CHAPITRE PREMIER
Paine el famille de Joachim Pecci.- Les Pecci originaires de Sienne. — Partisans des Médicis au seizième siècle. - Les Prospeci. - Bapléme deJoachim-Vincenl. — Les eminenies venus de la comtesse Anna. - Témoignage du cardinal Joseph Pecci
'enfant qui devait être un jour Léon XIII naquit à Carpinefo.
Il y a en Italie plusieurs localités qui portent un nom semblable au Carpineto Romano, ainsi appelé par certains auteurs, à cause de sa situation dans la province même de Rome. Hors du Latium,'la plus remarquable de ces localités est la forteresse de Carpineti, bâlie sur les flancs des Apennins Émiliens, prés de Reggio. Ce fut le séjour favori de la comtesse Mathilde, la grande bienfaitrice des papes (1).
Notre Carpineto, pour nous servir des termes du Méinoire authentique qui doit être notre guide (2), est une petite ville de 5,000 habitants, située sur le versant des montagnes qui s'élèvent en face de Velletri. Cette bourgade, assise comme
(1) 104C-1H5. - C'est à Canossa, dans la principale forteresse de la comtesse Mathilde, que l'empereur Henri iv'alla trouver Grégoire VU. — Am. Renée, la Grande Ilalienne.
(2) Nous désignerons par Mss. le précieux manuscrit mis à notre disposition au commencement de ce travail.
2 téoN XIII.
un nid d'aigle entre deux rochers, était naguère une des places fortes de la péninsule. Ses murs et ses fortifications en ruine attestent encore l'importance de sa position au point de vue stratégique. Non loin s'éle^•îlit l'antique Cuentra, cité volsque détruite par les Romains. Là se trouvait aussi une forteresse, dont les voyageurs aiment encore à visiter les décombres. Los traditions locales rapportent qu'elle fut renversée au seizième, siècle par les soldats du duc d'Albe.
Vers la même époque, Carpineto devint un apanage de la famille Aldobrandini. Le neveu du pape Clément YIII (i), le cardinal Pietro Aldobrandini, y bâtit à ses frais un couvent de franciscains réformés, dont nous aurons occasion de parler dans la suite.
Le chemin de fer de Rome à Naples passe à quinze kilomètres de Carpineto. Le voyageur qui désire visiter cette petite ville s'arrête à la station de Segni.
La route qui sépare Carpineto de Segni est très pittoresque, et il est fort agréable de la parcourir à pied ou en voiture, par un beau jour de printemps, alors que tout reverdit dans la plaine. Au pied des monts, le chemin s'engage dans une espèce de défilé profond, entre des murailles tapissées d'arbustes et de plantés grimpantes. Ce défilé a été creusé , durant le cours des siècles, parles eaux impétueuses du torrent qui coule de la montagne. L'air pur et frais que l'on respire en s'élevant au-dessus de la campagne, les spectacles grandioses qui s'offrent aux regards à chaque détour du chemin, les splendides horizons qui s'élargissent à mesure que l'on approche du sommet, la vapeur lumineuse et embaumée qui remplit l'atmosphère en avril, et qui, enveloppant la plaine d'un voile bleuâtre, prend sur les collines et les montagnes lointaines la teinte dé la pourpre la plus délicate, tout en un mot sur la terre et dans le ciel captive le regard- et remplit Tâme d'une sorte d'ivresse. Celui qui est sensible aux beaux spectacles de la nature se trouve sous l'impression d'un charme puissant, et,, sans penser à la fatigue, il atteint bientôt le sommet de la crête.
Naguère, le voyageur ne s'arrêtait le long du chemin que
Fig. 1. — Maison de Carpineto, où est ne Léon XHI.
