CHAPITRE Xy
Opinion laisonnce de M. d'IIermopolis sur le second volume de la Défe de l'ordre social.
Cette critique le porta à interroger d'une manière plus précise M. d'Hermopolis, sur le mérite de son livre. Le prélat lui répondit :
«< Il est bien temps, mon très-cher, que je réponde quelque chose à diverses questions que vous m'avez proposées sur votre ouvrage. Mon silence sur cela a été fort long. Voici mon excuse. Après un état de malaise et d'irritation nerveuse qui n'avoit rien de dangereux, mais qu'il falloit pourtant ménager et qui me fit suspendre mon travail, il fallut faire un voyage de cent quatre-vingts lieues de France, qui me laissa une certaine fatigue dont je me suis ressenti assez long-temps.
» Je commencerai par vous dire avec sincérité que votre manière de traiter les choses morales, philosophiques, politiques, est certainement la meilleure. Riche en développemens, en preuves de tous les genres, elle touche à tous les points d'une question, la pénètre à fond, et fait ressortir tout ce qui peut y porter la lumière, moyen le plus propre à laisser dans' les esprits des traces profondes et durables Cette méthode large, étoffée, a été celle des grands maîtres aux beaux jours de Louis XIII et de Louis XIV, celle de Nicole dans la Perpétuité de la Foi et ses autres grandes controverses, de Grenade, de Rodriguez, de Suarez, du P. Saint- Jure, de Bourdaloue, d'Abelly dans sa f^ie de snint Vincent de Paul. Je ne parle pas de Bossuet. Celui-là étoit un aigle
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en tout, unissant toute la rigueur de la logique à tout l'éclat des beautés littéraires, et sachant même donner aux arides controverses tout l'intérêt des formes dramatiques, comme dans V Histoire des P^arialions. M. Emery n'étoit point étranger à cette manière de présenter ses idées. Je me suis toujours souvenu d'un discours sur la nécessité de l'étude pour un ecclésiastique, dans lequel il combattoit les prétextes qu'on pourroit mettre en avant pour s'en dispenser. Ses raisons étoient topiques, ne laissoient rien à désirer, forçoient son adversaire jusque dans ses derniers retranchemens, et le pressoient si bien de tous les côtés qu'il ne pouvoit échapper. M. Emery étoit un homme d'une sagacité rare. Dans chaque chose il alloit à ce qu'il y avoit de mieux à dire pour arriver à la conviction. De tous les hommes que j'ai connus dans le temps passé, c'est celui dont j'aurois le plus envié la trempe d'esprit et de caractère. Un de mes premiers soins sera d'aller pleurer et prier sur sa tombe.
» Dans vos articles sur l'état moral des esprits et ce qui s'est appelé le mouvement rehgieux, vous avez eu la pensée heureuse, pour mettre plus d'oidre et de netteté dans la discussion , de diviser la société en trois classes, d'examiner chacune d'elles sans exagéiation, disant le bien connue le mal, comparant le passé avec le présent. Or, en pesant le pour et le contre, on trouve que l'avantage n'est pas toujours en faveur du progrès dans le bien; et si, toute compensation établie, on veut se livrer à des conjectures pour l'avenir^ l'esprit, ce me semble, demeure suspendu entre la crainte et l'espérance. Pour conclure^ je trouve que votre division en trois classes est bonne, bien présentée, et que vous avez pris le meilleur chemin pour arriver à une plus juste appréciation des choses.
» Négligeant certains endroits de l'ouvrage, du moins jusqu'à nouvel ordre, je viens au point capital, au reproche que je me suis permis de vous faire d'avoir trop maltraité Louis XYI.
