CONVERSION DU MARQUIS DE FÉNELON
qualités : non content de se battre pour des querelles par-
ticulières, il soutenait que le duel était permis, et il savait
donner des couleurs si séduisantes à ses sophismes, qu'il
embarrassait sans peine la plupart des ecclésiastiques
qui essayaient de le détromper. Dieu se servit de M. Olier
pour l’éclairer et le convertir. Le marquis de Fénelon, ayant
entendu parler de sa vertu et de son zèle, vint le prier
de le prendre sous sa conduite. « Comment pourrai-je me
» charger de vous, dit M. Olier, si vous n'êtes dans la
» résolution de renoncer au duel? — Eh! quelanal y a-t-il
» donc? un homme de qualité peut-il souffrir une injure
» sans en tirer raison ? — Puisque vous n’en connaissez pas
» le mal, reprit M. Olier, demandez à Dieu qu'il vous le
» fasse connaître et promettez-lui qu'après que vous en
» serez convaincu, vous combattrez vous-même le duel,
» et travaillerez à la conversion des duellistes (1). » Il pa- ù RAS de 4 rut qu’en exigeant cette promesse, M. Olier avait déjà 435." quelque vue surnaturelle de l'avenir. Le marquis de
Fénelon la donna avec sa franchise ordinaire; bientôt il
se sentit ébranlé (2). A la fin d’une campagne, il revint (2 Pie de la tout autre, avec une forte résolution de renoncer publi- Er quement au duel. Non-seulement il y renonça pour Jui- 169 lv: Pmême, mais nous verrons, dans la suite, avec quel zèle il
seconda M. Olier pour l'extinction de ce fléau (3). Ju- (3 Œuvres de geant bien que la carrière militaire était trop dangereuse a un
pour le salut d’un homme aussi prompt et aussi vif, HN ns
M. Olier lui conseilla de quitter pendant quelques années pe D le service. Le marquis de Fénelon se retira en effet pour 40. i un temps, et refusa plusieurs charges importantes dont
voulait le gratifier la Reine-mère, qui l’estimait beaucoup,
le regardant comme un homme également propre pour la conversation, le cabinet et la guerre, et ses talents militai-
res fui ayant d’ailleurs mérité l’estime et l’amitié des plus Ho ae grands capitaines de son temps (#). Il s’attacha entière- Fénelon, par M.
ment à l'affaire de son salut, et épousa Catherine de Mon- { dr 4
beron, à cause de sa piété extraordinaire, Etant devenu veuf à l’âge de trente-trois ans, il eut la pensée d'entrer dans l’état ecclésiastique. M. Olier le détourna de ce dessein, persuadé qu'il ne travaillerait pas moins efficacement au bien des âmes, en demeurant dans le monde, qu’il le pourrait faire dans l'Eglise; le marquis de Fénelon se soumit à sa décision. Il eut toujours l'affection la plus tendre et la plus respectueuse pour M. Olier, et fut jusqu’à sa mort sincèrement dévoué au séminaire ; ce qüi a fait dire à l’illustre archevêque de Cambrai son élève et son neveu : (t) Corresp. de * Saint-Sulpice. où j'ai été nourri, est une maison que ma a SA » famille a toujours chérie et vénérée, longtemps avant 220. » que je fusse au monde (1). »
XI, Un autre militaire, qui s’était aussi rendu tro célèbre Le maréchal : .
de Fabertet M. par son empressement à faire briller sa valeur dans les au re combats singuliers, et que M. Olier employa dans la suite M. Olier. à abolir cette détestable pratique, fut le célèbre Abraham (2) Histoire de de Fabert, depuis maréchal de France (2). Personne n’ése Pr tait plus propre que lui à autoriser, parmi les hommes rs in à de sa profession, les maximes du christianisme ; car il 2, p. 386. s'était déjà acquis, par environ trente-cinq ans de service, une réputation de bravoure, la plus justement méritée, ayant été présent à cinquante-neuf siéges de places conquises, et ayant fait des prodiges de valeur admirés de toute l’armée. Ce fut le témoignage solennel que lui rendit Louis XIV, dans les lettres de lieutenant-général de l’armée de Flandre qu’il lui accorda pour suppléer à l’absence du maréchal du Plessis-Praslin, que nous verrons (3) 4rchivesan aussi figurer dans l'affaire des duels (3). Enfin, parmi ces ministère de la . " A “5 A ‘ guerre, Expedi- Pieux laïques dont le zèle et la charité semblaient faire De ea à autant d’apôtres, nous ne devons pas passer sous silence M. du Four, gentilhomme ordinaire du duc d'Orléans, et Qu) Pie Aa, de LE M. Olier employa pour négocier un grand nombre d’af- M. Olier, par aires importantes (4). Considérant ces fervents disciples
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liers, 1, p. 446, COMME un corps auxiliaire, il les appliquait à diverses
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CONFESSIONS ET CONVERSION D'UN GENTILHOMME., 17 œuvres, selon la condition et la grâce particulière de chacun ; et ils s’y portaient avec un si grand zèle, que quelquefois il se voyait obligé d’y mettre lui-même des bornes. « J'attends encore de vos nouvelles pour voir » M. Vincent, écrivait-il à M. du Four; et n’en recevant » pas, j'ai eu appréhension de votre santé. Je vous prie » de vous conserver pour Div, et de prendre des forces » pour son divin service. Notre-Seigneur a tant besoin » d'ouvriers, qu’il n’est pas juste de les estropier dans sa » moisson, et de lui ravir les serviteurs qu'il s'était prépa- » rés. Vivez et mourez à Jésus, et mourez si souvent à » vous-même, que cela tienne lieu du dernier sacrifice, » par l'honneur égal que vous rendrez à Dieu. Obligez-le » par là à conserver longtemps la victime. Si vous vous » immolez vous-même en esprit, si le glaive spirituel » vous égorge, si l’amour vous consomme à sa gloire, ()Lettresaut. » DIEU ne sera pas obligé de vous mortifier extérieure- y re do » ment (1).»
