VAUGIRARD. FONDEMENTS DE L’ESPRIT DU SÉM
Ces maximes fondamentales de la vie chrétienne, que M. Olier enseignait à ses disciples, parurent cependant nouvelles et trop sévères à quelques-uns; mais cette opposition ne dura pas longtemps, et fit bientôt place à une ardeur toute contraire, qu’on eut plutôt besoin de modérer que d’accroître. «Je » rapporterai ici, dit M. Olier, ce qui est arrivé à » un de nos Messieurs sur lequel la bonté divine a » puissamment agi depuis six semaines ou deux » mois qu’il est avec nous. C’est un très-excellent » esprit et un grand théologien ; mais il était arrivé » ici rempli de ses propres idées, et avec un sys- » tème de piété à sa mode, qu’il s’était forgé à lui- » même : ce qui est très-dangereux pour les com- » mençants. Etant venu dans cet esprit, il souffrait » avec peine la pureté du christianisme qu’on lui » proposait. Il se servait même de toute sa théolo- » gie pour combattre les propositions évangéliques, » unique fondement de la piété qu’on inspire à nos » jeunes Messieurs. Dieu, voyant l’abus qu’il faisait » de son esprit et de ses raisonnements contre la » vérité , permit qu’il oubliât tout-à-coup ses con- » naissances , et qu’il perdît la mémoire. Il s’est vu » privé de toute lumière, si interdit, et accablé par » une mélancolie si profonde , qu’il ne lui restait » plus de liberté d’esprit que pour s’apercevoir du triste état où l’avait réduit son orgueil ; dès qu’il » voulait raisonner sur une matière , il ne voyait » plus que confusion dans ses idées. Ne pouvant » s’élever contre la vérité, et se reconnaissant vain- » eu par l’Evangile , il se rendit enfin, et aussitôt » Dieu lui redonna ce qu’il lui avait retiré pour le » rendre plus humble. Dieu soit béni ! c’est main- » tenant un de ceux de la communauté qui sont les » plus soumis et les plus dociles (1).
» Parlant à nos jeunes Messieurs sur la nécessité » de crucifier le vieil homme, afin que la vie de » Notre-Seigneur parût en nous, je disais que, pour » donner à Jésus-Christ une entière liberté d’agir Tom. i. 26
(1) 1 Bêm. aut.
de Tl. Olier , t. n, p. 179, 180.
Conversations deM. Olier avec les séminaristes sur le crucifiement du vieil hom¬
me.
(1) Mém. aut.
de M. Olier, 1. 1, p. 460, 461.
(2) Mém. aut.
de M. Olier, 1. 1, p. 464, 465.
» il fallait crucifier la chair par la pauvreté , la » souffrance et la mortification ; que jamais il ne » nous ferait faire des actes d’humilité, si nous ne » mortifiions l’esprit et les mouvements de notre » superbe. Sur cela, l’un d’eux me dit (1) , au sujet » de la pauvreté : Il n’y a donc point de différence j> entre les conseils et les commandements ? En » quoi diffèrent-ils, si le renoncement aux biens de » fortune, qui ne paraît être qu’un conseil, nous est » néanmoins à tous nécessaire? Dieu me mit alors » dans l’esprit cette réponse : que, dans ce renon- » cernent , il faut considérer deux choses : le dé- » tachement intérieur et le dépouillement réel ; le » premier est de commandement, et le second decon- » seil ; le premier est tellement nécessaire, que, » sans le détachement intérieur des biens en un » certain degré, nous ne pouvons nous sauver, selon » ces paroles de Notre-Seigneur qui sont adressées, » non à un particulier, mais à tout chrétien : Celui » qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède, ne peut être » mon disciple. Nous devons être au milieu des » biens du monde, et même les acquérir, comme si » nous ne les possédions point en propre , sans en » affectionner l’usage par aucune attache déréglée du » cœur. Pour le conseil, il consiste à quitter effec- » tivement ces mêmes biens à cause de la difficulté » qu’il y a de ne les point aimer en les possédant, » comme si Notre-Seigneur nous disait : Je vous » conseille de quitter vos biens, si vous ne pouvez » les posséder sans les aimer ; c’est ce qu’on voit » dans ces paroles adressées à un particulier qui les » aimait effectivement : Alle\, vende\ tout ce que vous » ave\ et le donner aux pauvres. Dieu commande » même ce renoncement extérieur quand il y a pé- » ril évident de péché (2).