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» Je crois n'avoir besoin que de votre livre pour rester convaincu qu'à la fin du règne de Louis XV, lorsque Louis XVI monta sur le trône, à l'âge de vingt ans, la France ne pouvoit être sauvée des abîmes où elle couroit se précipiter, que par un grand roi, par un prince doué de ces hautes et puissantes, qualités qui finissent partout subjuguer et par triompher de tous les obstacles, même de ceux que les hommes ordinaires croient insurmontables. Or, ces qualités vraiment royales ne s'acquièrent ni par l'étude, ni par l'expérience. Dieu seul les donne ou les refuse à qui il lui plaît, suivant ses desseins, toujours sages, quoique impénétrables. Cette trempe d'esprit et de caractère suréminente, Dieu l'avoit refusée au jeune roi ; et cependant, suivant vous, Dieu fait de ce malheureux prince l'objet de ses anaihèmes et de ses malédictions. Dira-t-on qu'il auroit dû s'entovirer d'hommes doués de ce qui lui manquoit? Et où étoient-ils ces hommes, pour vaincre cet esprit infernal dont la France étoit travaillée? Il eût fallu alors la tête et le bras de Charlemagne, ou, si l'on veut, un Napoléon chrétien. Dans mon opinion privée, c'est bien moins sa foiblesse qui l'a fait succomber, que l'impuissance complète où il étoit de triompher des circonstances au milieu desquelles il se trouvoit placé.
« Vous avez affirmé que Dieu avoit le bras levé sur lui , comme sur un prince qui avoit été, sinon l'auteur, du moins le complice de la révolution par sa foiblesse, destiné à subir, sur l'échafaud, la peine qu'il avoit méritée pour n'avoir pas réprimé l'impiété et avoir souffert le blasphème. Il me semble qu'avant de le mettre au rang de ces princes de l'antiquité païenne, dignes de l'exécration du ciel et de la terre, il auroit fallu démontrer rigoureusement que Louis XVI avoit en main les moyens nécessaires pour lutter avec succès contre ces ravages si profonds, si universels, si enracinés, si trioniphans, de l'impiété, depuis que le monde savant et littéraire, le monde de la cour, de la
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puissance, de la richesse, n'avoit d'autres dieux que Voltaire et Jean-Jacques. Je demande si le Roi auroit trouvé dans les dons qu'il avoit reçus du ciel, dans la haute sagesse de ses conseils, dans l'influence de tout ce qui pouvoit avoir de l'empire sur les esprits, dans le respect et la crainte de l'autorité, dans le concours d'une magistrature respectueuse, dévouée, toujours guidée par l'esprit de justice, je demande, dis-je, si, dans l'ensenihle de tous ces appuis, il auroit trouvé de quoi faire triompher les bonnes doctrines. Tout cela est beau en théorie; mais venons à la pratique. Les lois répressives, par qui aurolent-elles été appliquées? cruels eussent été les juges des procès intentés contre la licence de la presse? Les cours de justice, sans doute. Mais pouvoit-on se promettre que ces lois ne seroient pas éludées, amollies par des hommes égarés par l'esprit de secte ou de philosophisme, tels qu'il s'en trou voit dans les parlemens? Longtemps avant Louis XVI, M. de Malesherbes avoit mis en principe, que la librairie n'étoit qu'une affaire de commerce. On a cru pouvoir l'accuser d'apprendre aux auteurs le moyen d'éluder la loi. Il avoit surveillé une édition de la Nouvelle Héloise. Rappelez-vous à quels excès d'iniquité se porta la magistrature dans l'aff'aire des Jésuites ; et, de nos jours, quelle conduite elle a tenue dans une accusation portée devant elle contre le Conslilidionnel. Il est très -probable que toutes ces poursuites devant les tribunaux auroient amené de grands scandales d'impunité, et fait peutêtre plus de mal que de bien. J'indique les choses, et je livre le tout à vos réflexions.
» L'impression que votre livre m'a laissée, c'est que Louis XVI a péri, parce qu'il n'avoit pas déployé les qualités cjui auroient pu le sauver, et que Dieu lui avoit refusées.
» Je ne dis rien de plusieurs autres reproches cju'on lui fait, et qu'on n'a pas le droit de faire retomber sur lui seul. Je verrai plus tard.
'J-J^ VIE DE M. FRAYSSINOUS. [iSSj]
» Je n'ai ai assez de temps ni assez de liberté d'esprit, pour m'enfoncer là-dedans. .«
Plus tard, M. Frayssinous donna plus de développement h ses observations : mais cette seconde lettre, à laquelle il ne mit pas la dernière main, ne fut pas envoyée.