‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 51 sur 75 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Esprit positif de M. Frayssinous. — M. Boyer, qui se proposoit d'aller le voir, renonce à ce voyage.— Préventions répandues dans le jeune clergé contre l'enseignement des séminaires. — Défense de leur méthode d'enseignement, par M. Boyer. — Ce qu'en dit M. d'Hermopolis. — Opinion du prélat sur le mouvement religieux.— Mot sur MM. de Quelen et Flaget, r— M. Frayssinous reçoit de M. le comte d'Estourmel un bâton pastoral, rapporté d'Hermopolis.

M. d'Hermopolis ne se berçoit pas de vaines espérances.

« Espérer, c'est jouir, écrivit-il à madame O. le 7 janvier 1835; mais qu'espérer? Je l'ignore, et je suis tenté de croire qu'il se fait de bien vaines conjectures. Des désirs ne sont pas des réalités. »

Le plus grand bonheur qui pût arriver à M. le duc de Bordeaux , c'étoit , à coup sûr, d'être élevé par un prélat dont le sens droit et l'esprit positif écartoient ainsi, les illusions.

Le 3 janvier 1835, M. Frayssinous disoit à M. Boyer, dans l'épanchement de l'intimité :

<i II n'y aura pas pour moi de repos des vieux jours. J'ai dans l'idér que je finirai comme ma mère. >>

Et une autre fois :

« Si je ne suis pas emporté par une attaque violente, je tomberai en paralysie comme ma mère. »

Dans cette disposition d'esprit, qui alloit avec résignation au-devant de la mort, la présence, même momentanée, d'un parent, d'un condisciple , eût été un bonheur pour le prélat. Il s'abandonnoit à l'espoir d'être

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bientôt visité par son ami, et, le 9 mars, il lui décrivoit ainsi Tœplitz, où il eût voulu le posséder :

« La petite ville est bien tenue; les campagnes des environs sont bien cultivées, assez boisées, et procurent d'agréables promenades. Nous aurions, à deux pas, un très-beau parc appartenant au seigneur de la contrée, qui le laisse à la disposition du public. . . »

Mais M. Boyer, que charmoit aussi la pensée de revoir l'ami de son enfance sur une terre étrangère, s'étant adressé au ministre pour le prévenir de son voyage, cet homme d'Etat, tout en rendant hommage à ses intentions, lui fit entendre que la malveillance ne manqueroit pas d'attribuer un but politique à sa démarche. Il y renonça, et l'évêque, instruit des inconvéniens qui résulteroient peut-être de cette visite, lui mandoit :

« Je connois, mon très-cher, les obstacles qui peuvent s'opposer à vos projets de voyage. Ils sont .d'une nature grave, et je les respecte. S'il ne s'agissoit que de quelque égratignure faite à la règle, ou du renvoi à un autre temps de quelque retraite ecclésiastique, cela ne m'importeroit pas beaucoup. Mais il s'agit de choses d'un ordre supérieur; et, malgré tout le désir que j'ai de vous revoir une fois, et de m'entretenir avec vous avant de partir de ce monde, je baisse la tête si l'on prononce contre moi, et je me résigne. »

Un des résultats les plus certains des écrits de toute l'école de M. de LaMennais, et de M. Bautain (qui depuis modifia heureusement ses idées sur ce point) avoit été d'inspirer à une partie de la jeunesse une sorte de mépris pour l'enseignement grave et méthodique des séminaires. On prétcndoit renverser une méthode consacrée par le temps, par tant de grands exemples et de modèles dans l'Eglise, sauf a essayer ensuite d'une autre, qui

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n etoit encore qu'à l'état de théorie vague et improvisée. M. Boyer trouva notamment un séminaire du Dauphiné, où les commis-voyageurs de ^^^'em/' étoient parvenus à faire pénétrer leurs doctrines, au point qu'on osoit les soutenir dans les thèses d'examen. Il est vrai que l'Encyclique vint heureusement dissiper ce vertige : maîtres et disciples répondirent avec le plus filial empressement à l'appel du souverain Pontife , et les deux professeurs de théologie qui s'étoient le plus signalés donnèrent par écrit à leur évêque acte de leur soumission. MaisM. Boyer se souvint long-temps des fameuses thèses sur la soiweraineté du peuple, e\., chaque fois qu'il traversoitle pays, il redisoit en gémissant : « Voilà où l'on entraînoit le jeune clergé. » Du reste, il ne se bornoit pas à des plaintes stériles : au mal il opposa le remède.

