Massouah demande au moins pour les meilleurs marcheurs, je ne dis pas pour les Européens, plus d'un mois.

Du reste, je citerai ici, à titre de curiosité, une partie de la traduction que j'ai fait faire du manuscrit :

« Lalibela a passé trois jours et trois nuits en extase (mot à mot : dans la substance de son àme). L'ange du Seigneur lui révéla le secret des cieux. De par la volonté de Dieu, lève-toi, lui dit-il, va, bâtis dix églises où les pécheurs trouveront le salut. Il se leva, régna et bâtit, comme l'ange du Seigneur le lui avait montré. Dans une] pierre, il fit d'abord Biete-Mariam (maison de Marie), ensuite Debre-Sina (temple du Sinaï, en l'honneur de la sainte Vierge), et le Golgotha à sa droite, Biete-Meskal (maison de la Croix), à sa gauche, Biete-Mcdani- Allemm (maison du Sauveur du monde), Biete-Denaguel (maison des Vierges); les murs et les colonnes sont en pierre. Il bâtit encore Biete-Gabriel, et ensuite Biete-Abba-Libanos. Elles sont entourées du même mur (mot à mot : leur mur est un),

« Il construisit encore Biete-Mercurios (Mercure), et ensuite

Biete-Ammanouel (Emmanuel), et les entoura d'un mur. Il bâtit à l'écart une église en forme de croix, celle de Biete- Guiorguis. Il ne fit rien sans se conformer au plan que le Seigneur lui avait montré. »

Il est bon d'ajouter que cette description, qui date de l'époque, est absolument conforme, absolument identique à ce qui existe encore et que j'ai pu voir à Lalibela.

« Guerma Sioum donna le jour à Imerehané Ghristos pour qui chaque jour le pain et le vin descendirent du ciel pendant trente ans et il régna quarante ans et vécut quatre-vingts ans.

« Zan Sioum enfanta Guêbré Mariam et Lalibela; Guêbré Mariam régna trente-deux ans et Lalibela régna quarante ans. Sa nourriture était le zengada et trois bouchées de ouet (ce sont des aliments peu substantiels et très peu abondants) ; il n'alla jamais jusqu'à quatre.

« Dès l'âge de sept ans, il savait parfaitement lire. Dix ans après son avènement au trône, il bâtit onze églises. Il en faisait une coudée par jour et les anges du ciel lui en faisaient quatre par nuit. Il parvint à l'âge de soixante-dix ans et termina ses constructions en vingt-trois ans.

« Guêbré Mariam donna le jour à Macoueto le Ab, qui adora son Créateur dès le sein de sa mère, le loua avec les séraphins, parvint à l'âge de soixante-dix ans et nous fut ravi comme Hénoch etHéli. Il se nourrissait déterre le dimanche. Il ne mangea pas de grain. Lalibela était le père dans le Saint- Esprit de Macoueto le Ab. »

Il y a aussi dans ce manuscrit, que j'ai convoité si ardemment, une page fort curieuse ; elle est écrite en trois langues, en grec, en arabe et en ghèse, par l'historien qui était en même temps Tarchitecte, l'entrepreneur de ces monuments, Sidi Meskal. Cette page est l'acte par lequel le négouss Lalibela fait donation aux moines, des églises, de la ville et d'un territoire assez vaste qui, du reste, leur appartient encore, car tous les rois qui se sont succédé dans ce pays ont respecté, je crois, cette donation; du moins, elle est encore très respectée aujourd'hui.

Lalibela est une ville exclusivement religieuse, et à sa tête se trouve un homme auquel je suis très heureux de rendre hommage ici. C'est un prêtre nommé Memer Member. J'ai rarement rencontré de par le monde un homme plus affable, plus bienveillant que lui. (Achille Raffray, Voijage en Ahymnie et au pays des Gallas Raïas dans le Bulletin de la Société' de géographie de Paris, T trimestre 1882, p. 341-347.)

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