MOI
Sa surprise n'étoit égalée que par son chagrin. M. l'abbé Le Surre, habitué à l'esprit vif, aimable, charmant qu'il déployoit dans l'intimité, car M. Frayssinous mettoit beaucoup de feu et d’ame dans ses causeries familières, fut étonné de le rencontrer avec un visage triste. « D'où vient ce changement ? lui demandat-il. — On m'a fait accepter les fonctions de premier aumônier du Roi, dit M. Frayssinous, et ce n'est pas là ma place. »
M. de G... l'aperçut dans une galerie des Tuileries, comme il faisoit ses premières visites, et alloit porter ses cartes, en personne, chez les personnages revêtus des premières charges de la cour. « Où allezvous? Jui demanda-t-il. — Je fais mes premières visites, répondit le premier aumônier. Je n’ai pu refuser l’honneur qui m est fait; mais cette position, cette étiquette, cette cérémonie, me mettent dans un grand embarras. »
Oraison funèbre du cardinal de Périgord, prononcée à Notre-Dame et aux Quinze-Vingts.—Visite du prince de Talleyrand à M. Frayssinous. — Compliment de Louis XVIIT. — L'église de Sainte-Geneviève est rendue au culte. — Second discours prononcé par M. Frayssinous à l’Infirmerie de Marie-Thérèse. — Ce qu’il dit du talent oratoire de M. Fayet.— Jugement sur les Soirées de Saint-Pétersbourg. — Lettres à madame T.
me ——
M. Fravssinous exercoit déjà les fonctions si redoutces par sa modestie, lorsqu'il prononca, le 29 novembre, l’oraison funèbre du cardinal de Périgord, archevêque de Paris, dans l’église métropolitaine de Notre-Dame. M. de Quelen, objet d'une prédilection si paternelle de la part de son prédécesseur, présidoit la cérémonie, à laquelle assistoient le nonce apostolique, les archevêques d’Arles, de Reims, de Rouen, les évêques de Metz et de Nimes, etc. L'orateur se placa dans une des chaires épiscopales qui ornent le chœur de la basilique, pour prononcer cette oraison funèbre, dont il choisit admirablement le texte : Mortuus est in senectute bona, plenus dierum, et divitüs, et glorid ; et regnavit Salomon filius ejus pro eo (1).
Ce texte lui fournit l’occasion de dire, avec un tact exquis, à M. de Quelen :
« S'il a été enseveli dans les regrets et les larmes de tous, il a été particulièrement pleuré de vous, Monseigneur, qui étiez destiné à lui succéder, comme un fils à son père; qui, plus d’une fois, avez manifesté devant nous tout ce que vous
soûteriez de bonheur, s'il vous étoit donné de racheter ses
1) 1 Paral, xx1x, 268.
330 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1821 | jours aux dépens des vôtres; et qui, en héritant de sa charge pastorale, avez hérité aussi de sa tendre sollicitude pour le peuple fidèle qui lui étoit confié. Ainsi, en quittant la terre, il aura comparu devant celui que les livres saints appellent le Prince des pasteurs, avec le double mérite d’avoir gouverné saintement le troupeau de Dieu, et de lui avoir légué un autre lui-même. »
. . - T7 Parlant de ses propres sentimens, dont il ne pouvoit comprimer l'expression :
« O combien, dit-il, le respect et la reconnoissance doivent rendre chère à notre cœur, et pénible en même temps, la tâche de prononcer son Éloge funèbre, et de rappeler les bounes, les belles actions qui ont rempli sa vie tout entière! Dans ce souvenir, il est vrai, se trouve la source de nos consolations ; mais là aussi se trouve celle de nos regrets. »
M. Frayssinous montra le cardinal dans la double épreuve des grandeurs et de l’adversité, honorant les Jours de prospérité par ses vertus, les jours de diserace par le plus ferme courage, les jours de sa dernière restauration par un zèle plein de sagesse.
Après l'avoir représenté doux et régulier dans sa jeunesse, formé dans cette pieuse maison qui étoit comme le séminaire - sénéral du clergé de France, charitable pendant son épiscopat, faisant éclore ou soutenant beaucoup de bonnes œuvres, il fut naturellement appelé à parler de la conduite de l'épiscopat pendant la révolution.
