EXTRAIT DE L'OPINION PUBLIQUE
Une belle vie, une sainte mort, le deuil d'un peuple qui s'arrête comme glacé en recevant la triste nouvelle, ce cri qui s'élève partout et que les organes de la presse consignent comme l'expression du sentiment universel : « Nous avons
perdu une bonne mère ! » c'est un spectacle douloureux, mais qui a se» consolations aussi grandes que ses enseignements. Pendant que les parents prient et pleurent, que la religion veille à côté de celle qui fut la Reine des Belges, pendant que le lit funèbre est encore dressé auprès de la tombe qui s'ouvre, la politique aussi peut parler, car elle n'est pas sans entrailles, comme le disent ceux qui ne savent pas ce qu'est la politique monarchique et chrétienne. Dans la chambre mortuaire où repose le corps de Louise de Bourbon d'Orléans, la politique pénètre aussi et ne refroidit rien ; elle se présente sous la forme d'un peuple pieux, les larmes dans les yeux, le crucifix à la main, elle s'agenouille dans la chapelle ardente, elle sanglotle, elle prie avec la mère qui a épuisé ses larmes, avec le mari, les enfants et les frères. A tous ces parents éplorés, elle dit : « Nous avons perdu une mère. »
Ah ! les servitudes des familles royales sont grandes, mais dans les jours où Dieu les visite par la douleur ou par la joie, cette servitude leur est payée. Leurs joies s'étendent à tout le peuple et le peuple prend comme un droit sa part dans leurs douleurs, entre comme chez lui dans la demeure du deuil, console cette famille qui lui appartient en lui répétant : «Dieu nous a tous frappés du même coup. »
La Providence a voulu que ce petit royaume de Belgique, placé à côté du foyer des révolutions modernes, donnât au monde tous les grands enseignements monarchiques pendant la crise révolutionnaire la plus intense que l'Europe ait subie depuis trois siècles.
Livrée successivement par l'absence de la loi salique à plusieurs dominations étrangères, la Belgique est le pays le plus récemment constitué d'une manière nationale à l'état de monarchie. L'histoire le citait pour sa turbulence; le vieil esprit d'opposition y avait laissé un ferment qui s'agitait encore en s'éteignant. 11 avait le bien, il le nourrissait mal, il ne l'appréciait pas. La République se dresse, frappe à sa porte. Comment se défendra cette jeune dynastie qui n'avait pas eu le temps de s'identifier à la vie nationale, qui n'était mêlée qu'à l'histoire d'une demi-génération, qui n'avait pour elle que l'excellence du principe monarchique, sans tradition pour l'appuyer s'il n'y en avait point par la miner? Elle s'est défendue victorieusement par la seule force qu'elle possédât. Elle a montré le vide qu'elle laisserait en se retirant, et le pays, épouvanté à la vue de cet abime, l'a retenue. La monarchie a triomphé sans lutte, révélante la fois sa puissance et sa bonté. L'alliance imparfaite, jusqu'alors, s'est consommée. La prospérité s'est développée à l'abri de l'ordre monarchique; et au milieu des catastrophes lamentables dont l'Europe n'a cesse de retentir depuis trois années, on évitait de parler de la Belgique pour ne pas rendre plus cuisants, par la comparaison, le» maux que la révolution fait souffrir.
Il fallait que cette démonstration fût complétée par le deuil qui s'étend à
l'instant sur toute la Belgique lorsqu'csl prononcé ce mot : « La Reine est
morte! » C'était une bello âme, une noble intelligence, un cœur simple et com-
palissant, un modèle de vertus, une femme aimable, aimée. À son chevet se pressent des enfants qui avaient encore besoin d'elle, des parents cruellement éprouvés. Mais tous les jours il meurt de saintes femmes, des mères qui laissent une mère pour les pleurer, qui à leur dernier soupir entendent leurs enfants crier : «Mon ange gardien remonte au ciel! » Tous les jours la mort frappe à coups redoublés dans quelque noble famille, et les plus belles, les plus brillantes, les plus sympathiques, les plus utiles existences sont tranchées souvent par des coups affreux. Le peuple ne prend point le deuil pourtant. On ne voit point le crêpe s'étendre aux frontons des édifices privés, le commerce cesser la vente, les voilures disparaître des rues, et le silence se faire comme pour que la prière et les sanglots puissent s'entendre partout.
Pourquoi ce temps d'arrêt dans la vie de tout un peuple? C'est que la femme qui vient de mourir est la Reine; c'est que ses vertus et sa sagesse, si elles n'avaient à s'exercer que dans le cercle de la famille, n'en étaient pas moins la propriété du peuple tout entier, qui en ressentait la bienfaisante influence ; c'est que les familles royales sont mêlées à la vie des peuples si indissolublement qu'elles ne peuvent perdre un de leurs membres sans que chaque famille du peuple se sente atteinte.
Politiques orgueilleux et insensibles, qui vous révoltez quand vous entendez un roi dire : Mon peuple ! allez demander le sens de ce mot, aussi doux que vrai, aux Belges qui vous l'apprendront auprès du cercueil de leur Reine.