« On me faisait, il y a quelques jours, une question » dont je rapporterai ici la réponse, parce qu’il me » semble qu’elle venait d’un autre que de moi. Un * de nos jeunes Messieurs, ayant ressenti de la
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» peine à quitter l’extérieur du monde, et surtout » sa chevelure, me demandait pourquoi on avait » tant d’attache à ces superfluités. Je lui répondis » sur-le-champ que cela venait du fond de l’amour- » propre, et du grand désir que nous avons de » plaire au monde, et d’avoir part à son estime et à » son affection : désir des plus violents et des plus » enracinés qui soient dans l’homme tout pétri » d’orgueil. Or, les cheveux lui ayant été donnés » pour ornement , et servant à la bonne grâce, et » par conséquent à se faire estimer et se rendre » agréable aux yeux du monde et de soi-même, il » en résulte que nous y sommes extrêmement at- » tachés. Lorsqu’on nous les coupe, nous sommes » vivement touchés, comme si on nous coupait une » partie de notre amour-propre, comme si on estro- » piait notre superbe ; parce qu’en effet on ruine en » elle un de ses moyens d’attirer à soi l’amour et la » complaisance du monde. On doit mesurer, sur » cette affliction , le désir que l’on a de paraître, » d’être estimé et aimé des créatures. C’est à quoi » il nous faut mourir, comme je disais tantôt, sans » rechercher l’amour ou l’estime de personne , afin » de ne faire tort en rien à notre Dieu qui seul doit » remplir tous les esprits et tous les cœurs (l)f ».
f Un jour que M. Olier adressait à ses disciples une exhortation sur le renoncement chrétien, et que dans la chaleur de son zèle, il répétait souvent ces mots de saint Paul, qui lui étaient familiers : Il faut faire mourir le vieil homme , la jardinière de la maison, dont le mari était fort âgé, vint par curiosité prêter l’oreille à la porte de la salle , et crut que ce vieil homme était son mari. Elle court aussitôt lui communiquer ses terreurs, et le bon jardinier, non moins effrayé qu’elle, veut, pour se dérober à une mort demandée et résolue avec tant de véhémence, quitter la maison le jour même. Il va trouver M. Olier et lui dit tout ému : « Mon- » sieur, donnez-moi, je vous prie, mon congé; ma femme » a tout entendu, je veux encore vivre : je connais votre » dessein. — Quel dessein ? répond le serviteur de Dieu. — „ Vous le savez mieux que moi; il n’est pas nécessaire de » vous l’apprendre. — Mais, mon ami, expliquez-vous, ajoute
(1) Mém. avt.
Esprit du séminaire : 2°.
L’Union à Jésus-Christ.
(1) Dictionnaire historique d'éducation, par Fillassier, in-8°, t. h, p. 289, article, Plaisanterie, n. 25.
M. Olier n’exhortait ses disciples à la destruction du vieil homme, que pour établir en eux la vie de Notre-Seigneur, l’homme nouveau, créé dans la justice et la sainteté véritable. C’était le point pratique auquel il les ramenait sans cesse dans ses entretiens. Comme un père, au milieu de ses enfants, il répondait avec bonté à leurs difficultés, il éclaircissait tous leurs doutes, et ses paroles portaient toujours la lumière et la conviction dans les cœurs. « Parlant tantôt à notre assemblée, dit-il, j’expli- » quais avec une facilité étonnante quantité de diffi- » cultés qui m’étaient proposées sur la nécessité de » nous unir dans nos actions à Notre-Seigneur. » Lorsque nous nous unissons à lui par la foi, leur » disais-je, nous sommes aussitôt revêtus de ses » intentions ; il ne réside en nous que pour être » entièrement à nous, afin de glorifier, par nous, » son Père ; et nos œuvres, faites par le mouve- » ment du Saint-Esprit, ont par lui une prodigieuse » sainteté. Qu’y a-t-il de plus aisé que de dire à » Dieu, au commencement de chacune de nos » œuvres : Mon Dieu, je renonce à mes intentions » déréglées, et je me donne à vous pour faire mes » actions dans vos intentions infiniment adorables? » Nous pouvons nous unir aux intentions qu’il » avait lorsqu’il faisait des œuvres semblables aux » nôtres, par exemple, lorsqu’il buvait, qu’il man- » geait, qu’il dormait, qu’il conversait, qu’il priait, » et ainsi du reste. Quoique vous ne les connaissiez
» M. Olicr. — Monsieur, n’avez-vous pas dit qu’il fallait tuer » le vieil homme? Je suis vieux, il est vrai; mais ma vieil- » lesse n’est pas un crime : et puis mon travail peut encore » me nourrir. » Voyant l'effroi et l’agitation du bon jardinier M. Olicr et les siens ne furent pas peu surpris d’une si étrange méprise : elle était trop singulière pour qu’ils prissent s’empêcher d’en rire ; et après avoir rassuré, quoique avec beaucoup de peine , le jardinier, ils lui firent comprendre que ce vieil homme n’était autre chose que les désirs de la nature corrompue, que chacun devait s’efforcer de faire mourir en soi-même (1).