Dès le mois de janvier 1835, il s'éleva contre les adversaires de la scolastlque avec l'autorité de son expérience et de ses lumières. Son écrit, qui eût été mieux intitulé Dissertation sur la théologie scolastigue, porte le titre de Défense de la méthode d'enseignement suivie dans les écoles catholiques (l). M. Boyer commence par définir la théologie scolastique, raconte son origine et ses progrès, lui reconnoît huit avantages qu'il expose d'une manière lumineuse, et fortifie par quelques témoignages d'anciens auteurs cette réclamation énergique contre l'esprit de nouveauté. Au jugement de M. de Féletz, que M. Boyer avoit consulté sur son travail, il est, avec Vy/ntidote, le plus fini de tous les écrits du docte théologien. Aussi en publia-t-on plusieurs éditions, et fut-il traduit en italien.

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M. Boyer épancha dans le sein de M. d'Herniopolis la peine que lui causoit la direction qu'on cherchoit à imprimer au nouveau clergé, comme l'indique une phrase de cette lettre écrite, le 5 juin, de Tœplitz, par le prélat à son ami :

« J'avois bien quelque pressentiment de l'état du jeune clergé, mais ce que vous m'en dites fixe mon opinion. Il est vrai que nous sommes arrivés à un âge qu'on accuse de vanter le temps passé et de plaindre le présent. Ce foible de la vieillesse est réel, et il faut s'en défier. Mais ici ce sont des causes nouvelles qui ont dû inévitablement amener un nouvel esprit, et qui ne sont que trop remarquables. »

Ce ne fut que le 31 janvier de l'année suivante qu'il fut possible à 31. Frayssinous d'exprimer son opinion sur la Défense de la méthode d' enseignement suivie dans les écoles catholiques. Il le fit en ces termes :

« J'ai lu votre production de suite et avec un vif intérêt. Le plan en est bien conçu, les divisions en sont heureuses et bien remplies. Dans le tout, se trouve le rare, mais si précieux, lucidus ordo. Le style a du feu, du mouvement, de la vie. Les citations qui sont à la fin sont peu connues, et viennent très-à-propos. Bref, si l'ouvrage n'est pas celui qui décèle le plus de talent, il est, à mon avis, le mieux fait. L'utilité en sera grande : ce doit être un des Manuels de tout séminariste. Il n'y a pas moyen, après cela, de dédaigner la scolastique telle qu'elle est. Ce n'est pas elle que ses adversaires ont combattue; c'est son squelette et sa caiicature. On pourioit bien relever quelques maculœ^ mais elles ne nuisent pas à l' effet : je n'en dirai rien.>-

La lettre du 5 juin 1835 contenoit quelques détails sur la position du prélat :

« .Te n'ai qu'à me louer de toutes les personnes dont se

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compose la maison : voilà tout ce que je puis vous dire. Si vous étiez ici, nous causerions, tout en nous promenant dans un parc délicieux et au milieu de campagnes charmantes, très-bien cultivées. Dieu tient dans ses mains les destinées des peuples et des rois. Il ne faut pas deux ans pour que tout prenne une face nouvelle ou s'affermisse; mais, dans deux ans, vous ou moi nous pourrons bien être dans un autre monde, et peut-être tous les deux. »

Appréciant ensuite l'état général des esprits, M. Frayssinous disoit :

» Je crois, comme vous, qu'il y a plus de religiosité que de religion, comme il y a plus de vague désir d'un changement que de vrai retour vers ce qui étoit. »

Il s'expliqua encore, le 10 octobre, sur le mouvement religieux :

« Je vois que vous penchez vers le sentiment de Picot sur ce qu'on appelle le mouvement religieux en général. Eu tout, il y a des exceptions locales, qui sont heureuses, sans doute, mais qui font illusion. La conclusion ne doit pas s'étendre au-delà des prémisses. Il nous arrive des papiers publics de toutes les couleurs; et par eux ou par les voyageurs, on connoît trop bien l'état des choses, quand on ne veut pas y voir ce qui n'y est pas. Mais les illusions sont si douces qu'on aime à les prendre pour des réalités. »

Passant à un autre ordre d'idées, clans cette lettre du 10 octobre à M. Boyer, il parloit, et de M. de Quelen dont il disoit : « Le disciple a grandi , et le maître s'est rapetissé, » et de M. Flaget, évêque de Bardstown (Etats- Unis), qui voyageoit alors en Europe :

