DESCRIPTION DE FRANCISCO ALVABÈS
Ch. LUI. — Des grandes églises qui ont été coîistniites par le roi Lalibala dans la terre d'Abuximaet de la sépulture de ce roi dans C église de Golgotha.
Aune journée de Téglise d'Imbra-Christo, il y a des édifices tels que je crois pas qu'on en puisse trouver dans le monde de semblables et en si grand nombre. Clé sont des églises taillées dans le rocher et artistement travaillées. Elles se nomment Emmanuel, le Sauveur, Sainte-Marie, Sainte-Croix, Saint-Georges, Golgotha, Belem (Bethléem), Marcoreos (Mercurius) et les Martyrs. La principale est Lalibala.
On dit que Lalibala fut un roi qui régna dans ce pays pcn dant quatre-vingts ans avant celui qui portait le nom d'Abraham. C'est lui qui fit construire ces édifices. Il n'est pas enterré dans l'église qui porte son nom, mais dans l'église du Golgotha, qui est la plus petite de toutes.
[Église du Golgotha]. — Celte église est entièrement creusée dans un seul rocher de 120 palmes de long et de 72 de large. La toiture est supportée par cinq piliers, deux de chaque côté et un au milieu, comme un quinconce; le plafond est plat comme le sol de l'église et les côtés sont ornés de sculptures»
ainsi que les fenêtres et les portes. On y voit surtout un fleuron si beau qu'uu orfèvre ne pourrait en faire un plus joli en argent ni un cirier en cire. Le tombeau de ce roi est dans le genre de celui de Santiago de Galiza (saint Jacques) à Compostelle*. Il est ainsi disposé : la galerie qui fait le tour de l'église ressemble à un cloître, mais en contre-bas de rédifice l'on peut descendre de l'église (?), car de chaque côté de celle galerie, dans la hauteur de l'église, sont percées trois fenêtres plus élevées que le sol; celui de l'église est creusé d'une profondeur égale à son élévation. En regardant par une de ces ^ fenêtres, opposée au soleil, on aperçoit le tombeau à la droite du maître-autel. Au milieu de la nef de l'église, se trouve l'indice d'une porte comme celle d'une trappe ; elle est fermée par une grande pierre semblable à une pierre d'autel bien appliquée sur l'ouverture. On dit que c'est là l'entrée du caveau et que personne n'y entre, et, en effet, il ne paraît pas que cette pierre ou porte puisse se déplacer. Au milieu de cette pierre est un trou qui va d'une face à l'autre et de la largeur de 3 palmes. Tous les pèlerins qui viennent dans l'église (et
1. Voici d'après M. (jermond de Lavigne, Guide du voyageur en Espagne et en Portugal (collection Joanne), Paris, Hachette et C'", 1872, la description tiu tombeau de saint Jacques, auquel fait allusion le P. Francisco Alvarès. Ce tombeau est placé dans la cathédrale de Santiago. « L'ancien sanctuaire forme une église souterraine où l'office divin se célèbre publiquement deux ou trois fois dans l'année. La chapelle souterraine est audessous de la capilla mayor ; elle est fermée par une fort belle grille de bronze. Au milieu s'élève un autel monumental en marbre tout couvert d'incrustations d'argent et dont la construction a duré vingt ans. Sur cet autel est placée la statue assise de saint Jacques portant sur ses épaules une riche pèlerine d'argent, d'or et pierres précieuses, et tenant à la main le bourdon de pèlerin. En arrière, quatre statues de rois agenouillés soutiennent une autre image du saint dont l'auréole est faite de rubis et d'émeraudes. Le tout est entouré d'ornements, d'anges portant des bannières et quatre d'entre eux, assis sur les chapiteaux des colonnes, supportent sur leurs épaules le cercueil de Tapôtre, surmonté d'une étoile d'or qui touche la voûte. Derrière l'autel est un escalier où les pèlerins montent à la file, les jours solennels, |)0ur baiser la pèlerine de la sainte statue. »
