‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 49 sur 75 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Voyage à Tœplitz.— Description que M. Frayssinoiis donne de cette ville à madame la vicomtesse de S. — Ce qu'il dit, dans ses lettres, des Paroles d'un croyant et de la doctrine nouvelle de M. Bautain. — Il presse M. Doyer de prendre un repos nécessaire. — Retour vers le passé. — Prédilection de M. d'Hermopolis pour i'y/mi de la Religion.

A LA fin de mai, M. d'Hermopolis alla passer un mois aux bains de ïœplitz.

Il avoit la mémoire du cœur 5 aussi écrivit-il de cette ville, le 10 juin 1834, à madame la vicomtesse de S. qu'il visitoit autrefois avec tant de plaisir à La Ronce :

« Long-temps, Madame, je me suis flatté du bonheur de vous voir dans ce pays avec votre très-digne sœur; je me complaisois souvent dans cette pensée, et ce n'est pas sans

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douleur que je suis obligé d'y renoncer. Voilà comme, trop souvent, nos espérances ne sont que de consolantes illusions. Vous auriez revu avec quelque plaisir cette Allemagne qui ne vous est pas inconnue; le terme du voyage auroit eu pour toutes les deux bien des douceurs, et votre présence en eût fait goûter à plus d'une personne. Je me détache de ce rêve avec regret, et je vous plains de la cause qui vous retient, d'autant plus qu'on ne peut savoir si elle cessera de manière à ne devoir pbis vous retenir.

» Votre bonne lettre est venue me trouver à Tœplitz, où nous sommes depuis une douzaine de jours, pour en repartir le 28. C'est une jolie petite ville : tout y est propre et bien beau. Des Russes, des Polonais, des Saxons, voilà ce qui abonde ici. Point d'Anglais, point de Français, excepté c|ue ce ne soit de passage. Les bains font toute la renommée de la ville : aussi les étrangers y sont-ils bien accueillis. Quand il arrive quelque voiture un peu marquante, on l'annonce à toute la ville du haut du clocher au son du tambour et de la trompette. Les campagnes voisines offrent d'agréables promenades. Une chose bien précieuse pour les étrangers, c'est que la famille du prince Clary, qui fait ici sa résidence, laisse à leur libre disposition un parc très-beau, dessiné en perfection, digne de notre France. Pas plus tard qu'aujourd'hui , j'y ai rencontré s'y promenant seul... Quel abîme de réflexions!

» Vous croirez aisément que nous ii'avons pas vu sans étonnement et sans effroi apparoître sur l'horizon le sinistre météore des Paroles d'un Croyant. On n'auroit pas cru que le délire du genre pût aller jusque-là. L'histoire de l'Eglise ne présente pas beaucoup de phénomènes semblables.

» Croyez bien cjue vos noms sonnent bien au creur comme à l'oreille de ce qui est ici.

» Veuillez agréer le nouvel hommage de tous mes plus profonds sentimens. »

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Le même jour, M. d'Hermopolis, vivement ému de la nouvelle publication de M. de La Mennais, fit part à M. Amable Frayssinous, son neveu, de l'impression qu'elle avoit produite sur lui :

« Après avoir lu V^^^enir de mardi dans le feuilleton de VEcha, i'étois fort curieux, dit-il, de lire les Paroles d'un Croyant^ pour savoir à qui resteroit la palme du génie en débauche. Le premier météore a pâli devant le second. Il seroit difficile d'unir de plus grandes beautés de style à plus de monstruosités dans les pensées. Le grand talent est donc bien méprisable quand il est seul, puisqu'il ne sauve pas de cet excès de folie. Il y a là de quoi consoler notre médiocrité. Il vaut encore mieux être simplement une petite bougie, qu'une torche incendiaire. C'est un fou , et pourtant un fou souvent sublime, et même touchant, témoin le chapitre XL. »

Le 17 juillet, il écrivit de Prague à madame O.