« C’est surtout contre les colonnes de l'Église, contre le corps des premiers pasteurs que les coups sont dirigés : mais le ciel est avec eux pour leur communiquer une force invincible; les jeunes s’unissent aux anciens pour former tous ensemble une sainte phalangse contre l'ennemi commun. Le moment du combat arrive, et, dès la première attaque, on
s'aperçoit qu'il est plus facile de les dépouiller que de les avilir, de les persécuter que de les vaincre. Recevez ici un hommage particulier, vous qui, interpellé le premier par les ennemis de la religion, donnâtes au clergé français le signal d’une héroïque résistance (1). Certes, c’est un beau spectacle donné au monde, que celui de cent trente évêques, qui, s’élevant par la foi au-dessus de toutes les considérations humaines, immolent leur repos à leur conscience, et préfèrent l’exil, la mort même, s’il le faut, à de commodes, mais funestes innovations. Partez, illustres exilés, apparoissez aux nations étrangères avec l'intégrité d’une foi que rien n’a été capable d'entamer; dispersez-vous jusqu’au milieu des communions séparées de la nôtre; dissipez par votre seule présence Îles préjugés dont elles peuvent être imbues; et, marchant à la tête de tant de prêtres fidèles qui suivent vos pas,
(1) M. de Bonnac, évêque d’Agen, mort premier aumônier de Louis XVIIT, et auquel M. Frayssinous venoit de succéder en cette qualité,
Ce prélat dut à la lettre initiale de son siége l'honneur d’être cité le premier au tribunal des faux législateurs pour confesser la foi, et pour donner à tout son ordre l'exemple d’une fermeté digne des temps apostoliques. L'appel nominal commence, et le président, Juif de naissance, somme lévêque chrétien d’abjurer par serment, c’est-à-dire de renier Dieu au nom de Dieu. « Messieurs, dit M. de Bonnac, les sacrifices de la fortune me coûtent peu ; mais il en est un que je ne saurois faire, celui de votre estime et de ma foi : je serois trop sûr de les perdre lune et l'autre, si je prêtois le serment qu’on exige de moi. » L’abbé Fournets de Limoges, curé de Puymiclan, appelé après lui, fit un refus digne du sien : « Je me fais gloire de suivre l’exemple que vient de me donner mon évêque, et de marcher sur ses traces, comme Laurent sur celles de Sixte jusqu’au martyre. » Et cent autres professions de foi successives qui firent trembler l'assemblée, et qui arrachèrent à Mirabeau, son maître, ce magnifique aveu : « Nous avons pris leurs biens, mais ils ont gardé leur honneur. »
I y avoit un heureux à-propos, de la part du successeur de M. de Bonnac dans les fonctions de premier aumônier, à rappeler la courageuse
conduite du prélat qu'il avoit été jugé digne de remplacer.
332 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1821] montrez aux peuples divers cette Église Gallicane, plus belle dans ses malheurs que dans ses prospérités, et plus grande encore que sa renommée. Îl étoit digne du royaume trèschrétien de donner à l'univers un des plus beaux exemples d’héroisme religieux que puissent présenter les annales du christianisme. Pour trouver quelque chose de semblable, il faudroit remonter jusqu’à l'Éplise d'Afrique, au temps de la dévastation des Vandales. »
À cet endroit du discours, presque tous les regards se portèrent, avec quelque malice, sur le prince de Talleyrand, ancien évêque d’Autun, qui avoit déserté la foi olorieusement confessée par son oncle. Malgré son aplomb ordinaire, il se remua beaucoup sur sa chaise. |
M. Frayssinous retraça, avec autant de justesse que de mesure, la situation de la France à l’époque du Concordat de 1801, et parla de la division qui parut alors dans l’épiscopat, comme saint Augustin avoit parlé autrefois du différend entre le pape saint Etienne et saint Cyprien, évêque de Carthage.
M. de Périgord, qui suivit Louis XVII à Mittau, y avoit recu le dernier soupir du confesseur de Louis XVI, mort en assistant des Français que moissonnoit un mal contagieux. Saisissant l'occasion de payer un tribut à ce prètre illustre, l'orateur s'écria :
« O vénérable Edgeworth ! je crois m’honorer moi-même, ou plutôt honorer le sacerdoce tout entier, en rendant ici un hommage solennel à votre sublime dévouement : la terre n’avoit pas de récompense digne de vous; le ciel vous réservoit la plus belle de toutes les couronnes, celle des martyrs de la charité. »
Enfin, M. Frayssinous montra le srand-aumômier, de
retour en France, chargé d’honneurs, et élevé sur le siége de Paris, ayant à ses côtés le fils adoptif de son cœur paternel. La mission que l’orateur remplit à la fin de sa vie auprès d’un prince auguste, et dont il sembloit avoir le pressentiment, nous détermine à citer encore cette allusion au baptème de M. le duc de Bordeaux.