ils y tiennent difficilement, tant ils sont nombreux) mettent les mains dans cette ouverture et on prétend qu'il s'y fait beaucoup de miracles. Sur la main gauche, en allant de la porte principale à la grande chapelle, se trouve un sépulcre taillé dans la même pierre que l'église; les Ethiopiens disent qu'il est fait sur le modèle du sépulcre du Christ à Jérusalem. Aussi ils l'honorent et le vénèrent comme celui-là qu'ils ont en grande vénération. Dans une autre partie de l'église, il y a deux grandes images (sculptures) faites dans le mur même et qui en sont presque séparées. On me les montra comme des choses qui devaient m'émerveillcr. L'une de ces statues représente saint Pierre et l'autre saint Jean, et les Ethiopiens les tiennent en grand respect. Cette église a en outre une chapelle supérieure; cette chapelle est faite comme une église, elle est composée de nefs supportées par six piliers, trois de chaque côté. Elle est très ornée et avec beaucoup de grâce; la nef du milieu est élevée et arquée ; ses fenêtres et ses portes sont bien sculptées, c'est-à-dire la porte principale et une des portes de côté, parce que l'autre sert aussi pour la grande église. Cette chapelle est aussi large que longue; elle a 32 palmes de largeur et autant de longueur. L'autre chapelle est beaucoup plus haute, et plus petite, comme un campanile, avec plusieurs fenêtres dans le sens de la hauteur. Ces fenêtres sont également aussi longues que larges; elles ont 12 palmes de côté. Cette église et ses chapelles ont leurs autels et leurs niches ainsi que leurs piliers, faits dans le même bloc de pierre. Elle a une grande enceinte faite dans le même bloc de rocher et de la même hauteur que l'église, en forme de salle carrée. Les murs sont percés de trous ronds comme l'ouverture d'un tonneau. Ces trous sont bouchés avec de petites pierres. On dit que ce sont des sépultures et cela paraît être, parce que les unes sont hermétiquement fermées et les autres peu. L'entrée de cette enceinte est au bas du rocher, sa hauteur et sa largeur sont de 13 palmes; elle est artificiellement coupée ; car on ne peut creuser la pierre parce qu'elle est très dure. (Alvarès, ch. un, p. o8-o9.)
i34 VIE DE LALIBALA
Cil. Liv. — De r architecture de V église de Saint-Sauveur et d'autres églises qui sont au même endroit ; de la naissance du roi Lalibala et des revenus de la terre d' Abuxima.
[Église de Saint-Sauveur]. — L'église de Saint-Sauveur est isolée et taillée dans une seule roche; elle est très grande et n'a pas moins de 200 palmes de long sur 120 de large ; elle a cinq nefs, dans chacune desquelles se trouvent sept colonnes carrées ; la grande nef a 4 palmes et elle est éloignée d'autant (?) des murailles de l'église. Les colonnes sont très bien ornées, et des arcs, au nombre de dix, de la grosseur d'une palme, sont sous la voûte. Les voûtes sont bien faites et d'une grande hauteur; celle du milieu surtout est très élevée; les autres se rapprochent de sa hauteur, mais celle-ci est la plus haute. Les autres sont plus basses, mais toutes sont bien proportionnées. Dans la plus importante de ces nefs, il y a do grands fleurons imitant des miroirs ou des roses, placés aux clefs de voûtes où ils forment des rosaces et d'autres ouvrages magnifiques; dans les côtés, il y a de très belles fenêtres avec do grands fleurons longs et étroits au milieu ; à l'intérieur et au dehors elles sont larges comme des arcs; étroites au dehors et larges à Tintérieur (?). Elles sont larges à l'intérieur et au »/ dehors, et étroites au milieu, avec des arcs et des lacs (?). La chapelle principale est très élevée, ainsi que la niche (tabernacle) qui surmonte l'autel, et qui est supportée par un pilier ^ à chaque coin. Tout cela est fait dans le même bloc de pierre. Les autres chapelles ou autels, avec leurs grottes, ne sont pas revêtues d'ornements dans leur hauteur comme la grande. De chaque côté de la porte principale sont plusieurs grands arcs-boutants qui vont en diminuant, pour former d'autres arcs^ jusqu'à la petite porte, laquelle n'a pas plus do 9 palmes de haut et 4 palmes et demie de largo. Les portes de côté sont faites de la même manière, mais elles ne sont pas aussi larges au commencement et se terminent dans la même largeur que la porte principale. Du côté du dehors de cette église sont sept
pili ers en forme delunes (?), lesquels sontéloignés de 12 palmes du mur de l'église. Ces piliers sont reliés l'un à l'autre par un arc et ces arcs se rejoignent à la partie supérieure de l'église en une voûte tellement bien faite qu'elle est un vrai chefd'œuvre et qu'on ne pourrait faire mieux (?).
