Vie de Louise d'Orléans reine des Belges
Le 25 du mois de mai 1809, la ville de Palerme s'éveilla au son des cloches de ses cent églises. On allait célébrer l'union d'un prince français et d'une princesse napolitaine. L'un était ce jeune chef de la maison d'Orléans, auquel l'histoire réservait de si belles pages ; l'autre devait donner, plus tard, sur le trône de France 4'exemple de toutes les vertus.
Cette noble et illustre maison de Bourbon, que l'infortune poursuivait de tant de rigueurs, cherchait ainsi a rapprocher ses rameaux, à mesure qu'ils s'éclaircissaient au ventde la tempête révolutionnaire; si l'échafaud de 1793 et, plus tard, les fossés de Vincenncs avaient eu raison du malheureux LouisX VI et du jeune duc d'Enghien, les Bourbons de France et de Naples se préparaient en Sicile, pendant que les aigles de Napoléon se montraient victorieuses dans les champs de Wagram, à doter les trônes futurs de toute cette génération de princes vaillants et de princesses accomplies dont nous avons vu la maison d'Orléans s'enorgueillir depuis.
C'est à Palerme, le 3 avril 1812, que naquit Louise-Marie- Thércse-Charlotte-Isabelle, dont la Belgique pleure la perte aujourd'hui. Son frère, d'abord duc de Chartres et, depuis, duc d'Orléans, prince royal, avait aussi vu le jour à Palerme. Ils étaient les premiers fruits de cette union qui a fait jusqu'au dernier jour l'admiration de l'Europe, parce qu'il lui fut donné
d'allier la noblesse et la grandeur des races souveraines aux vertus et aux mœurs pures qu'il faut aller chercher loin des cours.
L'éducation de la princesse Louise fut celle de toutes les filles de la reine Marie-Amélie. Les conseils de cette tendre mère, sa piété douce et facile, son inaltérable bonté devinrent la règle des jeunes princesses, et la haute raison de leur père, unie aux sévères leçons de l'adversité, ajouta, de bonne heure, à de si nobles exemples. Quand la princesse Louise d'Orléans quitta la Sicile pour la France, elle n'avait guère que trois ans. Mais, plus tard, on lui raconta les malheurs de toute cette royale famille de Bourbon à laquelle tant de liens la rattachaient, car il y avait en elle du sang des Bourbons de Naples et du sang des d'Orléans. Elle sut quels orages s'étaient appesantis sur la branche aînée de sa maison j elle put méditer sur l'infortune de son père, réduit à cacher son rang, et jusqu'au nom qu'il portait, dans un obscur collège des Cantons helvétiques; elle comprit alors ce que peut l'ambition des partis, de quels maux les guerres civiles sont suivies ; et, au spectacle de ces passions politiques poussées jusqu'au délire, de tant de systèmes préconisés et si tôt mis en oubli, de toutes ces popularités conduites au Capitole, puis traînées aux Gémonies, son cœur s'ouvrit pour toujours à l'indulgence et à la pitié.
La princesse Marie, dont la statue de Jeanne d'Arc immortalisera la mémoire, n'était point la seule des filles du duc d'Orléans qui cultivât les arts avec succès. Les gouaches et les dessins de la princesse Louise n'eussent pas déparé les cai'tons d'un maître exercé. Horace Vernet, Scheffer et Delarochc lui donnèrent de fructueuses leçons, et pendant que M""" Mallet et l'abbé Guillon l'instruisaient des choses sérieuses de la vie ou l'initiaient aux mystères et aux préceptes de la religion, Auber, Pacr et le pianiste Kalkbrenncr lui rêvé-
laienl les secrets d'un art qui n'en avait plus pour eux.
On sait avec quel éclat la littérature contemporaine se trouvait représentée dans les salons du Palais Royal, pendant les règnes de Louis XVI II et de Charles X. Là se rendaient Casimir Delavigne, MM. Michclct, Etienne, Cousin, Thiers et Mignet, et rien de ce qu'on recueillait de leur conversation n'était perdu pour la princesse Louise. Si le général Foy et Benjamin Constant élevaient le dialogue aux proportions d'un plus grave entretien, l'étendue de soii esprit la plaçait bien vite à la hauteur du sujet. » Louise se rend compte de ce que " peu d'hommes politiques comprendraient! >» disait quelquefois son père, lorsque, après une longue soirée du Palais Royal, on rassemblait par le souvenir, et dans la douce intimité du cercle de famille, les diiïérents épisodes qui avaient marqué la conversation.
On a souvent dépeint le bonheur intérieur de la famille d'Orléans, alors que placée près du trône sans y monter encore, elle recueillait tous les profils de la popularité à mesure que la branche aînée s'affaissait sous le poids et les diiïicultés d'un pouvoir entouré de périls et que de prochains orages devaient emporter. Nous ne retracerons pas ici ce bonheur d'autrefois, quelque attachant qu'en pût être le tableau.... car ces temps heureux sont bien loin de nous et d'immenses douleurs ont, depuis, effacé leurs dernières traces.
Nous sommes en juillet 1 830 ! La Révolution vient d'éclater. . . on se bat dans les rues de Paris. « Un trône ou l'exil! " a dit M. Laffitte... Que les destinées s'accomplissent donc! Charles X s'éloigne et la branche d'Orléans va régner... Un trône, des grandeurs, des mariages éclatants, toutes les splendeurs d'une race princière appelée à gouverner et qui déjà projette au loin ses rameaux... un horizon presque sans limites... puis, la chute d'un trône, de celui ou était monté le chef de la Maison, et l'exil... — toujours l'exil, pour ces pauvres princes de la
famille d'Orléans! — Et que de tristes pensées, en présence de ces tombes qui, à de courts intervalles, se sont refermées sur une jeune princesse charmante, d'abord, fleur qui naissait à peine et qu'un souffle emporta, puis encore sur le fils aîné du roi, et, plus lard, sur le chef de la famille, l'un des plus grands princes qui aient gouverné la France.
Et voilà qu'après tant de funèbres regrets, une tombe de plus s'est ouverte pour la Reine adorée que tout un peuple pleure aujourd'hui !...