SUR LA RÉPONSE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES A M. BOURDOISE
Note 8, p. 15. — Saint François de Sales étant arrivé à Paris, vers la fin de l’année 1618, eut occasion de prêcher dans
DU LIVRE PREMIER
diverses églises de cette capitale, où il était toujours suivi d’une grande foule de personnes de condition. M. Bourdoise, qui ne lui avait jamais parlé et cherchait l’occasion de s’entretenir avec lui, s’avisa d’aller un jour lui présenter une longue lettre. Le saint évêque la lut très-attentivement , et puis la relut encore ; car on lui disait dans cette épitre : que ses sermons , bien qu’ils attirassent tant de monde, seraient peu utiles, tant qu’on ne travaillerait pas à réformer le clergé ; et qu’il ferait beaucoup mieux de s’appliquer à cette œuvre, qu’à celle de la Visitation, qu’il établissait alors. Saint François de Sales demanda au porteur qui était l’auteur de cette lettre; et M. Bourdoise lui ayant répondu que c’était lui-même, il le fit asseoir, et s’entretint pendant une heure avec lui. Comme dans cette conversa- ^ ^ .
tion , M. Bourdoise insistait toujours sur la nécessité de ^ Bourdoise réformer les prêtres, préférablement à toute autre œuvre, le in' ^ Paris' saint évêque pour justifier sa propre conduite, lui fit la ré- ni4 , p. 108 et ponse (1) , qui est le sujet de cette note : « Après avoir tra- suiv.
» vaillé moi-même pendant dix-sept ans à former seulement » trois prêtres, tels que je les souhaitais, pour m’aider à » réformer le clergé de mon diocèse, je n’ai réussi qu’à en for- (i) Vie du même » mer un et demi; et je n’ai pensé aux filles de la Visitation, manuscrite, in- » que lorsque j’ai eu ’ perdu toute espérance à l’égard des 4°, de la Biblioy> ecclésiastiques (2). » thèque Mazarine
Jusqu’ici personne n’avait élevé de doutes sur l’authenticité de cette réponse. L’un des derniers historiens de saint François de Sales l’a démentie formellement , en taxant le récit de M. Bourdoise de souvenir infidèle, que le rapporteur travestit selon ses propres impressions. Malgré le respect dont nous sommes pénétrés pour ce pieux écrivain, il nous est impossible de partager son avis.
D’après cette réponse, saint François de Sales n’aurait pensé à la Visitation, qu’après dix-sept ans de travail , employés à essayer de réformer le clergé, c’est-à-dire qu’il n’y aurait pensé que l’année 1610, où il établit cet institut. Or, (3) Vie de S. s’il eût parlé de la sorte, objecte l’historien, il aurait blessé ^ par V* liala vérité, puisque depuis l’année 1603, il savait par révéla- m0’Wj ^om p tion divine qu’il en serait l’instituteur (3). 4SlJ.
Mais saint François de Sales était-il obligé de découvrir à M. Bourdoise cette révélation ; et, par sa réponse, en la couvrant comme il le fit , blessa-t-il la vérité ? Bien loin d’être obligé de la faire connaître à M. Bourdoise, qu’il voyait alors pour la première fois, il devait, au contraire, la lui laisser ignorer, afin de ne pas démentir, par une confidence inutile, indiscrète et hors de propos, le caractère de sagesse et de prudence consommée, que son historien, après sainte Chantal , admire en lui avec tant de raison :
« Jamais il n’a laissé échapper un secret; et il ménageait si
NOTES
» bien ses expressions, qu’elles rendaient parfaitement tout
(1) Ibid ■ t. ii, » ce qu’il voulait dire, ni plus, ni moins (1). » C’est certai-
P- , liv . vu, nement ce qu’il devait faire dans cette rencontre, et c’est ce chap. xii. qU>ü fjt très-sagement, en parlant de l’institution de la Vi¬
sitation , selon ce qui en avait paru à l’extérieur. Par là, il ne blessa pas la vérité, puisque d’après tous les moralistes, et d’après saint François de Sales lui-même, ce n’est pas
(2) Intruduc- l’offenser que d’en couvrir discrètement et prudemment (2) une
tion à la Vie partie, lorsqu’on ne pourrait la produire toute entière sans dévoie, part, in, un grave inconvénient : c’était précisément le cas où se tion de 1651 trouvait saint François de Sales; il n’a donc pas donné atp 43 j ’ teinte à la vérité, par la réponse que lui attribue M. Bour-
doise.
