‹ Vie de Louise d'Orléans reine des BelgesChapitre 27 sur 28 · DE QUELQUES FUNÉRAILLES ROYALES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES FUNÉRAILLES ROYALES

Le journal YlndépendaïKe a publié sous ce titre un curieux récit des cérémonies funèbres auxquelles donna lieu la mort de plusieurs souverains qui ont régné sur les provinces belges. Nous le reproduisons ici :

L'événement déplorable qui met la Belgique en deuil va donner lieu à l'une de ces cérémonies lugubres et imposantes qui émeuvent au plus haut point une grande cité. Déjà l'on se préoccupe des honneurs qui seront rendus à la dépouille mortelle de notre bien-aimée Reino. L'ambition de chacun est qu'ils soient dignes de la princesse accomplie que le pays entier pleure et pleurera longtemps encore. Ce n'est pas chose vainc que ce pieux hommage rendu à la mémoire d'une personne chère. Heureuse est celle qui a su inspirer tant d'amour et que tant de regrets accompagnent à sa dernière demeure. Heureux est le peuple qui sait éprouver une douleur semblable à celle qui a éclate si spontanément et si généralement à la réception de la fatale nouvelle venue d'Ostcnde.

Les obsèques de la Reine seront magniliques. Nous ne parlons pas des décorations funèbres auxquelles l'honneur de la Belgique veut qu'on donne une grande pompe; il y aura quelque chose de plus touchant et de plus significatif encore que le luxe du cortège, ce seront les larmes de tous les infortunés que la pieuse et compatissante princesse si cruellement enlevée à notre amour comblait de ses bienfaits avec une générosité égalée seulement par sa délicatesse. Dans l'attente de la cérémonie sainte et triste à laquelle notre capitale se préparc, on se demande quels ont été les usages observés antérieurement dans des occasions semblables. Nous allons dire en quoi consistèrent les honneurs rendus à Bruxelles à la mémoire de quelques-uns des souverains qui ont régné sur notre pays.

Une des plus anciennes pompes funèbres qui aient été célébrées à Bruxelles, et dont on ait conservé la description, est celle d'Isabelle de Caslille. Elle eut lieu le 14 janvier 150o. La nef et les cinquante-trois autels de l'église Sainte-Gudule furent tendus de drap noir avec des croix en damas blanc. Un autel couvert de drap d'or fut dressé en avant du chœur ; on y déposa les joyaux de la chapelle de l'archiduc, un morceau de bois de la vraie croix, de pieuses images et d'immenses chandeliers d'argent artistement travaillés par les ouvriers orfèvres de la ville. Le cénotaphe s'élevait en face de cet autel; il était également couvert de drap d'or et surmonté de deux figures d'anges vêtus de blanc; huit cents cierges l'entouraient d'un cercle de feu. Quand le cortège s'avança, il était précédé de trois cents hommes en habits de deuil. Venaient ensuite le clergé séculier et régulier ,

les magistrals, les dignilaire», lesnobles allachés à la cour ei les corps de métiers. Le duc de Clèves et le prince de Chimay marchaient à côté d'un palefroi couvert d'une housse de velours noir traînant jusqu'à terre et portant sur un coussin une couronne d'or; ils étaient suivis des rois d'armes de Galice, de Grenade, de Castille et de Léon avec les pièces de harnachement. Le roi d'armes Toison-d'or précédait l'archiduc Philippe, à la suite duquel venaient les ambassadeurs des princes étrangers et les dames de la cour. La couronne royale ayant été posée sur le cénotaphe, le clergé entonna les Vigiles. Un seul jour ne devait pas voir accomplir toute la cérémonie.