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» pas, ne laissez pas néanmoins de consentir à » toutes, et de les désirer telles qu’elles sont en » elles-mêmes et que Dieu les connait. Dieu le Père » voyant que vous désireriez avoir en vous toutes » les intentions de son Fils, et que vous seriez bien » aise deles exprimer dans votre intérieur, si vous en » étiez capables, aura pour très-agréables vos » actions. Nous pouvons nous unir encore aux in- » tentions du Fils de Dieu, même dans les actions » qu’il n’a point pratiquées extérieurement sur la » terre ; car il les a toutes offertes d’avance pour » nous- En formant son Eglise, il a eu dessein de » lui faire faire toutes ses oeuvres pour la gloire de » son Père ; tellement que tous les chrétiens, sans » en excepter un seul, ne sont que les exécuteurs » des desseins et des intentions de Jésus-Christ. (1)*.
» Je n’apporte à ces instructions d’autre prépa- » ration, ajoute M. Olier, que de renoncer à moi- » même et à tout ce que je puis connaître, atten- » dant ce qu’il plaît à Dieu de me donner pour le » service de sês enfants ; et cette manière d’agir est » si efficace et si puissante, que je les vois avanie cer bien plus en trois semaines que je n’ai » fait moi-même en huit ou dix années, pendant » lesquelles je ne connaissais rien dans le christia- » nisme, ni dans les voies qu’il faut suivre pour » aller purement à Dieu. Je prie Notre-Seigneur de » continuer ses grâces à ces Messieurs et à moi- » même ; mais s’ils continuent comme ils ont com- » mencé depuis quelques mois, je ne puis me » persuader qu’ils ne deviennent pas des Saints (2). » Je n’ai point de peine à croire que Dieu considère » toute la compagnie avec plaisir, à cause de la » pureté dans laquelle elle marche, et du zèle avec » lequel elle profite à son service. Je puis même » dire, en passant, qu’ayant dans mes mains la » conscience de tous ces Messieurs, j’ai été des » temps assez considérables sans remarquer dans » aucun d’eux un seul péché véniel (3). Il ne
(1) Mém. aul.
de M. Olier, t.
il, p. 358, 359.
* NOTE 8, p.
Ferveur des séminaristes de Vaugirard.
(2) Mém. aul.
de M. Olier, 1. 1.
(3) Ibid.,1. ii , p. 314.
(1) Mém. aut.
deM.Oler, f. i. — Vie de M. Olier, par M. de Bretonvilliers, t. i, p 397.
M. Olier éclairé de Dieu dans les avis qu’il donne aux séminaristes.
» se parle non plus ici des choses du siècle, ni de » quoi que ce soit qui puisse contenter la chair, que » si nous vivions de la vie des Saints après la ré- » surrection (1).
» Je me souviens que dernièrement, au sortir de » l’action de grâces , je rencontrai deux de nos » jeunes Messieurs, dont l’on a désiré me donner la » conduite, et je sentis intérieurement que Dieu » me donnait facilité et ouverture pour leur parler; » mais je comprenais bien que ce n’était pas moi » qui formais ces paroles, je ne faisais que me » prêter... Pendant ce temps, nous étions tous trois » également recueillis en Dieu, et la même onction » pénétrait et remplissait nos âmes. Disant à l’un » de nos Messieurs, que nous étions appelés à être » des hosties vivantes à la gloire de Dieu, je lui » découvrais l’état d’hostie; j’étais tout hors de » moi; il se sentait lui-même tout enflammé de » l’amour divin, et ne revenait pas de son étonne- » ment. Lundi dernier, je me sentais porté à par- » 1er, je ne sais sur quel sujet; et, dans ce moment, » je ne savais pourquoi je parlais de la sorte ; quel- » ques heures après, un de nos Messieurs vint me » dire: Hélas! j’avais bien besoin de ce que vous » avez dit tantôt. Hier la même chose m’arriva » avec un autre de nos Messieurs, qui me consul- » tait sur une matière très-difficile ; j’admirai son * humilité : car il est infiniment plus sage, plus » savant et plus avisé que moi ; et alors même, » Notre-Seigneur me montra, plus clairement que » le jour, ce qu’il me demandait. Maintenant je re- » çois fréquemment de ces sortes de grâces ; mais » c’est à la considération des personnes qui m’inter- » rogent. Dieu m’éclaire par compassion pour elles, » je le vois bien sensiblement. Dès qu’on ouvre la » bouche pour me consulter, avant même de sa- » voir ce qu’on me demande, Dieu me donne, en » faveur de ces âmes, les lumières qu’elles dési- » rent. Cependant notre bon Maître, pour m’hu-