« Déjà, depuis plus d’une année, il se livroit dans cette capitale à tous les soins du ministère pastoral, lorsque le ciel vint réjouir la France par un de ces événemens où la Providence semble se montrer à découvert. O merveille si désirée et si opportune! un rejeton est sorti de la tige des lis, un nouvel Henri nous est né, et l’on peut bien dire que le berceau qui le reçoit renferme la fortune de la France. Quelle mère ! quelle naissance! Et qui ne fut pas tenté de s’écrier : Que pensez-vous que sera un jour cet enfant? Quis putas puer iste erit? Le moment est venu de le porter dans cette basilique même pour le consacrer à son Dieu : vous savez quelle fut la pompe et la magnificence de ce jour si heureux pour tous, mais en particulier pour le pontife, qui de ses mains vénérables et pures offrit à celui par qui règnent les rois l'Enfant miraculeux devenu le signe de la réconciliation du ciel avec la France (1). C’est bien après cette auguste cérémonie qu'il put dire, comme le vieillard de l'Évanpile : Maintenant, Ô mon Dieu! laissez aller en paix votre serviteur; mes vœux sont accomplis; j'ai vu de mes yeux le salut de la France et la paix du monde. »
M. de Périgord s'étoit éteint comme un astre, qui, dans son cours, n’auroit répandu sur la terre que de bénignes et de salutaires influences. M. Frayssinous
(1) C’étoit traduire les mots : Zn tempore iracundiæ factus est reconct-
liatio, qu'on verra se reproduire plus tard dans une autre circonstance.
334 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1821 | ajouta, pour la consolation de l'Eglise de France, que, placé dans le ciel entre saint Remi et saint Denis, ses illustres prédécesseurs, il alloit revivre sur la terre dans les deux prélats héritiers de ses dignités.
La sensation produite par cet éloge fut profonde. On le trouva également plein de force et de sagesse, empreint d'autant de sensibilité que'de talent ; et le cardinal de Bausset, auteur d’une Notice sur le pieux pontife, la fit précéder de ces mots :
«Cette Notice étoit écrite et livrée à l’impression avant que M. Frayssinous eût prononcé sa belle oraison funèbre de M. le cardinal de Périsord, En voyant ce magnifique monument élevé à la gloire du vénérable Pontife par un orateur si célèbre à tant de titres, la première pensée de l’auteur de la Notice fut d’en suspendre sur-le-champ limpression : il ne restoit, en effet, plus rien à désirer pour consacrer à jamais la mémoire des vertus et des services de
M. le cardinal de Périgord. »
Le prince de Talleyrand, touché de l'hommage qui avoit été rendu, avec tant d'éloquence, à son oncle, alla remercier l'orateur.
Dès que M. Frayssinous eut fait imprimer son discours, il le présenta à Louis XVIIE, en lui demandant de vouloir bien y jeter les yeux quand ses affaires le lui permettroient, et 1l ajouta : « Personne en France n’est plus en état que Votre Majesté, de juger du mérite d’un ouvrage de littérature. » Le lendemain, lorsqu'il : eut rempli son office de premier aumônier, le Roi le fit appeler et lui dit : « J'ai lu votre discours deux heures après l'avoir recu. Je l’ai lu avec plaisir, comme on lit tout ouvrage bien écrit; avec attendrissement, parce que jy ai reconnu les traits de mon ami; avec admiration,
parce que } y ai trouvé en quelques endroits la touche de Bossuet. » AL. Frayssinous raconta ces paroles à un ami, presque aussitôt; mais, telle étoit sa modestie, que, plusieurs années après, son ami lui rappelant cet éloge flatteur, 1l en avoit perdu le souvenir.
Le service, célébrée le 29 novembre à Notre-Dame, fut suivi le 5 décembre d’un service célébré dans la chapelle de l'hospice royal des Quinze-Vingts, dont M. de Périgord, comme grand-aumônier, étoit supérieursénéral. Le prince de Croï y présida, assisté de M. Feutrier, vicaire-général de la grande-aumônerie; les archevèques de Reims et de Rouen, l'évêque de Dijon, etc. s'y rendirent; et le désir d'entendre M. Frayssinous, qui devoit répéter l'oraison funèbre du cardinal, contribua à y attirer Madame, duchesse d'Angoulème. Le discours du premier aumOnier ne fut pas moins goûté que la première fois.
