A BRUXELLES, LE 24 OCTOBRE
n Dominus dédit, Dominiis absliilit. »
« Dieu nous l'a donnée, Dieu non» l'a ôlée... » (lib. job. I .)
Messeigneurs,
C'est donc en vain que nos yeux la chercheront encore celle douce Majesté que nous avons vue si souvent ici. humblement confondue dans l'assemblée de tous. Sa place y est vide !
Oh! si jamais la parole humaine s'est sentie impuissante, c'est pour exprimer aujourd'hui la plainte de nos cœurs.
Comment traduire cette douleur intime, profonde et résignée de deux familles royales , cette affliction de tout un peuple qui éclate en sanglots et s'épanche en prières; ce deuil universel et cet amour filial que la multitude, accourue de tous les points du pays, apporte à celle qui était sa reine , sa mère et sa providence ici bas? Toute voix est insuffisante en présence de ce spectacle, toute oraison funèbre est bien faible à côté de celle-là, prononcée par une nation entière , dans ce silence sublime que la douleur fait partout !
Mais Dieu qui nous l'avait donnée et qui vient de nous la reprendre, ne demande-t-il de nous que la douleur? ne veut-il pas aussi la reconnaissance, et nous faire peut-être mieux sentir en nous l'enlevant, la grandeur du don qu'il nous avait fait? n'allend-il pas de nous un souvenir fidèle?
Quand, du haut de la chaire, nous contemplions ici la Reine volontairement descendue du trône , la louange s'arrêtait sur nos lèvres et nous nous taisions, vaincus par la puissance de l'humilité chrétienne; mais maintenant que pour la trouver, nos regards s'élèvent vers cet autre trône d'où l'on ne descend plus, nous laisserons échapper et se répandre une parole longtemps contenue , et nous dirons quel était ce don que Dieu nous avait fait dans celle qui fut pour la Belgique et pour l'Europe vn gage de paix;
Pour le Roi. pour les siens, pour ceux qui souffrent, un ange de consolation ;
Pour tous, Mn puissant exemple.
Dieu voulait sans doute que l'éloge fût plein et qu'il comprit la vie et la mort de
Louise-Marie-Thérèse-Charlolle-Isabelle d'Orléans, première Reine des Belges.
Elle naquit h Palerme le 3 avril 1812.
Sa mère, la princesse Amélie des Deux Siciles, sœur de l'impératrice d'Allemagne, des reines de 8ardaigne et deNaples, avait épousé un fils de France, exilé de sa pairie par la force rôyolulionnairc. Mais quand on est du sang royal,
tout est grand , l exil autant que la gloire, et les époux étaient dignes l'un de l'autre.
L'épouse, celle qui devait être la mère de notre Reine, n'était pas seulement la sœur des erapereurset des rois, elle était encore petite-fille de Marie-Thérèse, si chère au cœur des Belges.
Était-ce là un aimable jeu du hasard?
II n'y a pas de hasard, Mes Frères, sinon pour notre ignorance, et si quelque chose se joue dans la conduite des choses humaines, c'est la sagesse de Dieu... Ludens caram eo in orbe teirarum.
II faut entendre comment une des plus grandes voix du christianisme prend en pitié ceux qui, « mesurant les conseils du Très-Haut à leurs pensées, ne le » font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme »> il peut! Comme s'il avait, à notre manière, des vues générales et confuses, et » comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses des- » seins les choses particulières qui, seules, subsistent en vérité.
» N'en douions pas, Chrétiens, Dieu a ordonne dans les nations les familles » particulières dont elles sont composées, mais principalement celles qui doi- » venl gouverner les nations , et en particulier , dans ces familles , les personnes » par lesquelles elles doiNent ou s'ékMcr ou se soutenir ou s'abattre * ! »
C'est ainsi que Louise-Marie d Orléans était destinée à servir d'appui à l'élévation du peuple belge et à conquérir l'amour qu'il portait à Marie-Thérèse.
AxiMï avec quels soins Dieu ne nous la preparail-il pas ? Pouvait-il mieux lui dunner une éducation de reine ou de mère du peuple, qu'en la faisant grandir sous les yeux de Maric-Amelie , cette femme forte qui la mil au monde dans I exil et qui, du fond d'un nouvel exil, est revenue la voir mourir, recueillant à la Gn de la noble vie de sa fille le frull des habitudes de simplicité , de force et de piété profonde qu'elle lui avait inspirées.