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» milier, et me faire connaître que la sagesse et » l’intelligence ne sont point en moi, encore moins » à moi et de moi, mais que tout est à lui et en lui, » me laisse quelque temps dans l’aveuglement et » dans l’ignorance de ce qu’on demande ; puis » dans un instant, sa bonté me le fait connaître. » Je le sens tous les jours, soit dans les con- » fessions, soit dans les entretiens particuliers. » J’y éprouve une différente pureté de lu- » mière, selon la diversité des sujets qui se » présentent. Je leur réponds conformément à » leurs besoins, sans autre préparation que de » renoncer à mon propre esprit, attendant ce qu’il » plaira à Dieu de me donner, pour le service de » ses enfants (1). Il prend plaisir à résider en moi, » et à faire en moi et par moi, par sa pure com- » plaisance et sasainte volonté, toutce qu’il lui plaît, » et en la manière qu’il lui plaît; je ressens la pré- » sence de Notre-Seigneur en moi, et avec une » telle abondance de grâces, que je ne puis plus » me contenir; et si cela dure, je ne sais ce que je » pourrai faire. Cela m’arrive surtout quand je » suis sur le point d’écrire quelque chose qui s’est » passé en moi : pareillement, quand il faut que je î> parle de Dieu; comme ce soir même, où je dois » donner des sujets de méditation à nos Messieurs, » je sens un feu, qui s’enflamme tout le temps que » je parle, comme si le Saint-Esprit voulait me » donner un témoignage de la vérité de sa parole » et de sa présence. Cela paraît encore par les » effets que produisent ces entretiens, effets que » chacun remarque, et que nos Messieurs se rap- » portent les uns aux autres dans la conversa- » tion (2).
» O amour ! que ce soit pour jamais que je vous » aime et que je vous serve, sinon en moi, au moins » dans les serviteurs que je vous laisserai après moi » dans l’Église. O amour ! vous savez bien quelle » joie vous me donniez dernièrement, quand vous
(1) Mém. aut.
de M. Olier, 1. 1, p. 178, 179. — Vie de M. Olier, par M. de Bretonvilliers , t. i, p. 396, 397,
(2) Mém. aut.
de M. Olier, t. n, p. 313, et verso.
Vœux dcM.
Olier , pour obtenir la faveur de l’amour aux séminaristes.
(1) VieMs.de M. Oiier, par M.
de Bretonvilliers, t. n, p.7G, 77.— lilëm. aut.
de M. Olier, t. n, p. 251, 252.
» me faisiez souvenir que vous aviez une si grande » puissance et une si grande force pour vous for- » mer tant de serviteurs et de sujets. O mon Dieu!
» combien je désirerais participer à cette force !
» Soyez vous-même dans moi cette vertu toute- » puissante, pour opérer les biens que je souhaite » pour votre gloire. Faites donc maintenant, ô » Sauveur ! que nous puissions bien commencer.
» O mon tout ! je vous rends mille actions de grâ- » ces pour les bons Messieurs que vous nous adres- » sez. Je vous rends grâces, de tout mon cœur, des » biens et des grands dons qu’il vous plaît leur » distribuer tous les jours, et des dispositions dans » lesquelles vous les mettez pour vous servir par- » tout. Ils sont tout disposés d’aller en Canada, et » jusqu’aux pays les plus lointains de la terre. Don- » nez-leur le courage d’accomplir leur désir, et la » force de vous aimer et servir uniquement (1).
» O Seigneur, que vous êtes suave et que votre » souvenir seul embaume divinement les cœurs ! » Maintenant, ô Dieu, nous vous suivrons à l’odeur » de vos parfums ; et qu’insensible et malheureux » est celui qui ne le voudrait pas, après avoir expé- » rimenté la douceur et la puissance de ce baume » gracieux ! Ah ! Seigneur, répandez-le dans le » cœur de vos fidèles. On dit qu’il n’y a qu’à par- » fumer les ailes des colombes pour attirer les pi- » geons au colombier, ou qu’à parfumer le colom- » bier, afin d’appeler ces innocentes créatures. Ré- » pandez, Seigneur, ce parfum sur plusieurs de » ceux qui sont ici, afin, qu’en parlant suavement » aux autres, toute la troupe accoure fortement à » vous. Que ces saintes colombes volent par tout » le monde comme un saint Paul, qui était la bonne » odeur de Jésus-Christ; que, partout où nous » allons, nous portions les parfums de notre » Maître ; que partout nous publiions ses grâces, » ses douceurs et ses joies. Nous soupirons de » répandre et d’épancher au dehors l’abondance de