Mais le plus beau résultat de cette oraison funèbre fut l'ordonnance du 12 décembre. Louis X VIII avoit éte singulièrement préoccupé en lisant ce que M. Fravyssinous disoit des derniers vœux du cardinal :
« Un désir bien cher à son cœur, qu'il aimoit à manifester, et dont il appeloit avec ardeur l’accomplissement pour le bien des générations à venir, comme pour celui des générations présentes, c'étoit le désir, et de voir consacré au culte de la Patronne de Paris le temple magnifique érigé en son honneur ; et de voir se relever cette illustre Sorbonne, d'ou, pendant plusieurs siècles, ont découlé, comme d’une source intarissable, des ruisseaux de saine doctrine dans toutes les parties de l'Église Gallicane ; et de voir bâtir une demeure plus commode, plus spacieuse, plus saine, pour les jeunes lévites, dont la conservation est si précieuse. Il a eu la con-
solation de bénir lui-même la première pierre de cet édifice; espérons que les circonstances permettront au Roi très-chrétien d'accomplir le reste de ses vœux. »
Louis XVIIT en réalisa sur-le-champ une partie, car l'ordonnance du 12 décembre statua que l’église fondée par Louis XV en l'honneur de sainte Geneviève seroit incessamment consacrée à l'exercice du culte divin sous l’invocation de cette sainte. Elle fut rendue sous le ministère du duc de Richelieu, que remplaca, deux jours après, celui de MM. de Villèle, Corbière, de Peyronnet, de Clermont-Tonnerre, de Bellune, et de Montmorenci.
Une nouvelle chapelle avoit été construite à l’Infirmerie de Marie-Thérèse. Le 19 décembre, jour anniversaire de la naissance de Madame, duchesse d’Ansoulème, protectrice de l'établissement, M. de Quelen, archevèque de Paris, vint la bénir, et le premier aumônier du Roi prononca le discours, en présence de madame la duchesse de Berri, à qui la France devoit, dit-il, le gage miraculeux de ses espérances.
Le même jour, M. l'abbé Fayet prèchoit à Saint-Vincent de Paul sur l'éducation. M. Frayssinous, qui connoissoit ce discours plein de pensées ingénieuses et d'apercus judicieux, et qui rendoit au mérite des autres la justice qu'il se refusoit à lui-même, dit de M. Fayet : « Voilà le véritable orateur. Il n’y en a aucun, dans la capitale, capable de faire aussi bien. »
L'année qui s’achevoit avoit vu paroïtre, avec un succès prodigieux, l'ouvrage posthume de l’illustre comte de Maistre, intitulé : Soirées de Saint-Pétersbourg, livre dont cet homme de génie a dit : « Les Soirées sont
mon ouvrage chéri. J'y ai versé ma téte (1). » Une dame demanda à M. Frayssinous : « Monsieur l’abbé, avez-vous lu ce livre d’or? — Madame, répondit-il, il y a de belles pages ; mais il y a des erreurs. — Comment des erreurs? c'est un livre divin. — Hé! je m'y entends mieux que vous : Je les ai notées au crayon. » Ce jugement, à la sévérité duquel nous ne saurions souscrire, n'étonne plus, quand on songe que MM. de Maistre et Frayssinous envisageoient certaines questions sous des points de vue opposés.
Madame T. ayant perdu sa mère au mois de novembre 1821, M. Frayssinous lui écrivit :
« J'ai su comme vous, madame, ce que c’est que de perdre une mère tendrement aimée, et je suis malheureusement dans le cas de juger de vos douleurs par celles que j'ai ressenties dans le temps. Il me reste une grande consolation, celle de vingt ans de souffrances, supportées avec la plus chrétienne patience. Apprenons de la mort de ce qui nous est cher à rendre la nôtre bonne devant Dieu ; et, pour cela, tâchons de nous faire précéder là-haut des œuvres de la foi et de la charité.
» Que de gens envient mon sort! Mais vous le savez :
» Ni l'or, ni la grandeur ne nous rendent heureux. » » Agréez mes respectueux sentimens. »
Le 6 mars 1829, il développa ces deux pensées :
« Vous voilà toujours dans les larmes et les douleurs. Le ciel, qui a des promesses si magnifiques pour la piété filiale, est loin de s’en offenser ; mais il vous demande aussi de la résignation. Ce monde n’est qu’une suite de regrets éprouvés
(1) Lettre de M. de Maistre à M. Deplace, du 11 décembre 1820. Notice sur Guy-Marie Deplace, par M, Collombet, p. 40.
ou donnés. Un jour aussi vous serez regrettée. Cette vie n’est qu'un rêve, et ne signifieroit rien sans le réveil qui doit la suivre. Faisons en sorte qu'il soit beau.
