‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 58 sur 75 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

M. Frayssinous eût désire le concours de M. le marquis de Clermont-Tonnerrc, pour l'éducation active du prince. — Éloge de M. le comte Emmanuel de Brissac. — Les infirmités du Prélat le font songer h se retirer. — Il s'occupe du lieu de sa retraite et de sa sépulture. — i Ses idées sur la suite de l'éducation. — Noble parole de M. le comte Mole sur le prochain retour de M. Frayssinous. — Eloge de MM. Duputli et ïrébuqnet. — Dernières paroles de 31. d'Hermopolis à M. le duc de Bordeaux. — Le prince lui donne son portrait.

Depuis long-temps M. d'Hermopolis avoit le désir que M. le marquis de Clermont-Tonnerre fût appelé auprès de M. le duc de Bordeaux^ et plus le moment où l'éducation active du jeune prince devoit commencer approclîoit, plus il se flattoit qu'on feroit appel à la baule expérience et au dévouement de son ancien collègue dans les conseils de Charles X. « Les hommes d'un vrai mérite et appropriés sont rares, » disoit-il, le 16 mai 1837, à ce loyal et généreux serviteur, qu'aucun sacrifice n'eût certainement arrêté. Le 29 juillet 1837, il lui écrivit :

« Il a été dit très-clairement que nous manquions de capacité politique et militaire, qui sût bien régler le présent, prévoir et préparer l'avenir. En conséquence, des tentatives ont été faites; mais jusqu'ici on a travaillé sans succès.

On s'en occupe encore : je ne sais si on sera plus heureux. Il faudioit tant de choses léunies, qu'il est hien à craindre que les uns refusent et que les autres ne soient pas agréés de tous. J'ai toujours eu une idée fixe; mais elle n'est pas entrée dans les têtes. Je ne veux pas désespérer. »

C'eût été une consolation pour lui de voir M. le marquis de Clermont-Tonnerre prendre les rênes de l'éducation qu'il ne devoit pas tarder à déposer.

« Mon coursier a vieilli, lui disoit-il en effet, il seroit bien temps de dételer. »

La lettre suivante, datée d'Udine le 26 octobre 1837, complète la précédente :

« Vous savez, écrit M. d'Herinopolis, que j'avoisà votre sujet une idée fixe, et que d'autres aussi avoient des idées contraires, non moins fixes et plus fortes que les miennes. Je n'ai pu avancer d'une ligne; j'ai dû abandonner mon projet et laisser agir la Providence. Cependant, après plusieurs recherches faites avec de bonnes intentions, j'ai appris, au moment où je n'y pensois pas, qu'on s'étoit arrêté à M. Ennnanuel de Brissac, homme d'un beau nom et d'un vrai mérite. On lui a parlé au nom de son ancien dévoûment et de l'amitié que lui portoit M. le duc de Berri. Des raisons très-impérieuses l'attachoient fortement à sa famille. Il a fait tout céder aux sentimens de son cœur, et il est arrivé à Kirchberg, pour voir les choses de près et faûe un essai. Il est très-positif que ses nobles manières, l'élévation de son ame, jointes à un calme, à une douceur soutenus, mais qui n'a rien de foible, ont réussi, et qu'il a eu l'art de plaire et de gagner la confiance, tout en se faisant obéir...

» Je suis sur le point de terminer un voyage de près de 180 lieues de France. Je compte arriver aujourd'hui à Goritz... Mon voyage vous prouve qu'il y a encore quelque

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vie au fond de mon être ; mais je sens profoudéuient le iDesoin d'un repos complet. Il faut dételer le coursier avant le dernier moment. »

« Je vous dirai, ajoutoit-il dans sa lettre du 16 mai, que je me soucie peu de montrer à un public qui ne me connoît pas, l'état de nullité et de dégradation auquel m'ont réduit mes infirmités. Ce public ne voit que le poste important que j'occupe, et s'étonne de m'y voir. Quant aux personnes dont je suis connu, elles me voient dans un passé qui a eu quelque chose d'un peu honorable ; elles me plaignent et sont indulgentes. »