Le trait suivant montre avec quel zèle ces gentilshommes yrv, exerçaient le genre d’apostolat auquel ils s'étaient voués. Se pe L'un d’eux raconte ainsi une conversion inopinée dont il sind d’un genfut l’instrument : « Comme je venais un jour en mon parti- tilhommes » culier chez M. Olier, je rencontrai, sur le Pont-Neuf, un » gentilhomme de mes plus familiers amis, Sans lui dire » où je voulais ls mener, je fis arrêter son carrosse, et le » priai de monter dans le mien. Mais lorsque la portière » fut levée, je lui déclarai en riant que je le conduisais » chez M. Olier, afin qu’il tint la parole, qu’il lui avait don-
» née depuis longtemps, d’aller le voir. Sur cela, il fit » tous les efforts imaginables pour remettre cette visite » à un autre jour, feignant mème de vouloir se jeter hors » du carrosse; mais je le fis aller si vite qu’il ne put en » sortir. À mesure que nous approchions du séminaire, ses » résistances devenaient moins vives. Enfin je l’amenai
» dans la chambre de M. Olier, et je commencai à voir 1, a 9
» les effets salutaires de ce lieu sur mon ami. M. Oliercon- » fessait dans ce moment un commandeur de l’ordre du » Saint-Esprit, homme de grande vertu. Nous l’attendi- » mes assez longtemps, et lûmes, durant cet intervalle, » un bon livre qui était là +. M. Olier nous trouvant sur » cette lecture au sortir de sa chapelle, je lui présentai » mon ami, qui fut si saisi de respect en sa présence, que » M. Olier crut, à sa posture toute contrite, qu’il venait aussi » se confesser. De sorte qu’il le mena sur-le-champ dans » sa chapelle, sans songer à lui faire d’autre compliment, » que de le faire passer devant lui. Lorsqu'ils furent en- » trés, M. Olier se mit à genoux, et mon ami en fit autant » de son côté; après quoi, persuadé toujours qu’il voulait » se confesser, M. Olier s’assit sur un siége près de lui, et » dit les prières usitées avant la confession. [l les récita » avec un si grand recueillement, qu’il ne s’aperçut pas » de l'embarras où était mon ami. De sorte qu’ils en- » trèrent en matière, comme si c’eût été la chose du monde » la plus concertée. Elle eut en effet un succès incroyable. » Pour moi, qui ne savais rien de cette confession, j’at- » tendais cet ami, que M. Olier m'avait comme ôté d’entre » les mains, et je ne pouvais même comprendre comment » il demeurait si longtemps avec lui, après avoir eu tant » de peine à le venir voir. Enfin je vis sortir M. Olier plei- » nement satisfait de la dévotion de son pénitent, puis » celui-ci, rempli de joie du grand succès d’une confes- » sion si inopinée. Je l’abordai, lui demandant la cause de » ce grand retardement, et me plaignis de ce quil avait » refusé de me faire part des bonnes choses que lui disait » M. Olier. Il me répondit d’abord en poussant un grand » soupir ; puis, avec le sentiment d’une joie extraordi-
+ Saint Charles Borromée avait aussi la pratique de mettre de bons livres dans ses antichambres, afin d’occuper utilement et saintement les personnes qui attendaient le moment de lui parler. ,
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PORTRAIT DE M. OLIER. 19 » naire, il me dit: a Je n’avais nullement la pensée de » faire une confession, et néanmoins je ne me suis jamais » si bien confessé de ma vie. Là-dessus il me raconta les » circonstances que je viens d’exposer, et dont il était lui- » même aussi étonné que moi. Nous en rimes beaucoup » l’un et l’autre; et, à quelque temps de là, n’ayant pu » nous empêcher de raconter le fait à M. Olier lui-même, » il rit beaucoup du pénitent, et se moqua bien plus en- » core du confesseur. Cette aventure singulière ne laissa » pas d’être un coup de grâce pour mon ami, qui, depuis » ce jour, me l’a répété souvent. »
Le gentilhomme, qui rapporte ce trait, fait cette réflexion à : er parlant de lui-même : « Dès le commencement que j’eus Olier pour ga- » l'honneur de connaître M. l’abbé Olier, je remarquai en pr Ep » lui une grâce extraordinaire pour attirer à Dieu les hom- jes hommes » mes de notre profession. Lui en ayant amené plusieurs d8 guerre. Son » dans diverses circonstances, ils sont toujours sortis d’au- PEER » près de lui extraordinairement touchés, entr’autres
» l’un de mes amis, qui s’est acquis beaucoup de mérite à
» l’armée et à la cour, et qui conçut une très-profonde es- » time pour ce grand serviteur de Du ({).» En effet, nous (4) 4érestations pouvons remarquer ici que, voulant se servir de M, Olier 4f: touchant M.