» Plaignez-moi, au lieu de me féliciter. A mon âge, on n’aspire qu’au repos quand on a un peu de sens commun ; et mon élévation me seroit insupportable si je n’y conservois pas les habitudes de la vie privée. Je suis bien résolu de passer pour sauvage, plutôt que de gaspiller ma vie.
» Adieu, madame, soyez bonne ; soyez heureuse; cherchez en Dieu ce que les hommes ne peuvent vous donner. »
Comme madame T. exprimoit toujours le désir qu'il füt de l’Académie, il lui dit, le 13 février :
« De grâce, madame, ne me poussez pas au fauteuil : je n’en suis pas digne. Il est un homme pour qui il étoit fait : c’est le prince actuel de la chaire chrétienne (1). Tant pis pour ceux qui n’en ont pas voulu. Tant qu’il vivra, la place sera pour lui à mes yeux.
» Je suis touché des sentimens que vous éprouvez au sujet de ce qui vous est cher. Non, le déiste n’est pas l’athée ; mais, dans la pratique, ils sont frères. Quelqu'un a dit que le déisme étoit un athéisme déguisé, et ce quelqu’un s'appelle Bossuet.
» Savez-vous que vous êtes un peu enthousiaste, et que vous donneriez de la vanité à ceux mêmes qui n’en auroient pas du tout. ?
» C’est aujourd’hui un triste anniversaire. Un tombeau nous attend tous : tâchons d’être prêts pour le départ.
» Adieu, madame, je compte sur vos bontés. »
Cette recommandation d’être prêts pour le départ fut encore reproduite en ces termes :
« À mesure que nous avancons dans la vie, elle devient amère par les pertes que nous faisons. Tout nous quitte.
(1) M. de Boulogne.
C’est un dépouillement successif, en attendant le dépouillement total. L’apôtre avoit raison de dire, même au sens physique : Je meurs tous les jours. Portons nos pensées là où rien ne meurt, où tout est vie et éternité. »
Conférences de 1822.
L'arcuevique de Paris, se conformant au dernier mandement de son vénérable prédécesseur, faisoit alors la visite générale du diocèse, et il avoit la douleur de voir les ministres de la religion en butte à la violence dans quelques églises. En ce moment, le premier aumônier du Roi ouvrit, pour la dernière fois, le 3 mars 1822, son cours annuel d'instructions, à Saint-Sulpice, par le discours sur la tolérance civile, religieuse et philosophique. On avoit vu, depuis trente ans, de nombreux exemples de cette dernière tolérance : mais il sembloit que les incrédules eussent voulu fournir, quelques jours auparavant, une nouvelle preuve à l'appui du jugement que le célèbre orateur porta de celle dont ils faisoient profession. Les scènes récentes de l’église des Petits-Pères étoient un témoignage éloquent de la douceur et de la modération des hommes qui avoient pris le nom de libéraux. Quelques-uns des chefs du paru assistèrent au discours si opportun de l'abbé Frayssinous, où ils auroient pu puiser des notions saines en matière de tolérance. Le nonce apostolique, l'archevêque de Paris et d’autres prélats, avoient, d’ailleurs, désiré entendre l'illustre apologiste.
Le 10 mars, il considéra les principes religieux comme
le fondement de la morale et de la société, et le 24 il prouva la nécessité de la religion pour le bonheur public.
Le 12 avril, une assemblée de charité se tint, dans la grande salle de l’archevèché, en faveur des Missions de France. M. Frayssinous, qui avoit fait le discours en 1819 et en 1820, le fit encore cette année. Ce fut celui de 1819 qu'il répéta, en appropriant l’exorde et la péroraison aux circonstances nouvelles où l’on se trouvoit.