« Il y a trois jours que j'ai reçu un exemplaire de l'Encyclique du Pape contre les Paroles d'un Croyant. C'est fulminant. »

Le 18, il dit à M. Boyer:

« Il y a quatre jours que j'ai reçu de Rome l'Encyclique contre les Paroles d'un Croyant. On diroit qu'on y a craint que ce petit livre ne mît le feu aux quatre coins du monde; tant on s'est élevé promptement contre, comme pour écraser le monstre à sa naissance : on a été même (chose remarquable !j jusqu'à improuver le système philosophique. Je crains peu l'effet de cet ouvrage sur la France. Il aura eu cet avantage, qu'en provoquant une solennelle condamnation, il met dans les mains des évêques une arme toutepuissante pour arrêter la propagation de toutes ces doctrines, de manière que la théologie comme la philosophie de l'au-

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leur va prendre fiu dans l'enseignement des séminaires. (Vinsi, voilà tout le clergé de France sauvé de la contagion. Dieu veuille que l'auteur ne réponde pas par un ouvrage qu'il avoit sur le métier, qu'il intituloit : Les Plaies de l'Eglise, et qu'il ne joigne pas sa voix à celle des modernes déclamateurs, qui ont tant reproché à l'Eglise de Rome ce qu'ils appeloient son faste, et qui voudroient bien que le Pape allât à pied dans les rues de Rome, un bâton blanc à la main. Nous verrons.

» Vous voyez, écrivit-il encore le 8 septembre à M. Boyer, vous voyez que jusqu'ici le condamné garde un silence qui effraie les amis de la paix, ou plutôt qu'il l'a interrompu par une petite lettre bien sèche à l'évêque de Rennes, qui n'est que trop significative. Il est coulé à fond en France; mais son système philosophique, origine de tous ses écarts, a des partisans à Rome, disant que certainement le Pape n'a pas eu l'intention de réprouver la doctrine de Vautorité générale, attendu que c'eût été réprouver l'enseignement de saint Thomas sur cette matière. On y est bien décidé à ne pas reculer. »

V Ami de la Religion ayant fait connoître à M. Frayssinous la circulaire de M. Clause] de Montais, relative h l'Encyclique qui condamnoit les Paroles d'un Croyant, il dit, le 10 octobre, à M. Clausel de Coussergues:

« L'ange de Chartres a porté au dragon .sorti du fond de l'abîme un coup de lance qui auroit suffi seul pour l'y rejeter. S'il est entré en lice un des derniers, ce n'est jjas pour se mettre à la queue des combattans, mais à la tête. Nous nous en sommes félicités ici, et nous l'en félicitons. Je vois qu'il est encore jeune. »

L'Eglise de France, si agitée par M. de La Mennais, se préoccupoit en même temps d'une doctrine que son auteur a depuis loyalement désavouée. Ce passage de la

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lettre du 18 juillet à M. Boyer, montre que M. Frayssinous s'en inqulétoit vivement :

« Je pensois qu'avant de quitter Strasbourg vous me diriez quelque chose de l'état des esprits et des opinions sur le Baulinisme. Nous sommes assez avertis par les excès de M. de LaMennais combien il faut être en garde contre les hommes singuliers, novateurs sans raison, sans utilité, adorateurs de leurs pensées, et voulant les commander au monde avec une satanique inflexibilité. »

M. Boyer lui donna les détails qu'il attendoit, et le recours au Pontife romain fut le moyen conseillé par M. d'Hermopolis, le 9 août suivant, pour étouffer les innovations :

•< Ce que vous me marquez de Strasbourg est affligeant. Ne pourriez-vous pas donner à l'évèque le conseil de faire ou d'exiger un exposé du système de 31. Bautain, de l'envoyer à Rome, et de consulter? Peut-être une autorité si haute seroit-elle écoutée. »

Une lettre du 5 juin de Tannée suivante transmit ce dernier mot sur M. de Trévern :

« J'ai l'eçu quelques écrits de l'évèque de Strasbourg. Au demeurant, il a fait son devoir. C'est un homme de foi, auquel il n'a manqué que d'avoir été élevé à Saint-Sulpice. »>

Nous n'avons transcrit ces extraits que pour montrer la sollicitude du pieux évêque d'Hermopolis, et non pour réveiller des préventions que le plus sincère comme le plus noble désaveu a pour jamais dissipées : M. Bautain, par son obéissance, a grandi dans l'estime des amis de la religion de tout ce que M. de La Mennais a perdu par sa rébellion persévérante.

M. Frayssinous, apprenant que M. Boyer avoit déjà quelque peine h se faire entendre, auroit voulu qu'il

abandonnât le ministère de la parole pour les travaux plus tranquilles du cabinet.