pour jeter un regard dans la plaine et sur les hauteurs qui dominent à l'horizon. 11 suspend désormais son ascension à un kilomètre çnviron de la cime. Lu, sur une pente douce, entre
4 LEOX Xlll.
deux pics sauvages, se trouve un château en style français. Des massifs de cliâtaigniers l'entourent, et devant la porte d'entrée, des pelouses vertes forment un agréable contraste avec les sombres couleurs du rocher. C'est la maison de campagne des Pecci, oii Vincent et Joseph encore enfants passaient les mois chauds de Tété. C'est là aussi que durant les vacances les deux joyeux écoliers savouraient les délices de la vie de famille, et respiraient à pleins poumons l'air embaumé de la montagne. Plus tard Yincen/.ino, comme on appelait alors le futur pape, revenait seul du Collège romain , et ne retrouvait au Casino ni sa mère bien-aimée, ni son cher Peppo, le compagnon de son enfance, le vénérable cardinal Joseph Pecci qui survit, octogénaire, en 1889. On montre au voyageur, non loin de la maison, un grand chêne sous lequel Vincenzino aimait à se reposer pendant qu'il lisait et s'appropriait les plus beaux passages des classiques latins.
Mais voici Carpineto. C'est bien un nid d'aigle, placé sur le bord même du précipice entre d'énormes rochers (I). Il n'est pas étonnant que les races pélasges ou étrusques, qui les premières ont pénétré dans ce pays, aient choisi une telle position pour y fixer leur dejTieure et s'y fortifier contre l'ennemi. Oublions, enpénélrantdanscesruesétroitesetirrégulières, les bellesconstruclions dont le pontife actuel a embelli Carpineto et les améliorations de tout genre dues à sa patriotique munificence; rappelons-nous la vieille cité de 1810, avec ses maisons du moyen c(ge, groupées sans symétrie sur les inégalités de la montagne.
Quatre églises s'élèvent dans la petite ville : l'une est la collégiale fondée parle pape Clément XIV; deux autres, construites en style ogival, remontent à l'époque de Callixte III (2); toutes sont dans un triste état de délabrement. Les soldats de la Révolution française ont passé par là, signalant leur présence par le sacrilège, et le pillage. Le clergé, dont les ressources, peu considérables avant l'occupation étrangère, ont encore été diminuées par le gouvernement de Bonaparte, est dans l'impuissance de réparer les temples saccagés.
(l)C'esirexpP€ssion dont se sertie vénérable cardinal Joseph Pecci en faisant la description de son pays natal.
(:2j lioj-U58.
r> Li:o.\ Mil.
A CÙIÔ crime (h- cos (églises, se trouve un éclinco seigneurinl (la seizième s^iècle, dont les maîtres sont, en mars 1810, le colonel Dominique-Louis Pecci, âgé de quarante et un ans, et son épouse Anna Prosper! Buzi, qui est dans sa trente-septième année. Dieu a béni leur union en leur accordant de nombreux enfants : Charles, âgé de seize ans; Anna-Maria, qui en a bientôt douze; Catherine, qui entre dans sa dixième année, Jean-Baptiste, qui est dans sa huitième; Joseph, qui est à peine âgé de quatre ans, et Joachim^Vincenf, qui n'a pas encore Lin mois (1)
C'est une famille aux mceurs patriarcales, dans laquelle la noblesse des sentiments se transmet avec la noblesse du sang. Par son origine, elle appartient à l'ancienne aristocratie de Sienne. Depuis que Léon XIII a pris possession du siège pontilical, les Siennois aiment à montrer au voyageur le palais Pecci, situé tout près de leur belle cathédrale. Dans l'intérieur de cet édifice on remarque encore plus d'un tombeau portant le nom des Pecci.
Au commencement du seizième siècle, alors que l'Italie élai' envahie par les armées rivales de la France et de l'Espagne, de luisérables intérêts de famille ou de parti divisèrent les nobles .-iennois et florentins et réveillèrent l'ancien antagonisme cintre Florence et Sienne. Il s'agissait de rétablir et d'afîermir en Tos i.ane la puissance des Médicis; l'Espagne et la France se disputaient l'avantage d'avoir cette dynastie sousleur protection, afin de dominer en Italie. Les Pecci se déclarèrent pour les descendants de Laurent le Magnifique et s'attirèrent ainsi la haine de Inirs concitoyens. Quiconque se rappelle les péripéties de la lutte que Sienne soutint plus tard contre Come T"" et le marquis de Malegnano, la part que les femmes elles-mêmes prirent dans le terrible siège, croira facilement à la haine que les ardents patriotes nourrissaient contre tout Siennois partisan des Médicis
Sous le pape Clément YII, (jui était lui-même de cette maison, un descendant des Pecci, encouragé par le pontife, se réfugia dans les États l'omains et s'établit avec sa famille à
(W Voir la note à la fin du cliapiire.
pig. 3. — Carpineto, Eglise de Saint-Léon, où Léon XIH a rempli les fonctions d'enfant de chœur.