Mais si Dieu formait de loin une reine au peuple belge, de plus loin encore formait-il ce peuple pour une dynastie que lui désirait Charles-Quint, qu'avait espérée Isabelle et qui, par une autre Isabelle, devait être le don de l'avenir.
Les lois qui président à la constitution des sociétés ressemblent à celles de la nature. Quand un arbre jette de profondes racines , c'est qu'il promet une forte croissance, et s il pénètre bien avant dans l'obscurité, c'est pour être revêtu de splendeur. La Providence traite ainsi les nations. Elle les fait prendre racine daiks lobscurité de leur origine, les forme peu à peu dans l'humble progression de leur histoire, dessine dans leur cara<;tère l'unité qui les distingue, leur donne dans leur foi une sève puissante, et, quand l'heure de leur élévation est venue, elle en indique elle-même les instruments et les soutiens.
Je dis qu'elle indique elle-même ces soutiens, car nul n'a le pouvoir, ni la multitude, ni ses assemblées , de créer les faits antérieurs d'où ils resulieni,
Bossiiet.
lit la valeur qui leur appaviieni. Ce que Ihomme peut, c'est de les reconnaître, de les acclamer et d'y correspondre. La Providence voulant donc couronner !e long travail de la nationalité belge et montrer ce qu'il y avait de sève dans le caractère et la fidélité de ce peuple, le glorifia tout à coup au milieu de trois grandes nations, qu'elle intéressa toutes les trois à sa jeune gloire, par le choix du chef de sa nouvelle dynastie et le mariage du premier roi des Belges avec Louise-Marie-Thérèse de France.
Le 9 août 1832, l'union bénie dans la chapelle de Compiègne révéla aui nations étonnées deux faits du premier ordre : lalliance de la France et de l'A ngleterre, formée à cette occasion même et qui fut alors la sauvegarde de la paix du monde ; la reconnaissance de la neutralité belge, qui fixa d'une manière rationnelle et durable les limites si longtemps incertaines et disputées des nations voisines.
A ce double point de vue, la reine Louise-Marie fut donc un don de paix pour la Belgique et pour l'Europe. Dieu voulut que lange tutélaire de notre patrie fût la fille du grand Roi, promoteur de la paix générale, parce que nulle n était plus digne de la main du prince conciliateur dont le trône a la gloire d èire le lien de tous les autres.
Cette grande œuvre de l'indépendance de la Belgique avait paru, à son origine, hardie, téméraire, aux puissances qui ne l'acceplèrenl qu'avec doute et défiance. Mais le Roi et la Reine crurent en nous. Ils virent dans le cœur delà nation aiitre chose que ce qui fait les révolutions; il y virent ce qui les termine : l'esprit de tradition et de foi, I amour de la religion et de l'ordre. Ils confièrent à la Belgique leur dynastie, comme la Belgique leur confia la garde de sa nationalité; et ils nous consacrèrent un dévoùment qu aujourd'hui nous leur rendons.
La Reine, associée à nos destinées, eut la joie de les voir grandir avec la renommée de sagesse de son royal époux. Dix-huit années de règne intelligent et modérateur et de persévérante nationalisation avaient assez soutenu les institutions ei secondé les mœurs publiques pour permettre à la Belgique d'être éprouvée ! La première épreuve fut terrible, la seconde est accablante ! La première date de trois ans à peine, quand un cri d'eflioi se répandit partout au bruit de la chute d'un trône, dont l'absence reste encore le principedun ébranlement général, d'une agitation qui n'a pas cesse. La seconde est devant nous, et nous ne l'apercevons qu'à travers nos larmes !
Une noble lige se détache la première de l'arbre dynastique! Elle est tombée doucement dans les bras du Roi, et cependant la secousse que ce grand cœur en éprouve est si forte, sa douleur, la nôtre, si profonde, son eipression. si simple, si amère, si incomparable, que l'excès de notre affliction nous console, et que la communauté de notre peine devient une nouvelle preuve de Vunion qui fait noire force, de l'indissoluble lien qui attache le peuple à son Roi.