Ces arcs extérieurs paraissent avoir plus de 2 lances de hauteur. On ne voit pas dans toute cette roche, dans laquelle a été creusée cette église, une seule différence de pierre ; elle paraît n'être qu'un seul marbre. Le champ, ou le cloître qui est autour d'elle, a été aussi pratiqué dans le même bloc; il a 60 palmes de large à chaque extrémité et est de 100 palmes devant la porte. Au-dessus de cette église (?), où l'on a eu à tailler la pierre, sont neuf grands arcs, comme des cloîtres, qui descendent du sommet jusqu'en bas, pour les sépultures placées sur les côtés, comme celles de l'autre église. L'entrée est au pied du rocher même ; il y a quatre-vingts marches taillées dans la pierre et d'une largeur telle que dix hommes se tenant par la main pourraient y passer, et la hauteur de cette entrée (?) est d'une lance ou plus. Ce passage a dans la partie supérieure quatre Irons qui, outre les extrémités, donnent du jour dans le chemin. Entre ce rocher et l'enceinte de l'église, il y a une sorte de champ, avec plusieurs maisons, et on y sème de l'orge. (Alvarès, ch. uv, p. S9-60.)
[Sainte-Marie o\x Notre-Dame], — L'église de Notre-Dame n'est pas aussi grande que celle du Sauveur, mais elle est beaucoup plus ouvragée. Elle a trois nefs; celle'du milieu est très élevée avec de grands lacs et des roses sculptées finement dans le même rocher. Dans chaque nef sont cinq colonnes, surmontées chacune de ses arceaux et de ses voûtes bien assemblées et bien construites. Il y a en outre dans la grande nef une colonne très haute sur laquelle est placée une niche, surmontée d'un fleuron si délicatement travaillé qu'on le croirait fait en cire. A l'entrée de chaque nef, se trouve une chapelle avec son autel, dans le genre des chapelles de Téglise du Sauveur. Seulement il y en a plusieurs à chacune des deux portes qui sont
m VIE DE I.ALIBALV
aussi grandes et de même façon que celles de l'église du Sauveur (?). L'église a extérieurement six piliers : les deux qui sont de chaque côté sont comme appuyés sur le mur; les quatre autres en sont éloignés ; ils sont reliés l'un à l'autre par des arcs très bien faits, et au haut desquels sont des niches également bien fuites, et très hautes, comme des porches au-dessus des portes. Ces niches sont bien proportionnées, aussi longues que larges; elles ont 15 palmes de longueur et autant de largeur. Il y a une enceinte, très belle et très élevée, aussi bien par derrière que sur les côtés et par devant, dans le rocher, de la hauteur de l'église. Cette église a 80 palmes de long et 64 de large ; en outre, en face de la porte principale, on a construit dans la même grande roche, une maison dans laquelle on donne à manger aux pauvres. Le passage qui conduit de l'église en dehors débouche dans cette maison; c'est par elle qu'on entre à l'église, par-dessous le rocher même (où il y a) un très long espace. De chaque côté de cette église, en face des portes latérales, est une autre église. Cette église de Notre-Dame est la cathédrale de toutes les autres églises de cet endroit; elle a un très grand nombre de chanoines.
[Les Martyrs]. — L'église qui se trouve du côté de l'épître (c'est-à-dire à droite) a la même longueur et a la même largeur que celle de Notre-Dame. Elle a trois nefs et dans chaque nef sont trois colonnes très bien faites et d'une œuvre égale ; elle n'a qu'une chapelle et un autel faits comme ceux des autres églises. Sa porte principale est très bien ouvragée; elle n'a pas de portail devant, mais un couloir qui est au-dessous du rocher et qui va comme un chemin à l'église de Notre-Dame. Ce couloir va très loin; on y monte par quinze marches faites dans le même (bloc de) rocher ; il est très obscur. Du côté de Notre- Dame, cette église aune très jolie porte latérale et deux belles lucarnes ; par derrière et de l'autre côté le rocher est escarpé et très âpre, nullement travaillé. Cette église s'appelle les Martyrs.