2° L’historien regarde encore comme contraire à la vérité, que saint François de Sales n’ait pu former trois prêtres, tels qu’il les souhaitait, pour l’aider à réformer le clergé de son diocèse : attendu , dit-il , qu’il travailla toute sa vie à former dans son diocèse un bon clergé.
Mais ce n’est point ce dont il s’agit dans cette réponse. M. Bourdoise parlait de la nécessité de réformer les Ecclésiastiques, et saint François de Sales, qui avait trouvé des curés déjà établis dans toutes les paroisses du diocèse de Genève , lui répond qu’avant même d’être évêque, comme depuis, il avait travaillé pendant dix-sept ans à préparer les moyens de cette réforme. Certainement, l’historien ne peut nier qu’elle ne fût devenue nécessaire : « alors, en » effet , dit-il lui-même , il n’y avait pas de séminaire pour » former les jeunes clercs à la science, et aux vertus ecclé- » siastiques ; on entrait dans le sacerdoce , sans en avoir pie de S connu ’ médité , pratiqué les devoirs ; et le clergé devait François de Sa'- 59 nécessairement se ressentir de ce défaut d’école préparales, Ln, p. 213 » toire (3). » Ce fut précisément pour apporter à ce mal un remède efficace, que saint François de Sales s’efforça, quoiqu’envain, d’établir un séminaire pour son diocèse dans la (4) OEuvres de Sainte-Maison de Thonon (4), où, en élevant les jeunes Saint François clercs , on eût pu recevoir les curés pour y faire des re~ de Sales, t. xiv- traites^ et s’il renonça, malgré lui, à la poursuite de ce fg- dessein , c’est qu’après dix-sept ans de travaux, il ne put
p "j Ju ^ ’ réussir à former trois sujets, qui fussent en état de prendre
la conduite d’une institution si désirée et si nécessaire. Il (5) Vie de Juste n’en forma, dit-il, qu’un et demi, pour signifier que ce der- A r C ' au d nne c \ n^er manquait d'une partie des qualités requises. Ses suc- 1S37 liv. ii ch. cesseursi non plus que lui, ne trouvèrent pas ces trois homx, p. 191. ’ mes dans leur clergé, et furent obligés d’appeler, longtemps après sa mort, les prêtres de Saint-Lazare, d’abord pour Jean ^d’Aran ^es exercices des Ordinands en 1641 (5); et plus tard en thon liv. u ch. 1663, pour la direction du séminaire que M. d’Aranthon v, p.' 119, 121. établit heureusement (6).