« J'ai déjà, dit-il, élevé la voix dans cette enceinte en faveur des Missions ; j’étois persuadé d'avance qu’elles se justifieroient par elles-mêmes. Depuis ce temps, elles ont visité plusieurs provinces : les missionnaires, de concert avec les pasteurs, ont ramené la paix dans les familles, rendu à la religion plusieurs de ses enfans, fortifié l'attachement au Roi. A la nouvelle de ces succès, la haine de leurs ennemis s’est réveillée, et on a renouvelé contre eux les anciennes accusations. »
Après avoir réfuté ces accusations, en prouvant que les Missions ne sont n1 superflues, ni nuisibles, ni infructueuses, l’orateur ajouta en substance :
« Il étoit digne de cette grande capitale d’avoir des missionnaires qui se répandissent dans tout le royaume. Ils ont évangélisé un grand nombre de villes, mème parmi les plus importantes ; ils ont parcouru la France du nord au midi. Aujourd’hui, ils consacrent leurs travaux à cette vaste cité; le premier pasteur les encourage par sa présence. On peut se rappeler encore la première Mission : tous, sans doute, n’ont pas été convertis ; tous, peut-être, ont reçu des impressions salutaires. Il s’est opéré des changemens qui prépareront une génération plus chrétienne. Sainte Geneviève avoit été détrônée comme nos rois : elle a recouvré son temple, qui a été consacré au milieu d’un concours immense, à la
[1822] LIVRE I. CHAPITRE XXX. 341 tête duquel on voyoit nos princes et nos magistrats. Mais quelles sont ces clameurs qui éelatent autour de nos temples, et qui retentissent jusque dans leur enceinte? À qui en veut-on ? S'agit-il de réprimer des prêtres étrangers, qui viendroient prêcher de fausses doctrines contre la volonté des pasteurs? Non, c’est le pasteur légitime lui-même, suivi de quelques prêtres chargés d’annoncer la parole de Dieu, qui est l’objet de ce tumulte. Ainsi, dans le siècle de la liberté, il faut aux ministres de la religion le mème courage qu’au teimps des persécutions païennes. On diroit que nos ennemis veulent pour eux la licence, et pour nous la servitude. Quoi de plus étrange que d’entendre poursuivre, avec des cris furieux, des ministres de paix et de consolation? Mais cet excès d’intolérance n’a paru servir qu’à rendre les fruits des inissions plus abondans. »
Et comme la pieuse fille de Louis XVI assistoit à cette assemblée, présidée par deux pontifes, le nonce apostolique et l'archevêque de Paris, M. Frayssinous ajouta :
« Il ne nous reste qu'à prier pour ceux qui nous persécutent, et à suivre en cela l'exemple de l’auguste princesse qui a su triompher du malheur et se venger de ses ennemis par
sa générosité. »
M. de Boulogne, évêque de Troyes, avoit donne en 1821 une Instruction pastorale sur les mauvais livres. Le premier aumônier du Roi, en montant le 14 avril dans la chaire de Saint-Sulpice, joignit une éloquente réclamation à celle de ce prélat contre les livres irrélipteux.
« C’est pour la première fois, dit-il, que, dans un discours particulier, j’attaque directement les productions littéraires de limpiété moderne. J'ai cru le devoir, et à la religion,
dont, par vocation et par choix, je me suis constitué plus spécialement le défenseur au milieu de vous; et à mon pays, persuadé que ce qui est la ruine du christianisme, lest aussi de notre patrie; et à cet auditoire, qui a peut-être le droit d'attendre de moi, que, dans la situation nouvelle où la Providence m'a placé, je combatte plus que jamais avec force les ennemis du trône et de l’autel. »
Que faut-il penser 1° des auteurs, 2° des propagateurs, 3° des lecteurs des livres contre la religion ? Telles sont les trois questions que M. Frayssinous examine dans cette conférence.