Quand la dernière année d'exil eut commencé pour M. d'Hermopolis, il écrivit à l'abbé Boyer, le l*"^ février 1838 :

« Croyez bien que l'heure de ma retraite, si elle n'est pas sonnée, sonnera dans le commencement de l'automne. Ma foiblesse et mes infirmités sont et deviendront de plus en plus incompatibles avec ma position. En tout, paroître et disparoître à propos est une bonne chose dans la vie humaine. Je ne voudrois pas attendre l'extrême caducité, avec tout ce qu'elle entraîne d'inconvéniens. Ma tâche est remplie. Ce qui doit la compléter, n'est pas de mon ressort. •>

Le prélat craignoit surtout d'être le serviteur inutile.

« Je sens que je vieillis et que je m'affoiblis, dit-il, le 19 février, à M. Amable Frayssinous, son neveu : je ne voudrois pas attendre les jours de la dernière caducité, et y être trouvé pour n'être bon à rien. »

Celui qu'il appeloit son Fils de consolation remplissoit toujours pour lui tout ce que ce nom avoit de touchant : par reconnoissance, le prélat le recommanda, dans une lettre du 27 mars, aux prières de madame O.

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Le 23 avril, il écrivit à l'abbé Boyer :

« L'attaque que j'éprouvai à Prague, et qui auroit bien pu m'einporter, a laissé des traces profondes qui ont résisté aux bains de Tœplitz et à un régime approprié, et qui, par un accroissement insensible, ont fini par altérer plus ou moins, suivant la température, les climats et les saisons, mes facultés intellectuelles et physiques. Yoilà la vérité. Ajoutez à cela soixante-treize ans révolus, le 9 de mai prochain, les inquiétudes d'esprit inévitables, et vous croirez aisémentque,si j'ai valu quelque chose, iln'en reste que l'ombre. Tout ce que l'on pourra ajouter en sus de plus favorable sera une bienveillante exagération... Je persiste toujours à croire que ma mission sera terminée dans le mois de septembre, et qu'alors sonnera l'heure de ma retraite... Pour revenir à ma santé, du malaise, de l'aversion pour toute gêne, le désir de respirer l'air natal, voilà mon mal habituel. N'oubliez pas de me faire savoir si je serois reçu aux Missions, ou si l'on verroit en moi une marchandise de contrebande. Si, pour être reçu à Saint-Sulpice, il faut habiter la campagne, impossible. »

M. Boyer s'occupa en effet de lui trouver une demeure à Paris. Comme il lui parloit de l'appartement assez modeste que le prélat devoit habiter au séminaire des Missions-Étrangères, et lui faisoit observer que ce logement ne repondoit peut-être pas suflisamment a la représentation a laquelle il pouvoit être obligé, M. Frayssinous écrivit :

» Quand on marche à pas de tortue, qu'on a un bras foible des suites d'une attaque, la langue embarrassée, l'oreille dure, et cpi'on est moins propre que jamais à la conversation, on n'est pas bon à représenter dans un salon. Croyez-moi; je ne serai qu'une fois en représentation. C'est lorsqu'en ma qualité de chanoine honoraire de Paris j.

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M. l'archevêque aura la bonté de nie faire rendre les honneurs funèbres dans sa cathédrale, sous un cercueil surmonté d'une mitre et d'une cros?e, je crois. »

Il avoit exprimé le désir d'être enterré auprès de sa mère dont le bourg de Saint-Corne possédoit la dépouille, mais il songeoit aussi au cimetière d'Issy; car nous lisons dans une lettre qui lui fut écrite plus tard :

