ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX
Bordeaux, le 20 mars 1881.
Monsieur le Doyen ,
S'il est vrai, comme vous voulez bien me l'assurer, que l'aimable et belle Touraine garde encore quelque souvenir du jeune missionnaire qui la parcourut de 1820 à 1827, en semant le bon grain partout où cela lui fut possible, il faut avouer qu'elle paye largement cette dette de reconnaissance en m'envoyant à Bordeaux le pieux pèlerin, le grand réparateur, dont elle se glorifie à juste titre, pour sanctifier et charmer ma vieillesse.
Depuis le jour où m'est arrivé, envoyé par vous, M. Dupont, le saint homme de Tours, je ne me sépare presque plus de lui : je l'interroge sur les années de son enfance et de sa jeunesse , pour y retrouver le premier travail de la grâce ; et il me répond en me racontant des anecdotes charmantes, qui
— vin —
tantôt me font sourire et tantôt me touchent jusqu'aux larmes. Quoi de plus curieux que ses saintes colères à l'égard des marchands de tableaux peu décents et des personnes qui se tiennent mal dans le lieu saint ! Quoi de plus intéressant que l'histoire de son jockey, qui le conduit providentiellement chez les petits Savoyards , et l'introduit ainsi dans le monde des œuvres saintes!... Merveilleuses avances du bon Dieu!
Mais aussi, dans notre brillant jeune homme, quel noble caractère ! quelle foi ardente ! quel entrain ! quelle aimable originalité! quel cœur fidèle aux pures amitiés d'ici-bas! La grâce trouvait en lui « un vase d'élection » profond et inaltérable : elle s'y précipita avec abondance et suavité pour se déverser à flots inépuisables sur votre Touraine et, je puis le dire , sur le monde.
Car « ce mort parle encore » grâce à vous, Monsieur le Doyen, il vit, il marche, il agit, cet intrépide pèlerin, que rien n'arrête désormais et qui entraîne les foules aux sanctuaires privilégiés, ce voyageur infatigable qui porte partout « le bon parfum de Jésus -Christ ».
Ah! qui continuera des hommes de cette trempe, ardents et soumis, sachant espérer quand autour d'eux on désespère, riches des dons de la naissance, de la fortune et de l'esprit, se dépensant tout entiers au service de Dieu et du prochain, restant au milieu du monde pour lui donner à tout moment des exemples saisissants d'urbanité, de dévouement et d'ineffable piété?
Votre bon livre contribuera à nous en susciter de nouveaux, et, du ciel où il goûte sa récompense, le saint homme y aidera par son intercession.
Tout me plaît dans cette admirable vie, dont vous avez encore accru le charme en la racontant avec tant d'onction, de grâce simple et d'oubli de vous-même. Mais où l'intérêt redouble, pour moi du moins, qui ai relevé beaucoup d'antiques sanctuaires, et qui consacre mes dernières forces à la construction, dans ma ville métropolitaine, d'une basilique dédiée au sacré Cœur, c'est lorsque vous montrez M. Dupont s'obstinant à la réédification de la basilique de Saint-Martin. En vérité, je ne puis m'empêcher de redire cette parole des saints Livres : Non inverti tantam fidem in Israël. Que Dieu exauce le vœu le plus ardent de M. Dupont, et que la France et le monde , reprenant le chemin du pèlerinage le plus cher
à nos pères, viennent admirer à Tours un monument digne de saint Martin !
Votre livre m'a fait beaucoup de bien; je l'ai goûté, car tout y est écrit d'un style limpide et chaleureux! Pensées, sentiments , expressions , tout y coule de source ! Il me fait marcher à côté des meilleurs hagiographes de notre temps. Je crois qu'il peut être recommandé à tous, prêtres, religieux, hommes et femmes du monde. Ceux-ci y verront comment on peut se sanctifier sans briser aucun des liens qui les attachent à la société; les âmes pieuses qui vivent dans le cloître, feront au pieux pèlerin un accueil empressé , et apprendront de lui à aimer Dieu par-dessus toutes choses, et le cher prochain comme soi-même.
Le souvenir d'enfance que vous me rappelez dans votre lettre m'a remué doucement le cœur. Le bambin qui me servait pieusement la messe est devenu un maître écrivain, éloquent, pieux; il a droit à tous mes remerciements pour son œuvre, dont la lecture m'a charmé, et à mes bénédictions paternelles, que je lui donne de tout cœur.
Recevez, Monsieur le Doyen, l'assurance de mes sentiments affectueux et reconnaissants.
-r FERDINAND, Cardinal DONNET,