Qu'elle reste grande donc noire trop légitime douleur, mais qu'elle soit sans trouble et jamais semblable à celle (jui n'espère plu.s! Quelle nourrisse, au con-
traire, par le souvenir de la Reine, de la fille de St. -Louis, une double espérante au fond des cœurs, celle de la vie présente et celle de la vie future. De la vie présente aussi , car si les puissances sont ébranlées, si le nœud qui nous y attachait semble s'être relâché à son tour par celte mort imprévue , si Dieu, enfin, semble nous frapper après nous avoir bénis, il faut penser que c'est moins pour nous perdre que pour nous avertir. L'ordre troublé autour de nous peut se rétablir, la Reine, revivre en vérité dans ses enfants que Dieu tient en réserve pour la conservation de son œuvre. Si elle n'est plus là pour être médiatrice de douceur entre les puissantes du monde , elle est toujours vivante pour être médiatrice de grâce entre le Ciel qui frappe et la terre qui a besoin de Dieu !
Médiatrice de grâce... oh: que ce nom lui convient bien! N'a-t-elle pas eu, comme celle qui surtout et par-dessus tout a mérité ce nom, une vie de prière, d'amour, de courage et de douleur ?
Elle, qui était si digne et si grande devant les hommes, que la majesté lui semblait naturelle, tant elle était simple; qui était si recueillie devant les autels que son altitude inspirait l'adoration pour Dieu et <» le respect pour elle! » les heureui témoins de sa vie intérieure savent que les préoccupations si nombreuse» d'une cour ne lui ont jamais fait négliger cet avertissement de l'Esprit-Sainl : « Avant d'aller à Dieu prépare ton âme ! » Ils savent avec quelle (idélité elle s'acquittait chaque jour de .ses plus sublimes devoirs, avec quelle constance elle les a accomplis jusqu'à la fin, et ils n'oublieront jamais celle parole de sa dernière heure : « Suis-je assez préparée? »
Ange d'amour et de consolation autant que de prière, elle aimait fort luui ee que Dieu lui avait donné à aimer :
Son père, aux côlésdui|uelelle brùlaild'èlreelseplaçait en efTet quand la Révolution,conspirantdans l'ombre, préparait au Roiunemorl humainementinévilable;
Sa mère, la plus dévouée et la plus éprouvée des mères, qui trouvait dans son royal enfant un cœur capable de répondre à un dévouement sans mesure et à des infortunes sans égales, un cœur d'une tendresse si invincible que, triomphant des distances, il s'épanchait tous les jours dans celui qui chaque jour aussi lui rendait épanchement pour épanchement.
Ses frères, ses sœurs, toute celle grande et noble famille, modèle entre toutes par la vie d'intimité , la vie d'intérieur que rien ne remplace (nous voudrions le dire assez haut pour être entendu de ceux qui l'oublienl );
Son époux et son Roi pour lequel elle avait tout quille, et qu'elle aima pardessus tout, après son Dieu ;
Ses enfants..., mais je n'ai pas de naroles pour dire cet amour, et si j'en avais, il est un silence et des larmes qui les feraient expirer ;
Ses pauvres, enfin, qui étaient les siens, parce qu'ils étaient ceux de Dieu, et qui de leurs gémissements composent aujourd hui l'éloge le plus cher à la mère qu'ils ont perdue !
N'a-t-elle pas pensé à leurs petits enfants et n'avons-nous pas des écoles de
ia Reine? Y a-t-il une seule bonne œuvre, un seul établissement de charité, qui n'ait connu ses largesses toujours renaissantes , depuis la crèche et l'asile jusqu'à l'hospice, l'hôpital, le refuge et la prison?