| : : Oller, p. 449.
pour attirer les Grands à son service, Dieu ne l’avait
pas seulement pourvu des dons surnaturels nécessaires pour éclairer et toucher les âmes ;, il lui avait donné, comme pour préparer les voies à la grâce, les qualités extérieures les plus propres à gagner les cœurs, M. Baudrand, son quatrième successeur dans la cure de Saint- Sulpice, nous a tracé son portrait en ces termes : « IL était » d’une taille médiocre, avait le port libre, dégagé, avan- » tageux; sa complexion était sanguine, délicate, quoique » forte et robuste, s’il ne l’eût altérée par ses jeûnes , ses » longues veilles et ses rigoureuses pénitences, Son teint » était blanc, mêlé de vermeil, son visage plein, son nez » aquilin, son front large et serein. Il avait les yeux vifs,
» remplis d’un feu doux et engageant, la physionomie » fine, la bouche d’une grandeur médiocre, les lèvres ver- » meilles, la voix belle, argentine, flexible; la prononcia- » tion libre, insinuante ; le geste naturel et dévot, soutenu » d’une éloquence mâle, élevée, et si heureuse que, sur- » le-champ, sans étude, il ravissait les esprits et enlevait » les cœurs. Enfin il avait le visage beau, agréable et bien » proportionné, accompagné d’un air rempli de tant de » grâce, de majesté et de modestie, qu’il était impossible (1) Mémoir, de » de l’approcher, sans en concevoir de l’estime et du res- M. Baudrand,p. ñ A OA. » pect, et sans en être élevé à Dieu (1) +. »
XVI. Dans les réunions de ces pieux gentilshommes, il par- FA nee lait à chacun avec l'affection d’un père et la confiance d’un tifshommes les ami; il répondait à leurs questions, éclaircissait leurs Lane doutes, inspirait à tous un zèle courageux pour la praau milieu du tique des maximes de la perfection chrétienne. Un jour Hote qu’il les exhortait à ne considérer jamais que Dieu en
. tout, l’un d’eux, prenant la parole, lui dit que la pratique constante de cette maxime était bien difficile au milieu du commerce du monde. Comme M. Olier eut répondu qu’on pouvait, à l’imitation des premiers chrétiens, vivre dans le monde sans affection pour le monde, le gentilhomme lui objecta que cette conduite était presque impraticable, à cause des exemples et de la conversation des mé-
chants, au milieu desquels on est obligé de demeurer.
+ «M. Olier, ajoute M. Baudrand, avait l'esprit vif, bouillant, pé-
» nétrant, prompt à concevoir, et d'une étendue fort vaste pour les
» sciences. Les vues que la lumière divine lui communiquait dans
» l’oraison, étaient bien d’une autre élévation que celles qu'il avait
» acquises par son travail, Il semblait, en l’entendant parler, que ce
» n'était plus un homme sur la terre, qui s’énonçât sur les mystères
» les plus relevés de notre religion ; mais que c'était un saint Paul dans
» le ciel, ou saint Jean l'Evangéliste dans son désert, Ses conceptions
» étaient hautes, et il avait le don de les exprimer avec tant de lu-
(2, Mémoir, de » mière, de netteté et de grâce, qu’on y reconnaissait quelque chose
W. Raudrand,p. :
70, 71. de plus qu’humain (2), »