ô LÉON xm.
Gàrpinelo. Là» ses descendants, tandis que les troupes du marquis de Malegnano ravageaient le territoire de Sienne, se trouvèrent à l'abri de la guerre et loin du théâtre des passions qui, à toutes les époques troublées, s'agitent encore longtemps après que les soldats ont remis l'épée au fourreau, semblables à ces incendies qui succèdent aux tremblements de terre dans une ville déjà ruinée.
Les Pecci de Carpineto échangèi'ent la carrière des armes pour celle de la jurisprudence, tenue en si grand honneur dans les républiques italiennes. Chez la plupart des peuples du Nord, l'aristocratie féodale n'a jamais fraternisé avec l'aristocratie intellectuelle. Chez les nations latines, au contraire , l'homme de lettres , le jurisconsulte , le savant, l'artiste recevait de toutes les classes sociales un brevet de noblesse qui le rendait l'égal des princes eux-mêmes. Les familles les plus anciennes et les plus nobles de Bologne, par exemple, s'honoraient de voir leurs fils, et quelquefois leurs filles, occuper dans l'université une chaire de jurisprudence ou de littérature
Les Pecci trouvèrent à Rome cette estime du génie, de la science et des grandes carrières professionnelles. Aussi se distinguèrent-ils parmi les magistrats et les jurisconsultes. Ferdinand Pecci acquit, sous Benoît XIV (1), une grande réputation d'homme de loi. Jean-Baptiste Pecci fut vicaire générai d'Anagni, puis élu évoque de Segni; mais il mourut avant de prendre possession de son siège. M*"" Joseph Pecci se fit à Rome une telle réputation de jurisconsulte et d'avocat, que Pie VI lui confia toutes les affaires de la famille Braschi , impliquée alors en de nombreux procès. Sous Pie VII, il occupa une position plus élevée et plus importante encore ; ce pontife le fit commissaire général de la chambre apostolique, place qui lui donnait un grand pouvoir et un grand crédit.
Le comte Ludovico Pecci, dont nous avons déjà parlé, élait colonel dans la garde impériale italienne sous Napoléon P^
11 épousa, le 27 novembre 1791, Anna Francesca Prosperi Buzi de l'antique Cori {Cora), cité volsque détruite par Rome , et située à peu de distance à l'ouest de Carpineto. Donna
Marianna Prosperi accompagna sa fille au palais Pecci avec une nombreuse escorte des notables de Cori, parmi lesquels était le comte de Cataidi. La comtesse Anna apportait à son mari avec un sang illustre et une belle fortune toutes les qualités naturelles et les 'vertus chrétiennes qui font l'épouse et la mère.
Son quatrième fils, dont nous entreprenons de raconter la vie, naquit le 2 mars 1810. L'enfant fut baptisé dans la chapelle du palais par le chanoine CattOfli. Il fut tenu sur les fonts baptismau.v parle chanoine Caporossi, représentant M^^ Joachim Tosi, évêque d'Anagni, et reçut les noms de Joachim- Vincent-Raphaël-Louis. Il eut pour marraine Donna Candida Ualdarossi.
Le nom de Vincent lui fut imposé à la demande de la comtesse, qui avait une singulière dévotion envers saint Vincent Ferner. Tant que vécut cette mère vénérée, son quatrième fils s appela toujours Vincent; ce fut seulement vers 1830 qu'il prit, pour ne plus le quitter, le nom de Joachim.
Ajoutons ici quelques détails sur le caractère religieux des montagnards carpinétains. Ils sont restés, en dépit des révo- Jut.ons fidèles à la foi vive et pratique de leurs ancêtres. Au miheu du seizième siècle, une effroyable épidémie menaçait de dépeupler la montagne. Les habitants, assemblés dans leglise de Sainle-Marie-du-Peuple, firent vœu à la sainte Vierge que tous les ans, dans chaque maison, un membre de la famille jeûnerait pendant une journée sll plaisait à Dieu d'arrêter les ravages de la peste. La tradition locale atteste que le fléau cessa le jour même. Il est certain aussi que ce jeûne s'ob.erve encore dans toutes les familles.