C'est qu'elle avait les deux attraits de Jésus-Christ : l'amour des petits et des infirmes, de l'enfance et du malheur! elle avait aussi appris de lui à être douce et humble de cœur. Et nous demandons si ce n'est pas pour elle qu'a été prononcée cette parole célèbre :
» Fille, femme, mère , Reine ; telle que nos vœux l'auraient pu faire, plus que » tout cela, chrétienne. Elle accomplit tousses devoirs sans présomption et fut » humble, non-seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes » les vertus *. »
» Douce, non par bienséance seulement, mais par un inépuisable fond de bonté; simp!e, comme tous les esprits supérieurs, et nous savons, de plus en plus , ce que sa modestie n'avait pu cacher à un petit nombre, combien la Reine était de ces esprits-là; prudente, non par calcul , mais par intelligence; discrète comme toutes les âmes droites; dévouée et s' offrant à Dieu sans cesse pour sa première et sa seconde pairie ; elle a vécu sans reproche devant Dieu et devant les hommes , et une gloire si pure est un parfum qui réjouit le ciel et la terre **.
Mais Dieu devait à celte reine la couronne des vertus, la souffrance qui les sanctifie, la patience qui les achève : « Patientia opus perfectum habef**. »
Aussi, voyez combien riche il la lui a faite !
On souffre à proportion qu'on aime... combien donc a-t-elle dû souffrir celle qui a tant aimé !
La Reine avait une sœur, une autre elle-même; Dieu lui a repris cet ange, celle princesse Marie dont le nom nous est resté comme un symbole de sentiment et de piété.
Ses larmes n'avaient pas tari qu'il se fit dans son cœur une source de larmes nouvelles... la mort lamentable et soudaineduduc d'Orléans à laquelle elle n'était pas plus préparée que la France! Hélas! il semble que Dieu voulait que cette pure Majesté mourût par le cœur, car, sa nature plus fragile que son âme, ne put résister au coup terrible qui suivit les deux autres et qui pouvait bien briser la Reine puisqu'il ébranla le monde.
Tout lui devint un glaive de douleur... sa patrie ingrate ou trompée , la gloire de son père , un instant outragée par le doute , le Roi et la Reine errants, fugitifs sur des rivages ignorés de leur fille qui, pendant huit jours et huit nuils, souffrit le martyre de l'incerlilude !
Rassurée enfin sur la paix des siens, le fond de sa vie ne fut plus dès lors qu'un secret de Dieu. Dans la plupart des vies, la prospérité cl l'épreuve se suc-
* Bossuet.
** Bossuet.
*** E[). s..lac.
cèdenl. Dans celle-ci il semblait que la joie et la douleur dussent y régner ensemble. Ne pouvons-nous pas dire que la Belgique fut en grande partie l'instrument de celle joie, comme la Révolution fut l'instrument de celte douleur ?
Épouse et mère heureuse , Reine chérie du Peuple, elle voyait grandir, à côté du Roi, un fils au front duquel doit passer le diadème de son père... et, fille des rois , elle contemplait avec une ineffable affliction sa famille vouée à la proscription, et sa patrie, au châtiment; et si Louise-Marie goûtait encore quelque chose de son propre bonheur, c'est qu'elle le savait partagé par d'illustres infortunes.
Mais la douleur fut maîtresse! Elle vit bientôt descendre son père dans la tombe, et cette troisième mort appela la sienne !
Elle fut sainte comme sa vie *.'
Et quoique celle vie saffaissàt sous la pesanteur de la Croix, Louise-Marie ne murmura , à la On, que cet acte de divine reconnaissance : « Que Dieu est bon de me laisser mourir au milieu de tout ce que j'aime ! »
On vit bien, à celle heure dernière, où la Reine avait puisé sa constance: où sa faiblesse avait trouvé sa force et toutes ses vertus leur élévation... dans l'union avec son Dieu !
Elle le vit arriver comme un hôte connu depuis longtemps et qui, après l'avoir aidée à vivre, venait l'aider à mourir!
Elle avait besoin de lui pour vider le calice! Elle le fil avec amour en présence de tout ce qui l'eût dû rendre amer !
Elle reçut le pain des forts , bénit ses enfants, colla ses lèvres mourantes sur la main de son royal époux, regarda sa mère et les siens, et rendit à Dieu son âme pleine de l'espérance qui ne confond pas!