Le lendemain le cortège se rendait dans le même ordre à Sainte-Gudule, où il entendit la grand'messe chantée par l'évèqued'Arras. Après l'offrande, l'oraison funèbre fut prononcée par un dominicain. La messe achevée, Toison-d'Or, élevant la voix, cria :« Très-haute, très-excellente, très-puissante et très-catholique ! » A quoi un héraut répondit : « Elle est morle de très-vertueuse et louable mémoire. » Ces paroles furent prononcées trois fois au milieu d'un profond silence. A la troisième, Toison-d'Or alla enlever la couronne du cénotaphe et la déposa sur l'autel en s'écriant : Vivent Don Philippe et Jeanne, par la grâce de Dieu, Roi et Reine de Castiile. » Cette cérémonie achevée, le cortège se remit en marche et se dirigea vers le palais où il se dispersa.

Ferdinand-le-Catholique venait de mourir. Charles-Quint, alors seulement prince d'Espagne, qui était occupé à recueillir la succession du défunt roi, et se trouvait alors à Bruxelles, lui fit faire dans celte ville de magnifiques funérailles. La description de cette cérémonie, qui eut lieu le 14 mars lol6, a été longuement décrite par le sieur Rcmi Du Puis, secrétaire et historiographe du jeune prince.

L'église Sainte-Gudule fut tendue entièrement de drap et de velours noir, sur lequel se détachait de dislance en distance le blason de Ferdinand. Les cierges et les torches qui éclairaient la lugubre cérémonie étaient innombrables. Quand le cortège se mit en marche, les écuyers du prince prirent les devants pour le diriger. Venait ensuite le clergé de Saint Gudule escorté des religieux de tous les ordres qui avaient leur monastère sur les terres de cette paroisse. La chapelle particulière du prince, chantres et chapelains, marchait ensuite; elle était suivie de vingt-huit prélats, évèques, abbés et prévôts. Immédiatement après s'avançaient dans l'ordre suivant : les magistrals de Bruxelles, les trompettes et les officiers de l'hôtel du prince, les conseillers, les secrétaires et le chancelier de Brabant, les geniilshoninies, les chevaliers cl nobles de toutes classes. Le seigneur de Rolez marchait l'épée d'honneur à la moin devant le char triomphal. Sur ce char, peint et décoré avec grand luxe, s'élevait un arbre gigantesque autour duquel étaient fixées quatre armures complètes. La première était surmontée d'une sirène qui représentait le royaume de Navarre; autour de la troisième s'épanouissait un bouquet d'arbres pareils à ceux qui portent le baume de Judée, pour représenter Jérusalem ; la dernière avait pour emblème un grenadier en tleur et signifiait le royaume deGrenede. Ce char était traîné par quatre chevaux blancs

que montaient des hommes vêtu» à l'indienne , c'esl-à-dire pnré» de plumes diversement coloriées. Le cortège était fermé par les grands personnages, les princes, les ambassadeurs et les membres de la haute noblesse. Quand le prince arriva à l'entrée de l'église, le clergé vint le recevoir et le conduisit au siège qui lui avait été préparé dans le chœur. Quant à Marguerite et à Léonore, sa tante et 88 sœur, elles vinrent incognito se placer sur une estrade à ses côtés, et prièrent très-dévotement, comme le dit l'auteur de la narration, pour le repos de l'âme du défunt. Le lendemain, le même cortège revint processionncllement à Sainle- Gudule et assista à un nouveau service, après quoi le héraut Toison-d'Or acclama le prince Charles héritier des Etats et royaumes de Ferdinand le Catholique.

Le 15 septembre 1555, on célébra à Sainte-Guduleles funérailles de Jeanne la Folle, linforlunoe veuve de Thilippe-le-Bcau. Trois messes furent chantées; à chacune un evèque oflicia. Environ neuf cents membres des métiers et des serments formaient la haie du palais à l'église, ayant des torches à la main. Le cortège était magnifique. On y voyait, outre le clergé, les magistrats, les conseils du gouvernement et la noblesse, des hérauts portant les bannières de tous les États de l'Empereur, les hallebardiers de la cour, en grand costume de deuil, et une masse considérable de pauvres armés de flambeaux. Une partie des cérémonies décrites plus haut y furent renouvelées.