[Saint e-Croix]. — L'ég-lise qui a été construile du côté de l'évangile (.à gauche) de Notre-Dame se nomme Sainte-Croix. Elle est petite, sa longueur est de 68 palmes. Elle n'a pas de nef, mais elle a au milieu trois colonnes qui paraissent se joindre au sommet à une voûte très bien faite ; l'intérieur en est simple. Du côté de l'église Notre-Dame, se trouvent une porte latérale très élégante et deux fenêtres bien ouvragées. Elle n'a qu'un seul autel comme les autres églises, et une porte v/* principale d'un beau travail. Elle n'a pas de petite cour ni de façade par devant, mais seulement un couloir, très long et très obscur, qui conduit dehors par-dessous le rocher.
[Eiyimanuet]. — L'église d'Emmanuel est très ornée aussi bien en dedans qu'au dehors. Elle est petite; sa longueur est de 42 palmes et sa largeur de 20. Elle a trois nefs; celle du milieu est très haute et terminée par une voûte. Les nefs des côtés ne sont pas voûtées et leur toiture est plate, comme le sol de l'église. Ces nefs reposent sur cinq piliers; leur largeur ou grosseur est de 4 palmes en carré et ils sont éloignés de quatre autres palmes du mur de l'église. Ses portes sont bien ornées, aussi bien la porte latérale que la porte principale et elles ont toutesles mêmes dimensions, 9 palmes de hauJ et 4 de large. Elle est tout entourée en dehors par une cour à trois degrés qui en fait le tour, excepté devant les portes, lesquelles ont chacune une petite cour et cinq marches toutes taillées dans le même bloc de rocher, sans aucun morceau rapporté ni brisure. Cette église possède en outre un chœur, ce que n'a aucune autre église; on y monte par un escalier en limaçon, très bas, car un homme haut de plus d'une palme donnerait de la tête au sommet. Le plafond est uni comme le sol de l'église : de même les nefs et les côtés, quelle que soit leur hauteur (?), seulement on débouche (par l'escalier) dans de petites maisons ou cellules, qui communiquent entre elles par des portes ; des portes donnent aussi accès du chœur même dans v ces maisons ou cellules. On ne se sert de ce chœur que pour y y conserver des caisses de vêtements et des ornements d'é-
glise. Ces caisses doivent avoir été fabriquées dans l'intérieur du chœur, parce qu'elles ne pourraient y entrer d'aucun côté, et, même en morceaux, je ne sais pas comment on pourrait les y faire entrer. Les murs extérieurs de cette église ont en outre des sortes d'assises de pierre, ce qu'on ne voit pas dans les autres. L'une fait saillie au dehors d'environ 2 doigts, tandis que l'autre rentre en dedans de la même épaisseur, en alternant ainsi depuis le bas des marches de l'escalier jusqu'au sommet de l'église. L'assise de pierre qui fait saillie a 2 palmes de largeur, celle qui est en retrait n'en a qu'une seule; et elles se succèdent ainsi dans toute la hauteur du mur, de sorte qu'en comptant ces pierres, on trouve que la muraille a 52 palmes de haut. L'enceinte de cette église, ainsi que son mur, est taillée en dedans et en dehors dans le même rocher; on y entre par trois portes très belles, comme de petites portes d'une cité pu d'une ville fortifiée.