Nous vîmes alors s'accomplir ce qui est écrit : « Le Roi pleurera, les princes » seront désolés, et les mains tomberont au peuple de douleur et délonnement. »
Nous l'avons dit : aucune parole ne peut rendre la mystérieuse émotion de tendresse que chacun retrouve en soi et rencontre dans les autres. J'ai tort de l'appeler ainsi , Mes Frères, car elle ne doit être un mystère que pour ceux qui ignorent la conduite de Dieu. Il avait accordé une mère à la famille belge ; est-il donc étonnant que celui qui ne fait rien à demi et qui met l'harmonie dans ses œuvres, après avoir donné à Louise-Marie un cœur de mère pour nous, nous ait donné à tous des cœurs d'enfants pour elle !
Là est la raison de ce qui se passe, la vraie cause du sentiment universel.
Mais la tendresse n'est pas la seule chose qui soit au fond de notre douleur. Il sy mêle un respect profond , qui a lui-même sa source dans le caractère de la vertu de l'auguste personne que nous pleurons. Nous le voyons hautement reconnu ce caractère, par toutes les autorités du pays, par les paroles qu'elles adressent au trône; leur accord est sublime, toutes l'ont nommée, non-seulement
' Parole* du Roi.
la bonne , la verlueuse, mais la sainte Reine! Tant il est constant que la vertu chrétienne possède une qualité plus qu'humaine, que les fruits de la grâce ne sont pas ceux de la nature, et que Dieu, venant par lune au secours de l'autre, tient à faire discerner sa présence, et que Dieu fait homme , auteur de la grâce et consommateur de la foi , montre avec clarté où toutes les deux se trouvent véritablement. Jamais donc il n'a été plus vrai de dire, que dans cette grande circonstance : la voiœ du peuple est la voix de Dieu!
Jamais non plus on n'a vu se vérifier avec plus d'éclat la promesse de Jésus- Christ : « Celui qui s'humilie sera éle^é ! »
A proportion qu'elle a dérobé ses bonnes œuvres aux regards du monde, contente du regard de Dieu, à proportion ce Dieu de justice et de bonté imprimet-il profondément dans la conscience publique la certitude et la science de cette incomparable vie !
L'exemple esV toujours un bienfait; mais il grandit encore quand il vient d'en haut. Il n'est une lumière aux yeux de tous qu'à condition d'être élevé. Voyons donc ce que peut la vertu sur le trône et quel don Dieu nous a fait en l'y plaçant ! en l'unissant ainsi à la puissance.
Je dis à la puissance, malgré les préjugés de mon temps, ou plutôt à cause des préjugés de mon temps, à cause surtout de tout le bruit que fait l'orgueil pour nier la hiérarchie des conditions humaines.
A une autre époque, la liberté chrétienne se réfugiait dans la chaire pour des leçons méritées aux maîtres du monde : « Et nu7ic Regcs, intelligitc! » Aujourd'hui, plus que les rois, les peuples ont besoin de leçons, et il faut apprendre au monde qu'il n'échappe pas à Dieu quand il se donne des maîtres. Cette leçon, je le sais, est heureusement peu nécessaire ici, mais dût ma parole me revenir tout entière, sans avoir trouvé personne qui eût besoin d'elle, je la dirai cependant, afin que les échos de ce temple la portent oii elle doit aller...
Oui la puissance est une chose divine*, non-seulement dans la famille, où elle naît d'elle-même par l'ordre de la nature, c'est-à-dire de son auteur; nonseulement dans l'Eglise, cette grande famille des peuples où Dieu l'a prise sous sa sauvegarde en déterminant lui-même sans intermédiaire sa forme, ses Utilités ou la loi de sa transmission , comme il conveiiait à une société impérissable ; mais aussi dans l'Élat , où il a laissé ce soin aux hommes. Les sociétés peuventdonc quelque chose sur la forme, la condition, les accidents delà puissance, mais elles ne la créent pas dans son fond, puisqu'elles en dépendent et n'existeraient pas sans elle. Et quand les déchirements exigent sa réorganisation, elles sont encore sujettes alors à la grande loi des faits qui , dans leur génération, leurs liens et leur ensemble, sont sous la main de Dieu.
Les multitudes, si puissantes pour détruire, ne le sont donc pas pour édifier
■ Omnis poleslos à Dco (7. Paul iiux Romiins.)
sans lui * ; leur agitation ne révèle pas leur lorce, mais leur iufirinité; et Terreur à laquelle elles se livrent, l'erreur, celte faiblesse de l'esprit qui produit ou nourrit toutes les autres, n'est que le fruit amer de la disparition de la foi, lumière , raison supérieure et force tout ensemble , qui apprend à l'homme son insuflisancc et le rattache noblement à Dieu.