1° Des auteurs. I] seroit injuste de les mettre tous au même rang ; l'orateur les divise donc en deux classes : l’une, des écrivains impies qui nient hardiment jusqu’à l'existence de Dieu; l’autre, des incrédules qui n’attaquent que certaines vérités. Paroissez d’abord, écrivains impies, non pas devant le tribunal de Dieu, dont vous contestez l'existence, mais devant celui du genre humain : c’est là qu'on vous accuse d’être les ennemis de la société. Sans doute, il est coupable le ravisseur du bien d’autrui : mais le besoin, les cris d’une famille aux abois, ont peut-être eu plus de part à son crime que la malice ; au lieu que celui qui, en étouffant tous les remords, cherche à éveiller les passions, à enflammer la cupidité, n’a aucune excuse. C’est un attentat d'ôter la vie à son semblable : mais cetattentat a pu être provoqué par la vengeance, le meurtrier ne cherche le plus souvent qu'une victime, et le mal finit avec son auteur ; au lieu que le sophiste audacieux, qui, dans son cabinet, médite froidement et lentement ses doctrines perverses, qui cherche à les rendre séduisantes, ne peut alléguer en sa faveur aucun prétexte, fera long-temps
[1822 LIVRE L. CHAPITRE XXX. 343 des victimes, et laissera, même après sa mort, des germes de corruption et de discorde. Sans doute, il est digne d'exécration celui qui mêle du poison à la nourriture d’une famille et donne la mort à plusieurs personnes à la fois : mais que penser de celui qui dépose dans le corps social un poison qui pervertit les esprits, dessèche les cœurs, anéantit tous les sentimens nobles et vertueux? De là, passant aux écrivains qui, respectant quelques vérités sacrées, comme celle d'un Dieu, d'une Providence, d’une vie à venir, méconnoissent et combattent la religion chrétienne, l’orateur leur reproche leur opiniätreté contre cette religion sainte, leur mauvaise foi dans le choix des moyens, les conséquences fâcheuses de leur système contre la morale ; et, rappelant cette parole de Bossuet que le déisme n'est qu'un athéisme déguisé, il montre que cette classe d'écrivains ébranle aussi les fondemens de l’ordre et de ja société.
2° Des propagateurs. De nos jours, une effroyable émulation s'est emparée des ennemis de la religion ; tous les arts semblent réunis contre elle; les livres corvupteurs se reproduisent sous toutes les formes. Le nombre des volumes pouvoiteffrayer : on fait des abrégés, où on a soin de recueillir ce qu'il y a de plus licencieux et de plus impie. Le prix en étoit élevé : on le met, par des procédés économiques, à la portée de toutes les conditions. Le burin et le pinceau secondent la licence de la presse. Ainsi, tour à tour peinte et chantée, gravée et écrite, lincrédulité parcourt les provinces, et s'offre avec des prestiges qui ne trouvent que trop de complices dans nos passions. Pour colorer cette indigne conduite, on parle de l'intérêt des arts, comme si ce qui les dégrade pouvoit les honorer et les servir ; de l'intérêt du
344 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1822] commerce, comme si les meilleurs moyens de le faire prospérer n'’étoient pas la probité qui rend sacrés les engagemens réciproques, la modération qui arrête une cupidité effrénée, l’ordre, l’économie, la sécurité publique : or ces vertus et ces avantages sont détruits par ceux qui, en attaquant la religion, troublent la société. À ces considérations, l’orateur ajoute des avis aux chefs de famille sur le danger de laisser entre les mains de leurs enfans ces coupes empoisonnées qni peuvent leur donner la mort.
3° Des lecteurs. Nous ne sommes plus au temps où les fidèles recevoient avec docilité les décisions de leurs pasteurs, et où les productions de l'impiété ne circuloient que dans les ténèbres. Maintenant, ces livres dansereux sont accueillis partout, tantôt par une curiosité toujours indiscrète et téméraire, tantôt par le désir presque toujours trompeur d'approfondir les preuves de la religion. En premier lieu, la curiosité des uns est imprudente et téméraire : car ils sont moins repoussés par le poison caché dans un livre dangereux, qu'ils ne sont attirés par les agrémens du style; on commence par s'attacher à l'écrivain, on finit par adopter ses idées; quiconque est charmé sera bientôt persuadé, et il n’y a pas loin de l’auteur qui plait à l’auteur qui entraîne. Pourquoi aller puiser à des sources corrompues le goût de la bonne littérature? Les siècles de Démosthènes, de Cicéron et de Bossuet, manquent-ils d'ouvrages qui réunissent la justesse et l’utilité à toutes les délicatesses de l’art ? Gelui-là seroit bien exigeant, à qui toutes ces richesses ne pourroient suflire. En second lieu, allésuera-t-on le désir d'étudier la religion dans les livres de ses ennemis ? Il y a trop souvent de l'illusion dans ce
prétexte. Que diroit-on d’un jeune homme venu dans la capitale pour apprendre l’art de guérir, et qui commenceroit ses études par lire toutes les satires contre la médecine ; c'est-à-dire qui se prépareroit à exercer cet art, en compulsant les écrits où on le présente comme un pur charlatanisme? On veut connoitre la religion : mais, pour cela, il faut se dégager de tout préjugé, et se livrer à un examen sérieux. Comment se fait-il qu'on préfère des lectures frivoles et superficielles ? On se croit peut-être au-dessus de la séduction : mais, quand la peste exerce ses ravages dans un pays, on ne va point, par une indiscrète curiosité, se Jeter au milieu du foyer du mal.