« Vous avez donc revu le saint missionnaire des Etats- Unis. Il a parcouru les rues de Paris par la lommodité de ses jambes. La belle me) veille I Moi, qui ne suis pas un

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saint, et qui suis beaucoup plus vieux, je fais bien l'équivalent. Je çoniiois uu très-bon missionnaire (1) qui sillonne la France entière, tous les ans, dans une chaise de poste. Et moi aussi je voyage en poste, quand je voyage; hors de là, je ne me promène pas en carrosse six fois par an. Nous n'avons pas appris à devenir douillets aux lieux oîi nous sommes. »

L'évêque d'Hermopolis venoit de recevoir, au commencement de l'année 1835, un témoignage ingénieux de l'amitié de M. le comte d'Estourmel.

Le goût des arts, qui avoit conduit à Rome l'ancien préfet de Rodez et de Chartres, le porta ensuite à visiter l'Egypte. Nous le laisserons raconter lui-même un épisode de ce nouveau voyage (2) :

" Je n'étois plus qu'à vuie heure d'Ahsmouneyn, l'ancienne Hermopolis. Je voulois m'assurer si le portique que les voyageurs y admiroient naguère avoit entièrement disparu. Je m'étois aussi promis de dater d'Hermopolis même une lettre à son évêque, et de lui donner des nouvelles dij'ectes de son diocèse, les premières certainement qu'il en eût jamais reçues. Tandis qu'assis au pied d'un palmier, j'exprimois au vénérable M. Frayssinous tous les sentimens dont mon cœur étoit plein, je me souvins que, dix-sept ans auparavant, je lui avois pareillement écrit de son ancien vicariat de Curière; car c'étoit dans un simple vicariat de village, et quel village I un des plus misérables des montagnes du Rouergue, que tant de vertus et de lunnères avoient été d'abord ensevelies. Je me rappelois aussi que Louis XVIII, à l'occasion de son avènement à l'épiscopat, lui fit agréablement remarquer qu'Hermopolis étôit la ville du dieu de l'éloquence. J'aurois voulu trouver dans cette ancienne métropole quelque soi'.venir à rapporter au prélat.

(i) I\I. Boycr. — (a) Juuniul d'un l'fii/aijc en Oritui^, l. Il, p- V^/-

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Faute de mieux, je me bornai à un bâton pastoral, que je détachai du palmier qui , en ce moment , me prêtoit son ombre. »

M. d'Estourmel ajoute :

<t 11 est devenu le bâton de vieillesse du vénérable évêque, entre les mains duquel je l'ai vu depuis à Rirchberg. »

Ce fut à Prague que la branche de palmier fut remise au prélat, avec cette lettre de M. le comte d'Estourmel, en date du 10 février 1835 :

« Je profite de l'occasion de M. de Chazelles pour vous . envoyer, Monseigneur, un singulier souvenir, et vous serez peut-être un peu surpris en recevant ce gros bâton ; mais il a crû sur les rives du Nil. Je l'ai cueilli sur un pahnier à Hermopolis, et je l'ai rapporté religieusement, en regrettant que votre diocèse n'ait rien conservé de plus rare à vous présenter. Le beau portique a été abattu récemment, depuis les progrès de la civilisation, sous Méhémet-Ali. Cela en dégoûteroit. J'attacherois bien du prix à savoir si vous êtes content de votre santé. . . »

Le 27 avril , M. d'Hermopolis écrivit à M. le comte d'Estourmel pour lui exprimer sa reconnoissance :

« Profitant, mon cher et très-honoré/>re/è/, d'une occasion favorable, je viens enfin vous remercier du cadeau que vous m'avez apporté des rives du Nil. Rien de plus précieux pour moi qu'une branche de palmier coupée au chef-lieu de mon diocèse. Je tâcherai de la façonner en bâton pastoral, et je le laisserai dans mon héritage, accompagné de votre lettre, comme souvenir de mon épiscopat lointain et de vos bons sentimens pour moi. Ce que je vous dis ici par écrit, je voudrois pouvoir vous le dire de vive voix. Je me trouve toujours Français jusqu'au fond de l'ame.'fTout à vous.

'* -j- DENIS, éi'cqiie d'Hermopolis. »

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La branche de palmier fut transformée en une canne, que l'évêque d'Hermopolis rapporta en France, et dont il aimoit à se servir dans ses vieux jours.

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