C'est elle qui est aujourd'hui l'âme de notre douleur et lui donne le caractère d'un culte de piété filiale et religieuse envers la vertu unie à la royauté.
C'est d'elle que le peuple belge a appris le respect et l'amour du pouvoir. C'est à elle quil doit d'avoir conservé l'un et l'autre. Et c'est parce que le pouvoir a laissé chez nous à la foi la libre expansion de sa doctrine et de ses œuvres, qu'il a été lui-même affermi au milieu de l'ébranlement général, récompensé au milieu du chàtimeni universel.
Réveillons donc notre conflanie au pied de cette tombe très-thrélienne, et sachons nous souvenir du puissant exemple de foi que la Reine nous laii^ise; sachons nous eu souvenir avec amour, puisque Dieu lui-même s'y est complu et a pris soin du la glorilicr d'une manière digne de lui !
Il était si content d'elle qu'il a voulu la voir mourir à l'c&lremilé du royaume, aGn que portée à travers nos [irovinces, comme sur les bras des populations, jusqu'au tombeau qu'elle avait choisi, elle imprimât, en passant, dans le cœur de tous l'empreinte de sa sainie vie et de sa sainte mort.
Ne l'oublions jamais ce long cortège de deuil, ce char funèbre, celte couronne voilée, celte chapelle ardente que cherchaient tous Us yeux, traversant ces multitudes accourues pour s'agenouiller au passage, pour prier et pour pleurer; ces prêtres, ces pontifes, se remettant les uns aux autres le dépôt vénère, avec les prières et les bénédictions de I Église.
N'oublions jamais ce moment douloureux et sublime où le Roi , entouré de ses fils, des princes de France et d'Allemagne, des représentants des puissances étrangères, des ministres, des grands corps de l'État, des notabilités de la nation , d'une foule immense , innombrable , silencieuse , s'inclina devant l'auguste cercueil, et suivit à pied, la lèie nue, les traits profondément altérés par la douleur, ce char de triomphe de la mort, dont on ralentissait la marche, comme si l'on craignait d'arriver trop tôt à la tombe que l'on creusait cl a l'heure du suprême adieu.
l£l plus lard... dans l'humble église, au pied du tabernacle et de ce sanctuaire de Marie où voulut reposer la Reine, nous avons vu une autre reine, celle mère, celle chrétienne, cette martyre, celte Marie-Amélie, résignée et debout, et nous la regardions tous en pensant à la Mère des douleurs et en répétant toui bas : Stabat Malcr!
• Effundam super dumum David et Uabitures Jérusalem spiritum yrâciœ et piecum (/.acli. Vl.)
Non , non , Dieu ne nous fait pas témoins de si grandes choses pour nous ôler l'espérance. De pareilles douleurs doivent être fécondes et porter Dieu à répandre sur nous l'esprit qui doit nous sauver, VesprU de grâce et de prières. Qu'il soit donc béni de nous donner au Ciel un ange de plus pour nous l'obtenir « Dominus dédit, Dominus abstulil, sil nomen Domini bcnedictum! »
Ah ! cet acte de soumission, si difficile à notre cœur, ne le sera pas à notre foi.
Mais considérez, Seigneur, considérez le sacrifice auquel nous consentons, le sacrifice que nous vous offrons! Vous nous l'avez enlevée; rendez-la nous dans ces princes qu'elle nous a formes avec une solli< itude de reine et de mère, qu'elle a confiés au cœur de leur père et placés , à la dernière heure , sous les aîles de la religion qui la lui rendait douce!
Et comme elle prie pour nous, pendant que nous prions pour elle, nous vous supplions, quand tout à l'heure les mains du poiilife élèveront vers le Ciel la victime sacrée, d'entendre ce qu'elle vous dira pour sa mère et pour les siens , pour le Roi et pour ses enfants, pour l'État et pour l'Église, pour la Belgique et pour la France! 0 mon Dieu, écoutez-la et exaucez-la !
I J N DE L 0 U V U AG li.