« Comptez- vous continuer long-temps encore vos courses annuelles? lui avoil-il écrit dès le 18 juillet 1834. Vos forces suffisent-elles à votre zèle ? »

Il ajouta, le 9 août suivant :

<i J'ai sous les yeux votre itinéraire. Je m'effraie de la rapidité avec laquelle vous sillonnez la France en tous sens, pour paroître en chaire à votre débotté et remonter en voiture en descendant de chaire. Il y a là quelque chose d'extraordinaire... et c'est, il me semble, pousser les choses trop loin. »

Dans cette lettre du 9 août, adressée à M. Boyer, que son zèle apostolique transportoit sur les divers points de la France, M. Frayssinous remontoit avec complaisance vers le passé.

« Ma lettre vous trouvera à Tulle. Vous voudrez bien présenter tous mes hommages et tous mes sentimens au bon évèque (1).

» De là, vous allez à ]\Iende. Si j'étois resté dans nos montagnes, très-probablement je vous y aurois accompagné. Ce rêve me plaît, mais c'est un rêve. Ce qui n'en est pas un, c'est la sincérité de mes profonds sentimens pour le digne évêque (2). Il est mon ancien, mais il est mieux conservé que moi; et, quoique son cadet, il y a grandement à parier que j'aurai le pas sur lui.

» J'ai vu partir MM. de Lalande et Borderies, après lesquels je viens immédiatement.

» Voilà que l'abbé Clausel se trouve dans l'état le plus déplorable et qui ne laisse guère d'espoir : il m'a écrit une lettre admirable de foi, de résignation et de piété toute pa-

(1) M. Mailhet de Vachères {•?.) M. Brulley de La Brunière.

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tiente, au milieu de ses souffrances. Gare à moi, c'est mon tour.

» L'évêque de Grenoble (1) est un de mes plus vieux amis : sa santé, depuis long-temps, n'a pas été bonne. Peu d'ecclésiastiques ont eu autant que lui le goût, les connoissances propres de leur état, l'amour et l'intelligence de leurs devoirs. Je lui fais ici mille amitiés. Nous sommes du même âge. Combien de nos contemporains de Laon q ui ne sont plus ! »

La lettre du 10 octobre, à M. Clausel de Coussergues, que nous avons déjà citée, résumoit ainsi les phases de la vie errante du prélat ;

« C'étoit hier le 9 octobre : vous avez dû prier pour moi. Je célébrois la fête de saint Denis, en 1830, à Lausanne, en 1831 à Rome, en 1832 à Civita-Vecchia, en 1833 à Francfort, et je l'ai célébrée en 1834 à Prague. Où serai-je dans un an à la même époque? Peut-être dans l'autre monde. Dieu le sait. »

L'idée de la mort l'occupoit beaucoup. Parlant d'une fin récente :

. « Le voilà donc mort, s'écrioit-il, ce renégat de quatrevingts ans. S'il faut penser à celui cujus misericordiœ non est numerus, on ne peut aussi s'empêcher de penser à cette parole : Horrendum est incidere in manus Dei vwentis. Il a donc voulu mourir comme un chien I J'ajouterai comme un sot; car est-il rien de plus sot qu'un homme d'esprit qui cherche à faire de sa mort un scandale pour une population profondément religieuse, et qui est heureuse de faire profession de sa foi? »

La maladie de M. l'abbé Michel Clausel de Coussergues lui faisoit dire, dans la même lettre :

« Un des inconvéniens de la vieillesse, c'est de voir dispa- (i) 1^1. Philibert de Bruillaid.

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roître successivement ses païens et ses amis. Ils s'en vont l'un après l'autre, et pour toujours. C'est comme ces cierges de la Semaine-sainte, allumés sur les deux côtés d'un triangle, qu'on éteint jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un, qui est éteint à son tour. J'ai perdu madame Leclerc, M. de Lalande, l'abbé Borderies; je dois craindre de perdre votre frère, et, quand il partira, il me dira : Hodie inihi, cras tibi. Je suppose qu'il partira avant moi, et qu'en sait-on? Il faut s'attendre et se résigner à tout. »

Nous venons de dire que c'étoit VAmi de la Religion qui avoit instruit M. Frayssinous de la polémique de l'évêque de Chartres contre M. de La Mennais. Il estiinoit toujours ce Journal, dont il avoit été le collaborateur, comme le prouvent ces paroles de la lettre du 8 septembre :

« Picot me tient assez au courant de la partie morale et religieuse des affaires : il n'est pas étranger au reste, et je suis si fatigué des vanités de la politique, que je conçois que les gens de notre robe se bornent à lui. »

Ce témoiffnaffc de sa lettre du 10 octobre est encore

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