La piété filiale des Carpinétains pour la Mère du Sauveur se manifeste par une autre coutume non moins touchante lous les soirs, durant la morsson , les paysans, au retour des champs, portent chacun une gerbe de blé qu'ils offrent a leur eghse paroissiale, au milieu des cris de Viva Maria' Uva la Madonna! Puis ces gerbes sont déposées au pied de 1 autel de la Vierge.
Voilà le nriilieu moral dans lequel se développa, dès l'enfance, Joachim- Vincent Pecci. Latmosphére de la maison
iO LEON XÏIl.
paternelle n'était pas moins favorable à l'accroissement de tous les dons excellents dont la Providence l'avait orné.
La comtesse Anna pouvait s'appeler avec raison une maîtresse femme. Son sens pratique embrassait non seulement le soin de sa maison, de ses enfants, de ses domestiques; il s'étendait encore au besoin à l'administration des propriétés qu'elle avait apportées en dot àrson époux, ou qui formaient le patrimoine des Pecci. Elle possédait les grandes qualités ({ue l'on admire en Léon XIlI : activité infatigable, vaste capacité s'élevant apx affaires les plus hautes et les plus multiples, sans négliger les détails les plus minutieux, capacité qui se rencontre rarement dans la même personne.
Cette ressemblance extraordinaire se remarque dans le portrait qui est toujours au grand salon du palais Pecci, à Carpineto.
La comtesse Anna trouvait dans son mari, en tout ce qui regardait l'éducation de leurs enfants, un concours parfait, comme elle était pour lui la plus éclairée des conseillères et la plus dévouée des compagnes. Le portrait du comte Ludovico, jeune encore et portant, un grand air de distinction sous son uniforme de colonel, se voit aussi au palais de Carpineto.
Une épouse et une mère si accomplie était en même temps une grande chrétienne.
« C'était une femme dévouée aux pauvres et aux bonnes œuvres, que notre mère, disait dernièrement le troisième de ses fils, le vénérable cardinal Joseph Pecci. Elle travaillait toujours pour les nécessiteux. Dans les années où les récoltes avaient manqué, elle faisait cuire du pain qui se distribuait à sa porte, ou qu'elle envoyait aux infirmes et aux malades.
« Elle était aussi l'âme de toutes les œuvres de zèle et de charité dans la ville et les environs. Mais celte activité extérieure ne lui faisait rien négliger de ce qui regardait le soin de sa famille et l'éducation de ses enfants. Elle s'est donné trop de peine, et par là elle a mis un terme à ses jours. »
Ce qui faisait le charme et le bonheur de cet intérieur vraiment chrétien^ c'était l'étroite union d'esprit et de cœur entre les deux époux. Une affection mutuelle et l'espérance des récompenses éternelles leur rendaient faciles et doux les devoirs
LÉON xiii.
dont l'accomplissement impose toujours bien des sacrifices. La foi était la lumière qui éclairait pour eux le chemin de la vie; leur dévouement inaltérable les faisait aimer de leurs enfants et admirer de leurs serviteurs et de leurs amis (1).
(1) DoKiNiQiE-LoLis PECCunaquit Ic 2 juiii 17G9; il mourut le 8 mars 1838. Anna PRosPF.ni Bizi Pecci, ncc le 30 décembre 1772, morte le S aoiil 18-i'».
^ Leurs enfants :
Chaules, ne le ■■Ti novembre 17!)3, mort à Rome le 29 août I87!i.
Anna Mahia, née le 23 mai 1798, morte le 27 août 1870.
Catherine, née le 4 novembre 1800, morte le 13 juin 18C7. /
.ItAN-BAPTisTE, né le 20 octobre I80i, mort en 1883.
Joseph (aujourd'hui cardinal), né le 15 févrici' 1J07.
.lOACHiM-ViNCF.NT, ué Ic 2 niais 1810.
Ferdi.na.nd, ne le 7 janvier 1810, mort à 1'» ans.
Colombes, symboles des âmes. Pointure des citacombcs-