Depuis long-temps, un combat terrible est engagé entre le christianisme et l’incrédulité, entre la rébellion et l’autorité. À qui restera la victoire ? A la religion et a la monarchie,
Madame la duchesse de Berri étoit présente à cette conférence. L’orateur en prit occasion d'ajouter :
« Non, elle ne périra point cette race auguste, nécessaire au repos de l’Europe autant qu’à notre bonheur, à laquelle le ciel a donné un rejeton miraculeux; comme un nouveau gage de son éternelle alliance avec elle. »
Dans le discours du 21 avril, M. Frayssinous considéra Jésus-Christ comme le bienfaiteur du genre humain ; et le 28, en présence d’un auditoire d'autant plus nombreux qu'il assistoit à la dernière conférence, l'orateur prononça Île discours sur les Missions qu'il venoit de faire entendre à l’archevèché. Ce qu'il dit, dans la péroraison, sur les destinées futures de la France, produisit
la plus vive impression. Ainsi fut close cette carrière
346 VIE DE M, FRAYSSINOUS, [1822] apostolique que l'illustre apologiste avoit si dignement et si utilement remplie.
Bientôt s'ouvrira pour lui une autre tribune : mais, quelque talent que l’orateur y déploie, son éloquence y est réduite à de moindres proportions.
« Qu'elle est donc grande et belle la mission de l’orateur chrétien ! dit avec raison M. le baron Pasquier (1). Il ne parle pas en faveur de quelques-uns seulement; il prend en main la cause de la race humaine tout entière : il ne parle pas seulement pour Le jour, pour le lendemain, ni pour les quelques mois qui vont suivre; les salutaires, les saintes maximes qu'il proclame seront encore vraies dans mille ans, comme elles le sont au moment où il les fait entendre ; et si quelque chose du feu divin qui animoit les Ambroise et les Augustin a pénétré dans son ame, sa parole, comme la leur, ne cessera jamais d’être invoquée. Combien est moins sûre et moins heureuse à côté de celle-là (personne, je l'espère, ne s’offensera de me l’entendre dire) la condition de l’orateur, que les intérêts du jour, que les affaires de l’État, même les plus grandes, appellent à nos tribunes les plus élevées! Quel que puisse être le retentissement de sa voix, quel que soit l’accueil favorable qui l’encourage, quel que soit même le témoignage qu'il se rende d’avoir rempli de grands, d’impérieux devoirs, il faut qu'il se résigne à voir ses plus belles inspirations retomber incessamment dans l'oubli; heureux si la postérité, qui commence si vite pour Les hommes d'État, lui sait quelque gré d’efforts que le succès n’a pas toujours couronnés, d’intentions que bien souvent les événemens sont venus traverser avec leur inconstante brusquerie. Pour les plus favorisés, le triomphe de leur éloquence les aura menés à une élévation passagère, dont trop souvent encore les jouissances durent moins long-temps que les regrets qui la sui-
(1) Discours de réception.
vent. Pour l’orateur chrétien, rien de semblable n’est à craindre. Les grandeurs qui le viennent quelquefois chercher n’étant point le but auquel il aspire, il en doit être moins enivré, et les préoccupations qu’elles lui causent ne sauroient être que très-fugitives, car il sait que ce n’est pas sur elles qu'il sera définitivement jugé. M. Frayssinous, au milieu des honneurs qui ne lui ont point manqué, fut-il donc jamais plus grand aux yeux des hommes dont l'estime étoit pour lui du plus haut prix, aux yeux de ses véritables pairs, qu'il ne l’avoit été dans ces jours où, apparoissant à la chaire de Saint-Sulpice, ignoré en quelque sorte de lui-même, et à peine aperçu du pouvoir qui planoit sur les destinées de la France, il réunissoit cependant autour de cette chaire tant d’esprits de toutes natures, dont plusieurs étoient déjà versés dans tous les secrets des connoissances humaines, et qui tous, en venant auprès de lui, avouoient sur la première des sciences, sur celle de la religiop, une ignorance qui leur pesoit, et dont ils vouloient enfin sortir? Voilà sa véritable gloire, et celle-là ne lui sera jamais contestée : il a marché à la tête de ce beau mouvement qui depuis ne s’est jamais ralenti, et qui, toujours entretenu par les travaux de ses successeurs, ne cesse de pousser dans nos temples cette foule religieuse dont la présence assidue ne manque à aucune de leurs solennités. »
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