Philippe H était à Arras lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de son père, arrivée le 21 septembre 1558 au monastère de Saint-Just. Le premier coin de Philippe II fut de dépêcher à Bruxelles le comte d'Oiivarès avec la mission d'organiser de pompeuses funérailles en l'honneur de I Empereur défunt. Luimême partit d'Arras peu de jours après et vint s'établir dans un monastère aux portes de Bruxelles, en attendant le jour fixé |)our les obsèques. Par ses ordres, les cloches ne cessèrent de sonner le glas funèbre, et on lit cesser tout passetemps et toute récréation, cumme dit un auteur du tem|)s. La Cour prit le deuil comme aussi les serviteurs du Roi qui étaient au nombre d'environ deux mille. Rien de ce qu'on avait vu dans des circonstances semblables n'approcha du luxe déployé cette fois. A la tête du cortège marchaient vingt et un prélats velus de leurs habits pontilicaux et la mitre en tète, le clergé de la ville et les chantres de la chapelle royale. Venaient ensuite les avocats et gens de plume, les députés des provinces, le président et les commis de la Chambre des comptes, les conseillers de Brabant, etc. Deux cents vieillards en chiiperon noir et portant chacun une hache avec les doubles armoiries du défunt Empereur étaient suivis de tous les officiers et ouvriers de la Cour, armuriers, selliers, charpentiers, peintres, sculpteurs, horlogers, serruriers, les portiers et les huissiers de la Cour, les chirurgiens, barbiers, médecins et apothicaires (nous citons dans l'ordre indiqué par un historien du temps). Les gentilshommes marchaient ensuite, précédés de quatre tambours d'airain qui faisaient entendre des roulements funèbres et de seize trompettes habillés de drap d'or. Nous avons dit plus haut que Charles-Quint avait fait faire en l'honneur de Ferdinand le

Catholique un char allégorique. Philippe II donna des ordres pour que la même idée fût reproduite aux funérailiss de son père. Cette fois le char fut fait en forme d€ galère, afin de rappeler que l'Empereur avait remporté des victoires navales. La galère en question était chargée de figures allégoriques, des bannières et des blasons de toutes les provinces qui était réunies sous la domination de Charles- Quint. Un peintre habile avait représenté sur les (lancs du navire les victoires remportées par l'heureux rival de François l«', avec des inscriptions latines donnant l'explication des sujets. La galère était portée sur une mer figurée, en avant de laquelle marchaient des monstres marins. Venaient alors toutes les provinces représentées chacune par un coursier couvert d'une housse blasonnée. Ainsi, il y avait le cheval de Brabant, le cheval de Flandre, le cheval de Namur,etc. Nous n'en finirions pas si nous voulions décrire tout le cortège dont tout les détails ont été non-seulement transcrits par les historiens, mais aussi représentés ait naturel par la gravure et qui forment une curieuse publication. Il nous a suffi d'indiquer ce que cette cérémonie avait offert de plus caractéristique. Jamais un si grand luxe funèbre n'avait été déployé à l'intérieur de l'église Sainte- Gudule. Le cénotaphe de l'Empereur, que surmontaient le sceptre, le globe du monde etia couronne impériale, ne coûta pas moins de 75,000 ducats. Philippe II, en grand deuil et la tète couverte d'un long chaperon noir, assista en personne à la cérémonie.

Quarante ans après, Sainte Gudule prit sa parure de deuil pour de nouvelle s obsèques royales. Ce furent celles de Philippe II. Le cardinal André qui eut mission de conduire le deuil en l'absence de l'archiduc Albert, alors en Espagne, ne négligea rien pour que la cérémonie fût pompeuse ; mais on n'y vit rien de caractéristique. Philippe II n'eut pas comme Ferdinand le Catholique et comme Charles-Quint les honneurs d'un char triomphal.

Le 12 mai 1612, l'archiduc Albert fil célébrer, non pas à Sainte-Gudule, mais dans la chapelle de la cour, les obsèques de l'Empereur Rodolphe II. La cérémonieterminée, il donnal'ordrequ'on transportât dans la cathédrale une partie des ornements et des bannières dont on s'était servi, et qu'on en décorât la chapelle du Saint-Sacrement des Miracles, où ils demeurèrent longtemps suspendus.