<« Vous vous rappelez qu'à l'époque où, voyant approcher la fin de votre noble et sainte mission, vous vous occupiez de chercher en France la retraite qui vous conviendroit le mieux, l'un des motifs qui nous faisoient porter nos vœux de prcférence vers Saint-Sulpice, étoit qu'on ne pouvoit trouver un séjour plus parfait pour terminer une vie comme la vôtre, et aller ensuite reposer auprès des vénérables MM. Emery et Duclaux, dans l'enceinte de ces murs bénis où se succèdent les générations sacerdotales, qui viennent y puiser la science et les vertus de l'apostolat, et qui, ne vous séparant jamais dans leur souvenir de ces hommes si justement révérés, s'empresseroient de payer, chaque jour, à votre mémoire le tribut de leurs pieuses intercessions. »

Au moment où l'évêque d'Hermopolis mettoit la dernière main, et comme le couronnement, à cette partie de Téducalion de M. le duc de Bordeaux dont il s'étoit chargé, M. le marquis de Clermont-Tonnerre lui communiqua d'heureuses et prévoyantes idées sur l'éducation active qui alloit succéder à la première.

« Je ne saurois y rester étranger, répondit le prélat, dans une lettre du 18 mai 1838; je dois même m'y intéresser plus qu'un autre, en voyant approcher une époque si décisive pour moi comme pour tant d'autres, et dont les suites, en bien ou en mal, sont comme interminables.

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Si une perspective consolante vient parfois s'offrir à mes regards, mon ame aussi n'est pas sans inquiétude et sans crainte. II faut, pour le succès, un ensemble de volonté, de choses, de circonstances, qui ne se rencontre pas aisément. D'un côté, il faut une instruction profonde et applicable, le talent de la communiquer, une connoissance suffisante du passé, plus étendue encore du présent, un grand discernement pour choisir; et de l'autre, il faut soumission respectueuse, confiance, amour des choses graves, application et courage soutenu pour l'accomplissement de ses devoirs. Mazarin, qui avoit gardé pour lui la surintendance de l'éducation de Louis XIA'^, écrivoit à son précepteur Péréfixe : « Vous aurez beaucoup fait pour le » jeune Roi, si vous venez à bout de faire qu'il s'applique, » et qu'il s'applique à des choses sérieuses. » Combien de fois, au reste, la réalité est venue tromper de belles espérances ! Il suffit d'un seul défaut qui n'a pas été dompté, pour tout perdre. Nous en avons un exemple effrayant dans ce Dauphin, qui n'eut de grand que le nom. Il avoit de la bonté, il ne manquoit pas d'intelligence; mais il paroît qu'il avoit une aversion si naturelle pour le travail, qu'il dit lin jour : « Quand je serai mon maître, » je n'ouvrirai pas un livre ; » et il tint parole. Il tomba dans la plus honteuse indolence et une complète nullité; et quelqu'un a dit de lui que c'étoit » le meilleur des hommes » et le plus médiocre des princes. » Je crois que, dans le cours de nos lectures, beaucoup de leçons utiles se sont présentées d'elles-mêmes, très-faciles à saisir, qui ont été remarquées, et qui, confiées à une mémoire fidèle, n'en sont pas encore sorties. Tout maintenant dépendra des .successeurs. Ceux qui se retireront pourroient les mettre parfaitement au fait des qualités et des défauts, de la trempe d'esprit et de caractère, suivie jusque dans ses nuances les plus délicates. »

La fin de noire récit montrera que, des espérances

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et des inquiétudes du précepteur, l'auguste élève n'a réalisé heureusement que les espérances.

S'adressant le 12 août à madame 0. 31. d'Hermopolis lui dit que, d'après les journaux, on serolt quelquefois tenté de croire que Paris est une espèce de chaos 5 mais qu'en dernier résultat, il y a autant de sécurité qu'ailleurs pour les habitans.