[Saiîît-Georges]. — L'église de Saint-Georges qui est taillée dans un grand bloc de pierre, se trouve au-dessous des autres comme si elle en était séparée. Elle est, comme elles, façonnée dans un seul bloc. On y entre par dessous le rocher ; il y a huit marches à monter, puis on entre dans une belle et grande maison, avec un banc de pierre qui en fait le tour à l'intérieur ; à l'extérieur le rocher est brut. Dans cette maison, on donne Taumône aux pauvres, qui s'asseoient sur les bancs. A l'intérieur de l'église, on trouveunendroit en forme de croix (?) ; cette église est donc faite comme une croix. De la porte principale au mur latéral il y a la même distance qu'entre les portes de côté, tout est bien proportionné et bien travaillé du côté des portes du dehors ; on n'entre pas parla parce qu'elles sont fermées. En entrant dans l'enceinte de l'église, à la main droite, où le rocher est entièrement brut, il n'y a qu'une porte, qui est de la hauteur d'un peu plus d'un homme. Dans le mur même, il y aune espèce de réservoir, comme une arche, plein d'eau. On y monte par des marches. Les Ethiopiens disent que cette eau jaillit à cet endroit, mais qu'elle ne court pas ;
ils en emportent chez eux pour s'en servir contre les mauvaises fièvres et disent qu'elle est efficace contre elles. Tout le pourtour de l'église est plein de sépultures comme celui des autres églises. Au-dessus est une croix double dont les brasjsont égaux et encastrés l'un dans l'autre, comme les croix de l'ordre du Christ. En dehors le rocher est plus élevé que l'église; sur ce rocher extérieur sont des cyprès et des oliviers sauvages. Mais il me répugne de parler davantage de ces monuments, parce qu'il me semble qu'on ne me croira pas et qu'on pourrait taxer ma description de mensonge, pourtant je jure par le Dieu tout-puissant que tout ce que j'ai écrit est vrai et que j'aurais pu dire beaucoup de choses que j'ai passées sous silence pour qu'on ne me traitât pas de menteur. Car aucun autre Portugais n'a vu ces édifices ; moi seul suis allé les visiter parce que j'en avais entendu parler.
L'endroit où sont élevées ces églises est situé sur le flanc d'une chaîne do montagnes, à un jour et demi de marche du sommet. Lorsqu'on descend la montagne, il semble que cette chaîne ou ce versant soit presque séparé d'une autre ligne de montagnes, mais elle s'y rattache. De cet endroit au pied de la montagne il y a encore une grande pente, et au loin, à une distance que l'on peut évaluer à la vue à 4 ou 3 lieues, sont de vastes plaines que l'on dit être à deux journées de marche, mais je crois qu'iln'yen a qu'une. Les Ethiopiens disent qu'on trouve dans ces plaines d'autres édifices semblables à ceux d'Axum, des sièges de pierre, ainsi que d'autres monuments et que c'était là que résidaient les rois, tandis que les reines habitaient les autres édifices. Ces plaines sont du côté du Nil ; je n'y suis pas allé et je rapporte, pour l'avoir entendu dire, ce fait qui m'a beaucoup étonné. On me dit aussi que toutes ces églises furent construites dans l'espace de vingt-quatre ans, et que cela est écrit; qu'elles furent faites par les Gibetes, c'est-à-dire par des hommes blancs, parce que les Ethiopiens reconnaissent bien qu'ils ne sauraient exécuter des travaux aussi parfaits. Ils affirment qu'elles furent faites par ordre du roi Lalibala, dont le nom signifie miracle ; qu'il porta ce nom ou bien qu'il lui fut
donné parce qu'il fut entouré d'abeilles le jour de sa naissance et que les abeilles s'approchèrent de lui pour le purifier, sans lui faire aucun mal ; ils disent qu'il n'était pas fils d'un roi, mais d'une sœur du roi (qui rég-nait alors) ; que ce roi mourut sans avoir de fils et qu'il légua le royaume à son neveu, le fils de la reine ; ils ajoutent que ce fut un saint, qu'il fait beaucoup de miracles et qu'il jouit à cause de cela d'une g^rande renommée.
