CHAPITRE VII
Tiistesse que le (léj)art de M. le in,irq;iis d'Hantpciul cause à M. Fr.iyssinous. — Son opinion sur M. le comte de Rouillé. — Lettre à M. le niartiuis de Clerinont-Toniiene sur les qualités que doit avoir le gouverneur d'un l)rince.
Des incidens éprouvèrent M. d'Hermopolis. M. le marquis d'Hautpoul, sous - gouverneur du prince, arrivé en même temps que le prélat, s'éloit entièrement identifié avec le gouverneur, M. le marquis de La Tour-Maubourg, retenu en France par sa santé, pour les opinions, les vues et la conduite à tenir. Or, la manière de voir et de faire de M. de La Tour-Maubourg n'ayant point prévalu à Prague, M. d'Hautpoul crut de soii honneur de se retirer.
<i J'aurois pu le suivre, écrivit M. Frayssinous à M. Boyer; et, en cela, je n'aurois fait que nie livrera mon penchant et à mes désirs. Nous sommes restés unis comme nous l'étions. Lui-même a senti que nia position n'étoit pas comme la sienne, et il ne me blànie pas. Je n'ai pas cru pouvoir quitter, au risque de tout perdre. N'importe, on ne verra qu'un côté de la chose : j'ai la certitude d'être condanuiépar ceuxlà mêmes qui m'ont poussé à venir ici, et je serai aussi dcpr.mé par la presse que j'ai été prôné.... On s'est trompé
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sur mon compte. Je suis loin d'être humble; mais je me connois mieux que je ne suis connu : je n'ai jamais trouvé en moi que des qualités négatives pour la chose. J'aurois dû regarder comme un avertissement du ciel le sentiment profond que j'avois de mon inaptitude. Si j'avois connu ce que je vois, c'eût été une folie de ma part que de m'y exposer, au lieu de rester dans nos montagnes, et d'y terminer mes jours, sinon avec éclat, du moins honorablement. »
La même expression de tristesse se retrouve dans ces mots écrits à M. Boyer, le 11 mai 1834.
« Avant-hier, 9 mai,s'estaccomplie ma soixante-neuvième année. Si j'arrive au bout de la soixante-dixième, je serai à ce période de la vie où se trouve plus spécialement labor el dolor. Je crois que ce période sera court. »
M. le comte de Bouille remplaçoit provisoirement M. d'Hautpoul, et M. Frayssinous disoit de lui :
« Je n'ai qu'à me louer de M. de Bouille, homme d'esprit, d'une très-bonne société, qui unit beaucoup de tenue à beaucoup de douceur (1). »
Mais il s'agissoit de donner un successeur définitif au sous-gouverneur. M. d'Hermopolis en parla dans sa correspondance avec M. le marquis de Clermont-Tonnerre (2).
«Je souhailerois, comme vous, qu'on eût un homme fait pour donner de hautes et solides leçons sur ce qu'il y a de plus important. Mon premier soin dut être de bien étudier l'enfant qui m'étoit confié; et je découvris que, si la nature a voit beaucoup fait pour lui, il lui restoit encore beaucoup à faire pour la seconder, s'il ne vouloit pas rendre inutiles les
(1) LeUre écrite de Prague, à madame 0. le 17 juillet 1834. (.«) Lettre dn 3 juillet 18 ?4.
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dons qu'il en avoit reçus. Avec de l'esprit et une j'vande vivacité de conception, uu sens droit, on peut rester toute sa vie un homme fort médiocre, si l'on n'y Joint le goût du travail, une application soutenue, de l'empire sur soi-même, w et l'habitude de se gêner pour les autres. Il faudroit ici, pour ce que vousdésirez, un homme d'un esprit élevé, d'un grand fonds d'instruction, sans être un érudit de profe.ssion, qui connût les hommes, doué d'assez de sagacité pour voir dans l'histoire ce qui s'y trouve, et de discernement pour démêler ce qui est applicable. Pour le plus grand nombre des lecteurs, l'histoire est un livre fermé. On peut bien en tirer quelques règles générales : mais, presque toujours, il y a dans les circonstances quelque chose qui fait que la règle théorique ne peut être appliquée heureusement; et je suis persuadé que, faute de savoir bien discerner la difterence des temps, des lieux, des obstacles, l'histoire devient, dans l'application, aussi nuisible qu'utile. Cet enseignement, pour atteindre le but dont il s'agit, ne devroit être confié qu'à un homme éclairé par son expérience personnelle. Si vousconnoissiez quelqu'un qui vous ressemblât^ je vous demanderois de me l'indiquer, et alors je connoîtrois deux hommes capables de réussir. Jusqu'ici, on a fait en vain des démarches et des propositions.
» Dans trois mois, la quatorzième année sera révolue. Je ne tarderai pas à lui faire un petit cours de leçons philosophiques sur l'homme, son origine, sa nature, ses facultés, ses devoirs, sa destination. Je verrai là quelle est la portée de sou esprit. J'exigerai des résumés : cela pourra exercer son intelligence, le former à l'art d'écrire et de lier ses idées. Ensuite, nous lirons ensemble un traité sur la Connoissance des Iiommes , composé par ordre du Dauphin, père de Louis XVI; puis quelques Yies de Plutarque, l'histoire de saint Louis et de son cousin-germain saint Ferdinand, aussi grand homme que lui, et quelques Mémoires de temps plus rapprochés de nous. En même temps, on noiurirason esprit,
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son imagination et son cœur de morceaux de littérature pris dans les chefs-d'œuvre, qu'il débitera. Il y a là de quoi employer très-utilement la quinzième année.
» Que s'il arrive quelqu'un qui remplisse votre objet, rien de mieux. »
Cette manière d'envisager l'histoire est la véritable. Il n'y a pas d'étude plus nécessaire; mais, en même temps, il n'y en a pas qui demande à être faite avec plus de discernement. Rien n'est plus facile que de s'égarer en éludiant les grands modèles, et c'est cependant à leur école seule que l'on peut apprendre la politique et la guerre. Il étoit donc bien important pour celui qui devoit, de toute nécessité, être homme de guerre et homme d'État, d'être dirigé de manière à ne pas s'égarer dans cette double étude.