« Je vois, continue-t-il, par les papiers publics, que tous mes contemporains s'en vont les uns après les autres dans l'autre monde, et, si je veux en trouver encore quelquesuns, il faut que je me bâte d'arriver. »

Dans cette lettre, il exprime le regret que ses nerfs, devenus très-irritables, lempêchent, malgré toute son attention, d'avoir une écriture dont les caractères soient mieux formés et plus lisibles ^ ce qui le conduit à dire gaîment :

« Jamais plume ne fut plus déréglée que la mienne. »

M. Frayssinous écrivit à M. de Quelen pour savoir s il pouvoit reparoître en France sans crainte d'être inquiété. M. le comte Mole, alors ministre des Affaires étrangères, à qui l'archevêque de Paris fit part des inquiétudes de ce vieillard vénérable, répondit : « Que M. révoque d'Hermopolis rentre en France quand et comme il voudra : il n'y trouvera jamais que les égards et les témoignages d'estime et de respect qui sont dus à son caractère et à sa personne. »

Le 10 septembre, M. d'Hermopolis manda de Kirchberg à un illustre prélat :

«Mon très-lionoré Seigneur, j'aime à croire, comme vous, qu'en quittant la France pour passer en Allemagne, j'ai écoulé la voix de la Providence dans ceux qui m'appe-

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loient; et je crois aussi que la même Providence s'est expliquée à mon égard, en m'envoyant vme paralysie qui a résisté aux remèdes les plus appropriés, tels que les bains célèbres de Tœplitz, à l'action du temps, au régime médical le mieux entendu. Elle m'a laissé des suites qui n'ont fait que s'accroître, et qui ont fiai par amener un tel affoiblissement de mes organes et de mes facultés , qu'elles m'ont abaissé tout-à-fait au-dessous de ce que je devrois être, et réduit à un état qui n'est plus convenable pour personne, ni pour le prince, ni pour sa famille, ni pour moi. Aussi n'y a-t-il ici qu'une voix sur le parti que j'ai à prendre ; et, si vous étiez sur les lieux, je suis bien persuadé que, loin de vous étonner de ma retraite, vous seriez étonné que je ne l'aie pas effectuée plus tôt. Les personnes graves, sensées, dévouées, témoins journaliers, sont irrécusables, et par cela même les vrais juges compétens... J'irai cberclier un asile dans l'intérieur des Missions-Etrangères, à Paris. »

Le cœur du pontife, sensible à tout ce qui peut procurer la gloire de l'Eglise, lui dicte dans cette lettre un beau témoignage rendu au successeur de saint Augustin.

« Voilà donc M. Dupucli évêque d'Alger ! c'est un saint à canoniser. Ce n'est pas le martyre cpi'il craindra, celui-là : s'il le trouve sur cette terre barbare, il en bénira Dieu. C'est un beau commencement pour une Eglise cbrétieone. Dieu ne va pas aussi vite dans ses desseins, que la pensée des hommes : Palicns, quia œternus. Il n'est pas comme nous, qui craignons que le temps nous manque. »

Revenant à son projet de départ , il ajoute :

« Mon Barnabe sera mon Raphaël : il me conduira, mais pour revenir; et, dans son sublime dévoûment. il rendra, jusqu'à nouvel ordre, des services sans prix. Tout ce qui

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doit le secondei- est excellent. Soyez tranquille : tout ira bien. »

En effet, M. Frayssinons, pour consoler les légitimes regrets du prince dont il venoit d'achever l'éducation morale, religieuse et littéraire, lui avoit dit : a Je vous laisse mon Elisée. » Cet éloge de M. Trébuquet ne pouvoit être empreint d'une plus exquise délicatesse.

Tout au bonheur de revoir sa patrie, dont l'image ne s'effaçoit point de son souvenir : « Il me semble, écrivit-il le 11 septembre, que l'air natal me rajeunira. »

Voici les dernières paroles du précepteur à son auguste élève : « Monseigneur, je ne sais pas si un jour Dieu vous appellera à régner. Je sais seulement que j'ai tâché de vous donner des principes qui vous seront . utiles dans l'une et dans l'autre fortune. »

Avant que M. d'Hermopolis quittât M. le duc de Bordeaux pour rentrer en France, le prince lui donna son portrait, fait par Louis Letronne, élève de David. Au bas, l'auguste élève voulut bien écrire de sa main :

« Donné à M. 1 evêque d'Hermopolis, comme un témoignage de mon profond attachement et de ma filiale recon-

noissance.

» Kirchberg, 22 septembre 1838.

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