Avant notre départ d'Abyssinie, le Prêtre Jean donna ce fief d'Abrigima à l'ambassadeur qu'il envoya en Portugal. J'ai visité deux fois ces églises; la seconde fois, je suis venu les voir avec l'ambassadeur lorsque celui-ci prit possession de son fief. Pendant que nous parcourions le pays, nous vîmes venir vers nous des calages [qala hacê, messager royal). Ce mot signifie messager ou parole du roi. Ces calaçes dirent à l'ambassadeur de prendre possession de ce fief d'Abrigima; que le Prêtre Jean lui faisait remise du gibir, c'est-à-dire de l'impôt qui lui était dû par son prédécesseur et que lui-même ne lui devrait cet impôt que lorsqu'il aurait la jouissance de ce fief. Ils dirent qu'il était dû au roi cent cinquante bœufs de labour, trente chiens (?), trente zagaies et trente petits boucliers. (Franscisco Alvarès, Verdadeira informaçào^ ch. liv, p. 59-62.)
DESCRIPTION DE ROHLFS
Après m'être un peu réconforté, j'allai visiter les différentes églises qui avaient déjà excité l'admiration des Portugais et qui, en réalité, n'ont pas leurs pareilles dans le monde, car toutes les églises que l'on admire à Lalibala sont monolithes. Les Portugais attribuent la construction de toutes ces églises à Lalibala, mais c'est évidemment une erreur, car dans l'architecture des diverses églises l'on ne saurait méconnaître un style plus ancien et plus barbare et un style plus moderne et plus délicat. On ne saurait nier pourtant que Lalibala a pris une grande part à la construction de ces merveilleux monu-
menls, et l'église qui porte son nom a bien été construite par lui.
Je fus reçu à mon arrivée par les moines et les prêtres avec beaucoup d'empressement, et il ne fut pas question de me faire retirer mes chaussures ni de pratiquer d'autres formalités comme l'avaient exigé les prêtres des autres églises que j'avais déjà visitées ; ils me firent entrer, dans toutes les églises, m'introduisirent dans le saint des saints, ou jusqu'au maîtreautel. Je remarque que la disposition adoptée aujourd'hui dans toutes les églises nouvelles de l'Abyssinieet même dans celles qui ont déjà plusieurs siècles d'existence et qui consiste à murer soigneusement le Saint des saints et à le séparer du reste de l'église, comme cela avait lieu dans le temple des Juifs à Jérusalem, n'était pas usitée en Abyssinie dans les premiers temps du christianisme, car toutes les églises de Lalibala, telles que nous les voyons aujourd'hui, ont un maître-autel unique, comme les autres églises chrétiennes. On trouve pardessus tout dans ces monuments le pur caractère chrétien, tandis que pour les nouvelles églises abyssiniennes, il faut savoir d'abord qu'elles doivent être des maisons de Dieu chrétiennes, ce qu'aucun Européen ne pourrait reconnaître de luimême.
La mieux conservée est l'église Saint-George!?, qui est séparée des autres; c'est (dans sa forme) une croix parfaite; elle a été taillée dans une seule pierre. On dirait une pièce qui vient de sortir de la main d'un confiseur. Chaque bras de la croix peut avoir 40 pieds à la base et autant jusqu'au sommet. Quatre colonnes à l'intérieur soutiennent le toit, qui a été façonné dans le même bloc de pierre que l'église et ne forme qu'une masse avec elle.
La plus grande de ces églises et la plus parfaite à l'origine est celle dédiée à Medanhe Allejn ou au Sauveur du monde; c'est une basilique complète, et l'on ne peut rien trouver de plus beau, pour l'harmonie des proportions entre le tout et ses parties.
L'église à^ Emmanuel est aussi parfaite dans ses formes.
142 VIE DE LAUBALA
Elle a 24 pas de long, 16 de large el 40 pieds de haut; comme toutes les autres, elle est taillée dans un seul bloc de rocher.
La plus ancienne paraît être l'église à'Ahba Libanos^ puis celle de Mercure, ornées de sculptures colossales.
Il y a en outre une église de Gabriel et une église de Marie, qui est réunie à celle de Dabra-Sina, qu'on appelle aussi église de Golgatha ou de Lalibala. Le roi Lalibala est enterré dans l'église de Golgatha, où un autre saint célèbre de l'Abyssinie, Selassé, a aussi son tombeau.