DU LIVRE PREMIER
Ce nombre de trois prêtres, que saint François de Sales jugeait nécessaire et suffisant, pour l’aider à réformer son clergé, est digne de remarque, si l’on considère que M. Olier, dans son Projet d’établissement des séminaires , présenté à l’Assemblée générale des Evêques en 1651, et M. Bourdoise de son côté (1), n’en demandaient pas davantage, pour renouveler le clergé dans chaque diocèse. « Trois hommes » apostoliques, dit M. Olier, parlant des directeurs de sé- » minaires, trois hommes remplis d’humilité, de douceur, » de patience , de zèle, de charité , avec la science et la sa- » gesse nécessaires à ce divin emploi : c’est assez pour re- » nouveler le clergé, et par conséquent, le troupeau tout » entier. David, image de Jésus-Christ, avait trois Forts à » la tête de ses officiers et de ses soldats, qui étaient l’ânie » et la vie de toute son armée; et notre Seigneur n’en a » pas donné davantage à chaque partie du monde. Ainsi, » trois bons ministres , par les mains de qui passerait le » clergé, et dans le sein desquels reposeraient tous les su- >: jets du Séminaire seraient capables de tout sanctifier : » tant est grande et admirable la vertu de l’Esprit Aposto- » lique (2). »
Concluons donc que ces paroles que M. Bourdoise assure avoir apprises de la propre bouche de saint François de Sales, au sujet de ces trois prêtres d’élite : Je n’ai pu en former qu’un et demi, sont un exposé fidèle et judicieux du motif qui empêcha saint François de Sales, malgré ses éminentes vertus et son dévouement à son diocèse, de tenter plus longtemps, après dix-sept ans d’efforts inutiles, l’œuvre de la réforme de son clergé par un Séminaire diocésain, et qu’au lieu d’être défavorables à la mémoire de ce grand évêque, elles sont une justification irrécusable de sa conduite, devant les hommes aussi bien que devant Dieu. Aussi M. Bourdoise fut si frappé de cette réponse, qu’il la mit lui-même par écrit (3) ; et les prêtres de Saint-Nicolas du Chardonnet, qui, depuis cette entrevue, eurent de fréquents rapports avec saint François de Sales, loin de reconnaître qu’elle eût quelque chose d’excessif, l’ont toujours conservée avec soin dans leurs traditions orales et écrites, et l’ont même rapportée dans toutes les Vies, qu ils ont composées de M. Bourdoise, sans y rien changer (4). Bien plus, ce dernier y a même trouvé l’occasion et la matière de l'une de ses Sentences cléricales, si connues depuis et tant de fois réimprimées, sans que cette sentence ait jamais excité aucune réclamation, de la part des admirateurs de saint François de Sales, les plus instruits de tous les détails de sa vie. Parmi les évêques du XVIIe siècle, celui qui étudia avec le plus de soin et de recherches, ses actions et ses vertus, fut, sans contredit, M. de Maupas, Evêque du
(1) Mémoires de M. duFerrier p. 156, 157.
(2) Projet d'établissement d’un séminaire, in- 4“ , Paris, Langlois, 1651, sect. 2, g 2. ■ — Vie de M. Olier, par M. Nagot.
Versailles, 1818, p. 600 et 601.
Bourdoise, liv.
il, p. 109, in-4°,
(4) Ibid. pag.
120 — Vie du même , in - 12°, 2" Edition. Paris, 1784, liv. il, p. 183, etc. — Vie Ms. , in-4°, p. 214. Bibliothèque Mazarine — item, in-folio.
NOTES
Puy. Après avoir lu tout ce qu’on en avait écrit, et inter-
(1) Vita B. rogé une multitude de personnes (1), il publia en 1657 la Francisco Sa- y;e saînt François de Sales, qu’il alla même offrir au lesii à D. Mari- Souverain pontife; l’assemblée générale du clergé de France dda A Creuxio, l’ayant député à Rome , pour la canonisation de ce saint in - 12 , iGO'j', prélat (2). A son retour en France, comme on venait d’imapprobatio cen- primer les Sentences de M. Bourdoise, on les soumit à son soris . — Vie de examen , et le 12 du mois de mars 1658, il approuva ce rein mère Eugé- cueq ^ 0ù est rapportée la réponse de saint François de ni^dr fontaine, Sales(3) . preuve certaine qu’elle était regardée alors par tout ’ P ° le monde, comme incontestablement fondée sur la vérité.