La plus belle, la plus imposante, la plus touchante des cérémonies funèbres dont Bruxelles ait été témoin, fut celle des obsèques de l'archiduc Albert. La Belgique, par la mort de ce prince, était replacée sous la domination de l'Espagne et perdait l'espoir de voir reconstituer sa nationalité. Le corps de l'archiduc avait été exposé dans la chapelle du palais où des cérémonies religieuses furent célébrées. Les funérailles solennelles eurent lieu le 12 mars 1622. Toutes les rues que devait traverser le cortège étaient bordées dune double balustrade en bois noir et 2,500 bourgeois, une torche à la main, formaient la haie. Les maisons étaient tendues de noir et portaient le blason du prince. Les officiers de la cour ouvrirent la marche, suivis des «ermenls, ayant leurs bannières et leurs armes

renversées en signe de deuil. Les tambours et les trompettes, vêtus de drap noir, faisaient entendre des airs lugubres.

Le clergé venait ensuite, puis les officiers de la maison du prince; on avait construit plusieurs chars superbes surmontés de figures allégoriques. Des gentilshommes portaient le grand étendard de l'archiduc, son épée, les différentes pièces de son armure, la couronne et le collier de la Toison-d'Or. Devant le char funèbre marchaient les grands-officiers, parmi lesquels on remarquait Spinola, premier maître d'hôtel; les coins du drap mortuaire étaient tenus par le duc d'Aumale, le marquis de Bade, le comte d'Egmont et le marquis de Mornay. Venaient ensuite quantité de personnages classés selon leur rang officiel, les magistrats, les échevins de Bruxelles, les conseils, les ambassadeurs, etc. Le cortège, qui était parti du palais à huit heures du matin, n'arriva à Sainte-Gudule qu'à deux heures de l'après-midi, après avoir parcouru une partie de la ville. Des milliers de cierges brûlaient dans l'église tendue de noir. L'archevêque de Cambrai et celui de Matines se disputaient l'honneur d'officier; ce fut ce dernier qui l'emporta comme primat de Belgique. Les offices terminés, les gentilshommes de la chambre portèrent le cercueil dans la chapelle du Sacrement des Miracles, «0U8 un dais qu'on y avait élevé, et le descendirent dans un caveau, en face de l'autel. La cérémonie ne fut achevée qu'à sept heures du soir; on y avait employé la journée entière. Toutes les églises de la ville célébraient à leur tour les messes de Requiem pour le souverain dont la Belgique déplorait la perte.

Les obsèques de l'archiduc Albert furent la dernière des grandes pompes funèbres royales qu'on ait vues à Bruxelles. Les funérailles du prince Charles de Lorraine, qui eurent lieu le 10 juillet 1780, furent moins remarquables, comme le disent les historiens, par le luxe qu'on y déploya que par la douleur des assistants. Le 7 décembre de la même année, on reçut à Bruxelles la nouvelle de la mort de l'impératrice Marie-Thérèse, arrivée le 29 octobre. La cérémonie religieuse pour le repos de son âme fût célébrée à Sainte-Gudule. Elle fut solennelle et imposante ; mais on ne vit point à celte occasion comme à celles que nous venons de rapporter, déployer au dehors la pompe de ces grands cortèges dont les obsèques de Ferdinand le Catholique, de Charles-Quint, de Philippe II et de l'archiduc Albert avaient donné le sombre et curieux spectacle. On rapporte que lorsqu'après l'office le héraut darmes appela, suivant l'usage, l'impératrice à haute voix et lorsqu'il lui fut répondu pnr ces mots :«Elle est morte» de longs sanglots éclatèrent sous les voûtes de la cathédrale. N'était-ce pas la plus belle des oraisons funèbres? N'est-ce pas aussi celle qu'on entend aujourd'hui ?

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