CHAPITRE X
Premier volume de la Défense de l'ordre social, par M. Boyer. ^ Lettres des deux amis sur la gloriole d'auteur. — Mot de M. Frayssinous sur le romantisme. — Son jugement sur le livre de M. Boyer.
Le zélé missionnaire qui sillonnoit si rapidement la France trouvoit toujours le temps d'écrire. Il ne se contenta point de combattre une erreur particulière de M. de La Mennais, dont son œil pénétrant avoit sondé lame, et sur l'obstination duquel il ne varia jamais; mais il entreprit de défendre tous les principes sapés par cet écrivain, en donnant une solution aux questions sociales agitées avec tant de témérité.
<< J'admire, lui dit à cette occasion M. Frayssinous, dans la lettre, déjà citée, du 9 mars 1835, j'admire que vous ayez conservé la facilité d'écrire que vous aviez dans la vigueur de l'âge, et que vos facultés intellectuelles ne soient pas un peu énioussées. »
La Défense de la méthode d' enseignement avoit paru au mois de janvier 1835 : dès le mois de juillet, M. Boyer donna le premier volume de la Défense de V ordre social contre le carbonarisme moderne ; mais cet ouvrage se ressentoit de la précipitation avec laquelle il avoit été écrit. L'auteur y traitoit de l'origine du pouvoir souverain, de sa nature et de ses différentes espèces, enfin des devoirs respectifs des souverains et des peu-
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pies : ce qui permit à M. Boyer de réfuter les Paroles d'un Croyant. Dans deux Dissertations accessoires, il portoit un jugement sur M. de La Mennais, considéré comme écrivain, et protestoit, au nom de la raison et du goût, contre l'invasion du romantisme.
Le succès de ce volume causa à M. Boyer une satisfaction aussi innocente que légitime, dont il s'accusa naïvement, le 6 décembre suivant, dans sa correspondance avec l'évèque d'Hermopolis.
« Une petite dose de cette vapeur qu'on appelle la renommée, renfermée dans l'enceinte du clergé ou des braves gens de l'ordre séculier, dont je jouirois trois ou quatre ans, selon les probabilités de la vie commune, à le bien comprendre, que tout cela est vain! Vous avez de tout cela, mon cher Seigneur, une conviction expérimentale que je n'ai pas. Priez Dieu de me la donner, en attendant que nous nous réunissions dans le lieu où l'on ne connoît plus les séparations du temps et de l'espace. Les gens du monde, séparés de corps, le sont entièrement; mais, pour nous , il est plusieurs rendez-vous où nous pourrons nous réunir : le cœur adorable de Notre-Seigneur, le ciel, notre véritable patrie... »
M. Frayssinous lui fit, le 26 mars, cette réponse admirable, dictée par un sentiment profond d'humililé :
« Vous me parlez de la gloriole d'auteur, et vous vous reprochez d'en avoir un peu. Bagatelle que cela! Maisjeconnois quelqu'un qui seroit bien heureux de ne pas en avoir eu davantage au sujet d'un ministère public qui le faisoit remarquer comme un homme à part dans son genre. Je lui souhaiterois une conscience aussi nette que la vôtre, au lieu de n'être qu'un bourbier traversé en tous sens par des reptiles sans nondjre : Illic replilia quorum non est nu-
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N'y a-t-il pas un doux charme dans cet échange des pensées les plus intimés de deux vieillards vénérables, qui étoient l'un et l'autre, quoique dans des positions différentes, l'honneur du clergé de France?
Le premier volume de la Défense de l'ordre social, adressé par M. Boyer à M. d'Hermopolis, n'arrivant point au prélat, il se plaignit du retard, le 10 mai de l'année suivante, dans une lettre qui contenoit cette spirituelle appréciation du style de l'époque :
« Je suis persuadé que votre ouvrage est très-bon, et remarquable par la diction comme par le fond des choses : mais vous n'êtes pas /de l'école moderne, et vous n'êtes pas homme à sacrifier au romantique. Je suis heureux de n'être plus dans le cas d'écrire : mon pli est tellement pris, que, pour rien au monde, je ne voudrois faire une phrase qui eût paru baroque à la fin du xvii^ siècle. Si c'est là votre manie aussi, on pourra bien voUs trouver suranné. La contagion du mauvais goût a fait dans les esprits plus de ravages qu'on ne le croit. Partout on court, plus ou moins, après le bizarre, les locutions étranges , même barbares. Le naturel, le vrai est compté pour rien; on l'a pris à dégoût. Que faire? Céder au torrent? Non. Il vaut mieux lutter, même avec la certitude de succomber. Peut-être qu'après le règne du faux et du mauvais, le bon sens reparoîtra comme chose nouvelle et par là même fort piquante. »
Le précepteur de M. le duc de Bordeaux a su lui faire partager cette juste antipathie contre le romantisme, et communiquer à son royal élève le sentiment pur et élevé des véritables beautés littéraires.
Enfin, après un délai de plus d'une année, le livre de M. Boyer arriva. Le 10 décembre 1836, M^J'rayssi-
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nous, dont la critique est bienveillante plutôt que sévère, dit à l'auteur du volume dans une lettre familière :
» En générai, le style en est noble, abondant, nombreux; par ci, par là, quelques négligences; il seroit mieux qu'elles n'y fussent pas : mais uhi pliira nilent,... non ego paucis offendar maculis. En général aussi, vous pourriez marcber plus directement au but, sans vous détourner de la voie droite, et je trouve que vous cédez trop au pcncbant de faire des excursions que vous tâcbez de faire rentrer de vive force dans votre cadre ; mais je suis obligé d'avouer qu'en cela vous avez pour vous les Pères de l'Eglise, qui ne se piquoient pas de cet encbaînement de clioses toujours bien liées entre elles. Ils n'ont pas eu cet ordre rigoureux de Bourdaloue et de Massillon...
» Yous savez, disoit le prélat dans une autre lettie, que je n'ai pas beaucoup de goût pour les préfaces non nécessaires; elles nuisent au livre : il me semble que les deux qui précèdent votre Défense devroient être réunies à votre écrit sur le romantisme, sons !e titre à^ Opuscules sur dù'crs sujets : vous mettriez là tout ce que vous voudriez; rien n'y seroit déplacé. Cliâtiez votre style tant que vous pourrez : il faut, pour plus d'un lecteur, racheter le sérieux des choses par les agrémens de la diction, d'autant plus que vous avez à combattre plus d'un adversaire qui ne pèche pas par cet endroit. »
Les observations qui arrivoiént d'une telle source à M. Boyer ne le blessoient jamais. Aussi M. d'Hermopolis, les lui voyant accepter avec une si aimable résignation, lui écrivit, le 18 février 1837 :
» Je trouve que vous avez été plein de bénignité envers ma critique, malgré sa crudité. Je vous aime et vous estime assez pour désirer qu'il sorte de vos mains un ouvrage beau par l'ensemble et l'ordonnance de toutes les parties.
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comme par le style. Le grand architecte ne se borne pas à faire de beaux appartemens; il veut aussi que la distribution et la liaison en fassent un beau tout. »
Pour ne point isoler le jugement porté par M. Frayssinous du livre auquel il s'applique, nous venons d'anticiper sur l'avenir. Nous devons remonter maintenant h l'année 1835, époque où le premier volume de la Défense de l'ordre social fut publié.