A côté de plusieurs de ces églises, la pierre volcanique qui constitue le sol de Lalibala et des environs et dans laquelle ces remarquables édifices monolithes ont été taillés, a mal résisté au temps et, comme la génération actuelle ne fait rien pour les conserver, ils marchent vite à la ruine. L'église de Saint- Georges est encore aujourd'hui bien conservée; au contraire, la belle église de Medanhe-Allem qui autrefois était entourée à l'extérieur d'une colonnade haute de 40 pieds, taillée dans le même bloc de pierre et reliée à elle, n'a plus aujourd'hui que quatre colonnes ; les autres sont tombées autour d'elle. Il serait temps que l'on fît quelque chose pour ces monuments admirables de l'ancien art chrétien.
On me montra tout avec la plus grande afTabilité et le plus grand empressement; ici c'était une cloche; là une cassolette à encens(ouun encensoir) ; ailleursune couronne ecclésiastique ou bien une croix que l'on me faisait admirer. La tolérance de ces prêtres alla si loin que mon serviteur musulman Abder-Rahman, qui me servait d'interprète, put m'accompagner partout. Je dus môme dans l'église de Saint-Georges me vêtir du propre manteau de saint Georges. Ce n'étaient plus, à vrai dire, que des lambeaux horriblement sales et suspects, mais les bons prêtres y mettaient une telle insistance, afin de me faire partager les bénédictions de leur patron que, pour ne pas passer pour un mécréant, je devais me montrer tout joyeux de porter ce vêlement désagréable pendant ma visite à l'église Saint-Georges. Plusieurs de ces églises sont très bien dotées; celle do Marie a même des cloches; d'autres possèdent des
meubles qui feraient honneur à toute église catholique en Europe.
Toute la journée se passa naturellement à visiter ces monuments remarquables et lorsque le soir je revins à la maison où j'étais descendu, je trouvai mon hôte devant la porte avec un grand pot de tedj, c'est l'hydromel ou eau de miel aigre^ boisson agréable et forte suivant son degré de fermentation, que l'on rencontre seulement chez les riches abyssins, car la préparation en est trop coûteuse pour ceux de la classe ordinaire.
Le jour suivant, je fus de nouveau attiré par ces églises. Je ne pouvais pas me rassasier de voir ces merveilles. Je pus aussi être témoin du grand nombre de pauvres, de mendiants et de voyageurs qui étaient nourris devant l'église de Marie. La distribution de nourriture a lieu tous les jours à la même heure et les églises ont pour y subvenir de riches fonds et beaucoup de revenus, car les habitants de Lalibala ou des environs et des pèlerins riches y apportent de l'argent et des cadeaux. Le clergé de toutes ces églises, y compris les moines, est cependant considérable et peut s'élever à deux cents personnes environ.
A côlé de ces curiosités antiques, on vous monlre aussi à Lalibala sept oliviers, qui y ont été transplantés tout jeunes de Jérusalem. Ce sont aujourd'hui de grands et magnifiques arbres. Leur âge doit toutefois être considérable, car l'un d'eux n'a plus qu'un tronçon et deux autres se sont confondus en un seul. On me fit voir comme une chose remarquable une colline ombragée par un arbre et appelée Dabra siti, où le roi Lalibala aurait enseigné et prêché. On appela aussi mon attention sur une simple croix de pierre placée sur le chemin conduisant à l'église Saint-Georges, mais personne ne put me dire dans quelle circonstance cette croix avait été élevée.
La ville de Lalibala est bâtie sur sept collines situées sur un des versants occidentaux de la grande montagne Aschete, tlont la hauteur peut atteindre 10,000 pieds. Même à 7,000 pieds d'altitude, le climat y est excellent; les arbres qui abritent les
huttes et son site charmant en font un vrai paradis. Il peut y avoir maintenant de douze cents à quinze cents âmes; mais elle était certainement plus importante autrefois. Plusieurs chemins pratiqués dans le rocher, des restes de vieilles églises, dont la tradition ne paraît pas avoir conservé le souvenir, de nombreuses ruines d'habitations qui étaient mieux construites que celles de nos jours, attestent suffisamment que Lalibala était autrefois une localité bien différente de la ville actuelle, alors même qu'on n'aurait pas pour confirmer cette opinion le témoignage des églises. (Rohlfs, Land und Volk in Africa, p. 141-146.)