LETTRE DE SA GRANDEUR M™ GAY
ÉVÊQUE d'aNTHÉDON (EXTRAITS)
Poitiers, 19 mars 1881.
Cher et vénéré Monsieur le Doyen ,
... Parmi les âmes éminentes dont l'inépuisable bonté de Dieu dote le monde, et qui germent toujours ici et là dans le sol divinement fécond de l'Église, il y en a qui, soit par la sublimité de leur état , la portée et le lustre de leur mission, soit par le caractère même de leurs vertus et de leurs œuvres, sont comme des astres supérieurs que les yeux communs ne peuvent qu'apercevoir, et dont l'orbite est telle, qu'un petit nombre seulement est capable de les y suivre. Il y en a d'autres, au contraire, que Dieu suscite et fait mouvoir dans une sphère céleste, saos doute, mais moins relevée, et qui, plus rapprochées de la terre , du moins par la vocation où elles se sanctifient, répandent sur l'humanité une clarté moins éblouissante , et parcourent une carrière où il ne semble plus téméraire de se lancer après elles. Tel est incontestablement cet humble et admirable chrétien qu'on a osé nommer « le saint homme de Tours », nom que la ville de Tours tout entière et la France et une partie de l'Europe ont déjà ratifié.
Le livre que vous donnez au public, cher et vénéré Monsieur, expose, avec les faits divers dont la longue existence du serviteur de Dieu fut remplie, les vertus bien plus qu'ordinaires qu'il a constamment exercées, les étonnants progrès
que , sans presque sortir des voies communes , il a faits dans la sainteté, et enfin ces prodiges qu'a obtenus, sous les formes variées de bienfaits qui semblent divins , sa confiante et vaillante prière.
A ce titre , la Vie de M. Dupont est un chapitre complémentaire de l'histoire des merveilles qui ont paru de nos temps, et avec tant d'éclat, soit à la Salette, soit à Lourdes. Heureuse France! si elle connaissait, même à cette heure tardive , le temps de sa visite, et, si savante comme elle l'est, comme elle se vante surtout de l'être, dans les connaissances inférieures, elle savait discerner les signes de Dieu, et, éclairée par ces signes mêmes , quittait les voies où elle s'obstine, profitait de tant de leçons données, cessait de rendre à Jésus-Christ son unique, infatigable et immortel Sauveur, « la haine pour l'amour et le mal pour le bien , » et s'arrêtait décidément sur ce chemin fatal où , dans la nuit que font les orages et sous les foudres de la colère divine , on marche à ces abîmes d'où , hélas ! on ne revient pas !
M. Dupont avait le sens des conditions de vie que, depuis plus d'un siècle , la Révolution fait chez nous et ailleurs à la sainte Église. Il voyait les périls sans nombre qui naissent pour la grande foule des âmes et de tant d'outrages faits à Dieu, et de tant de scandales donnés par le monde : scandales qui, sortant de l'ordre des faits, passent à l'état de lois, d'institutions publiques et de principes même de gouvernement. C'est en jugeant ces choses aux clartés de sa foi et de cette divine parole qui était, on le sait, sa lecture quotidienne, que M. Dupont se sentit si souvent et comme irrésistiblement poussé aux œuvres de réparation. Il y voyait, avec raison, le salut, l'unique salut de la France et du monde. Aussi se dévoua- 1- il à l'œuvre de Saint -Martin, présumant, comme bien d'autres plus haut placés que lui et dont le nom est grand dans l'Église, que la restauration de la basilique dédiée à cet incomparable saint pourrait bien présager, accompagner peut-être d'autres restaurations plus importantes encore. C'est ainsi que , mis par la Providence en relation et en parfaite communauté d'esprit avec une pieuse enfant du Carmel, sœur Marie de Saint-Pierre, il se dépensa, avec un zèle inouï, à fonder et à propager l'œuvre de la réparation du blasphème et de la violation du dimanche. C'est ainsi qu'à la fin il fut intérieurement conduit à honorer d'un culte spé-
cial et ardent l'adorable Face du Sauveur, soit contemplée en elle-même et comme expression vivante et sensible de tout l'intérieur du Verbe incarné, soit contemplée dans cet état particulier et si touchant où les prophètes l'avaient décrite et où Ta réduite sa sainte passion. Ce fut en priant devant cette Face divine, la plus belle et la plus maltraitée qui fut jamais, qu'il obtint, nul ne l'ignore, ces innombrables guérisons qui l'ont fait appeler le thaumaturge de notre siècle, sans parler de tant de conversions dont le ciel entier s'est réjoui.
M. Dupont est mort, mais sa tombe parle encore; et outre que journellement, vous nous le racontez, les âmes confiantes éprouvent la fidélité et l'étonnante vertu de son intercession, ses œuvres subsistent, ses œuvres grandissent, et surtout la dernière qu'il avait le plus à cœur, et dans laquelle semblent s'être résumées toutes les autres.
Nous croyons, quant à nous, cher vénéré Doyen, qu'il y a là pour l'Église entière un germe d'un prix infini, et peutêtre une grâce aussi grande, un secours aussi opportun que le fut, au xvii0 siècle, la manifestation et la dévotion du sacré Cœur de Jésus. Qui sait même si la dévotion à la sainte Face n'est pas le développement, le complément, ne pourrait-on pas dire la gloire de la dévotion révélée à Marguerite-Marie ? Toujours est-il que votre vie du grand dévot de la sainte Face servira puissamment à faire connaître, comprendre, goûter et pratiquer le culte si profond et si fécond de cette Face digne de tout honneur.
Daigne Dieu bénir à cette fin et le livre et l'auteur, et tous ceux qui liront ces pieuses pages. C'est le vœu que je forme et la prière que je fais, etc..
•h CHARLES, Évêque d'Anthédon.