(2) Vieduser- NOTE 9, p. 15. — M. Olier nous apprend que ce fut par viteur de Dieu les avis et le conseil de saint François de Sales qu’il porta François de Sa- la soutane, quoiqu’il eût cependant déjà reçu la tonsure les, par M. de avant de connaître ce prélat, et qu’il possédât même un Maupas, in-*°, bénéfice. C’est que, selon la mauvaise coutume de ce temps,
U n yii G 1 H J.' * '
Enist ’ dedicat. " ^es ecclésiastiques ne portaient point l’habit de leur état, p 5 ’ ’ Lorsque M. Eudes, qui avait déjà reçu les ordres mineurs,
se présenta au Père de Bérulle pour entrer dans l'Oratoire,
(3) Vie de M. celui-ci, après quelques légères épreuves, lui fit prendre Bo ardoise , pbabit ecclésiastique, parce que, dit l'un de ses historiens, lence p." lxiii ^ suivait innocemment la coutume alors généralement rexin approbation Çue (4). On voit, en effet, dans la Vie de M. Bourdoise, qu’il
r )S n’y avait presque personne, même parmi les curés et les Eudes16 1 8^7 T autres bénéficiers, qui portât la soutane hors de l’église-, et i p 18 et not i" clue Bourdoise ayant commencé à la porter tous les jours, dès qu’il eut été tonsuré, on fit d’une pratique si
(5) Vie de }1. louable le sujet des plus messéantes railleries (5). Enfin, ce
Bourdoise, m-4°
qui est plus étrange encore, la plupart de ceux qui rece-
liv. i, p. 34, et . t . . , ,
ii p 115 iio vaient tonsure, n avaient pas meme de soutane durant
cette cérémonie , jusque là que, vers l’année 1626, l’évêque
(6) Vie Ms. de c[e Tarse, coadjuteur d’Avranches, conférant les ordres dans
}L ^ Bourdoise , ^ chapelle de l’archevêché de Paris, sur trois cents pré- 369 407* ’ tendants à la tonsure, il n’y en eut qu’un seul qui fût en
soutane, et encore était-ce M. Bourdoise qui l’avait en-
(7) Vie Ms. de voyé (6).
M. Olier, par M. jq, p. 17. — M. de Longue-Terre, l’un des histo-
18. — Mémoire riens de saint François de Sales, et d’après lui l’auteur de sur M. Olier, de la Vie anonyme de ce saint, publiée à Paris, en 1687, par M. Baud- in-4° , ainsi que Marsollier dans la sienne, rapportent que rand. p. 1. Madame Olier était accompagnée de ses filles lorsqu’elle se
(8) Mémoires présenta à saint François de Sales pour recevoir sa béné-
aut. de M. Olier, diction. Cette circonstance, si elle est véritable, ne peut int. î , p. 136. — firmer la certitude du fait que nous rapportons, attesté par ^moires ^ de *CS Niémoires du temps (7) , et par le propre témoignage de
Olier tom n Blier: J’ai eu l’honneur, dit-il, de recevoir la bénédiction p, 27. de M. de Genève à sa mort (8). Il dit pareillement dans son
DU LIVRE PREMIER
Panégyrique de saint François de Sales: J’ai eu le bien de
recevoir sa bénédiction durant sa vie et à sa mort( 1). (|) Panégÿri-
NOTE 11, p. 17. — Dès que saint François de Sales eut que Ms. de M. rendu le dernier soupir, une multitude prodigieuse de deSoles, Exorde. peuple s’empressa d’aller baiser ses pieds, et la famille Olier ne fut pas des moins ardentes à lui donner des marques publiques de sa vénération. M. Olier comme Intendant de la province , ordonna de l’embaumer : il fit même tous ses efforts pour enrichir d’un si précieux dépôt la ville de Lyon , qui ne le voyait sortir qu’à regret de ses murs ; ce fut lui, en effet, qui, au moment du transport, défendit aux porteurs de passer outre, et qui leur commanda, au nom du Roi, de laisser le corps à Lyon, jusqu’à ce qu’il constât de la volonté du défunt. Mais deux députés du chapitre d’Annecy ayant apporté à M. Olier le testament du saint Evêque, il se vit contraint de céder. «Les députés, dit Auguste .
» de Sales, l enleverent tout a la meme heure, sans s arrêter ^ franr0{s » à faire des cérémonies, de crainte qu’il n’arrivât quelque Sales , par Au- » autre empêchement et quelque sédition de la part du guste de Sales, » peuple (2). » P- 580, 583, 387
NOTE 12, p. 19. — M. Olier rapporte qu’il avait eu dessein, étant jeune, d’entrer dans un autre Ordre que celui des Chartreux. Il ne nomme pas celui de saint François, mais il le désigne équivalemment, en disant que la fête du fondateur tombait au mois d’octobre. On sait, d’ailleurs , qu’il eut toute sa vie une grande affection pour saint François d’Assise, dont il est certain qu’il embrassa le tiers-ordre.