CHAPITRE XVI
JTuta «« JTuiHe* i»i«.
La conversion du p^L«ur. — Les Toies admirables de Diea chet Alexandre et cbes Madame de Krudéner. — ' Erreur d'Alphonse Rabbe. •— B^fatattoo*
— Lettre d'Alexandre. — - Madame de Kriidener le suit à H»delberg. — Conversation avec M* Empaytaz. -— Alexandre et la Parole de Dieu. — La puis-
. sance de la prière. — La foi d'Alexandre. — Afftuence cbes Madame de Krudéner. — Préventions dn monde. — Prédication victorieuse. — Le comte Gapodistrias. — • Le baron de Stein.— >F.-C. de Labarpr •— Le Psaume XXXV. Effet produit sur Alexandre. — Sa confiance eu Dieu. — Batailles de Quatre- Bras tt de Lignj-. — Consternation des allies m Heidclberg. — Le Psaume XXXYII* — Waterloo. — Beconuaissanee d'Alexandre. — Il part pnar Paris» Lettre de Madame de Kriidener. — Visite dans les prisons. — M. Parisot.
. Mariage du baron de Berekbeim et de Mademoiselle de Kriidener. — Madame Armand à Heidelberg. — Départ pour Garlsrufae et Paris. -~ Désastres de l'invasion. — Arrivée à Paris. — L'hôtel de Muutcbenu. — Difficulté de U position de Madame de Kriidener. —Alexandre la rassure.— -L'Éljsée-Bourbon.'
— Danger que court Alexandre en se rendant cbes Madame de Krudéner.— ■ Le voleur de légumes. —Bonté d*Alexandre.-^La messe Grecque.— Alexandre
fujant les plaisirs et rapporUva^ ton^e gloire à Dieir. .
L est dans la vie ehrétîenne des émotions saintes que le plus chélif des membres de TEglise de Jésus-Christ comprend ou devine, parce qu'il suffit pour cela d'en avoir éprouvé de semblables ; mais, pour les peindre, il faudrait emprunter le langage des Anges qui célèbrent dans les eieux la conversion du pécheur. Seul il pourrait exprimer les inefTables joies , l'adoration , l'exal-
talion de la reconnaissance qu'éprouve l'àme chrétienne choisie pour être rinstrumenl et le témoin de ce miracle d'amour.
Et que Ton ne s'imagine pas que Tàme s'hahitue à de semblables joies; que l'on ne croie pas qu'en cueillant plus souvent ce fruit de Tamour divin elle en goûte moins le parfum et la saveur : plus elle avancera dans la connaissance de son indignité et des perfections de Dieu , et mieux au contraire , elle comprendra tout ce qu'il déploie de puissance et de compassion dans cette grande œuvre , parce qu'elle sentira toujours mieux que toute la gloire en revient à Dieu. En quittant l'Empereur , Madame de Krûdener était pénétrée de ces pensées. Devant elle , se déroulaient les voies insondables de la sagesse de Dieu. Elle voyait ces longues années qu'Alexandre avait consumées à se débattre dans ses raisonnemens et à se dépiter contre leur impuissance, et ces défaites répétées et ces besoins de lumière qu'il n'avait pu ni satisfaire, ni étouffer, jusqu'au moment où lassé , désespéré , il était arrivé à Heilbronn fati« gué de ses efforts, brisé de ses chûtes, mais incapable de demander gmce. Madame de Krûdener paraît ; il s'abaisse, il gémit , il renonce k savoir, il pleure ; ce cœur flétri et desséché , s'amollit et se renouvelle, et tout ce que Dieu refusait k une raison orgueilleuse et hautaine , est accordé à ce cœur misérable , désormais • avide de justice et d'amour.
Si elle regarde a elle-même , le miracle est-il moins grand? Elle repasse dans son esprit ces directions providentielles qui , du milieu des frivolités les plus insensées , Tout appelée à une même grâce y qui ^ dans son cœur malade et dénaturé par le péché; ont ainsi rétabli Timage de Dieu , rallumé la flamme de Tamour divin et en ont fait jaillir pour Alexandre une abondante source de lumière : toutes ces interventions de la miséricorde de Dieu y qui y de loin y ont jalonné sa route y et viennent enfin de la faire atteindre à ce but qu'elle poursuivait, la remplissent d'une religieuse surprise. Sa foi est changée en vue. Elle s'étonne de son établissement à Schlucktern et de son voyage a Heilbronn ; elle est confondue de la sérénité avec laquelle elle est venue se mêler au tumulte des armes et des fêtes, et aux agitations de cette foule, avide de contempler Tempereur de Russie. En se rappelant son attente si calme , et son assurance inébranlable en présence du prince Wolkonsky , dont les résistances et les refus auraient pu la persuader qu'elle n'était m attendue ni désirée; en se retraçant sa sévérité tendre , mais inexorable h Tégard d'Alexandre , elle s'écrie du plus profond de son cœur : rEtemel est magnifiquey abondant en grâce et en miséricorde y et ses compassions sont par dessus toutes ses œuvres. Mon âme magnifiée le Seigneur. Mon âme y bénis VEternel !
Nous ne surprendrons personne en disant que le
inonde n^a point compris le sens de cette mystérieuse entrevue , où suivant Alphonse Sabbe , « la célèbre » prophélesse sut s'emparer de ce qu'il y a toujours » de vivant et de chatouilleux dans le cœur d'un roi , )» de cette orgueilleuse faiblesse qui se complaît dans 31 les idées de puissance et de domination »
Hélas ! ni la Russie épuisée par de longues guerres^ ni la nécessité de recourir encore aux armes , si souvent favorables à Napoléon , ni la pensée de la France se levant de nouveau par un suprême effort pour défendre son indépendance y n'étaient de nature a exalter les idées de puissance et de domination, dans un cœur écrasé sous le poids de sa faiblesse.
Et que pouvait donc opposer Madame de Kriidener à raballement d'une âme triste jusqu'à la mort ? Com? ment renouveler ce cœur qui fléchissait sous le découragement et la défiance de lui-même? Ses cinquante ans, la sévérité de son costume, pouvaient-ils la rajeunir aux yeux d'Alexandre ? Suffisait- il de sa parole austère pour ^égénépel^ cet homme blasé surtous les succès , et pour lequel toutes les formules de l'enthousiasme et de l'adoration étaient épuisées dès long-^temps ? Non , pour lui faire subir l'empire de la vérité qu'il aimait sans lui obéir , pour courber devant Dieu , ce front qui ne s'était point encore incliné , Madame de Kriidener n'eut qu'un seul secret , celui d'une conviction profonde ; elle n'eut qu'un seul charme, celui d'une ardente charité. Son héroïsme ehré-
tien convainquit Alexandre de lâcheté. Forcé de reconnaître qu'il n'avait été qu'un amateur de la sagesse évangélique , il sentit che^ cette femme si frêle et si délicate, le mâle courage d'un véritable soldat de Jésus- Christ. Tandis qu'elle regardait la terre comme un champ de bataille et la vie comme une sanglante et glorieuse campagne, où nous sommes appelés à venger Jésus-Christ sur nous-mêmes et aux dépens de notre chair, des longs outrages dont nous l'avons fait victime , il se vit toujours avide de flatteries et d'hommages , idolâtre de sa propre personne et de sa propre gloire , aussi timide qu'elle était dévouée , aussi pusillanime qu'elle était courageuse , et celte comparaison réchauffa son cœur d'une sainte émulation.
A peine arrivé à Heidelberg , Alexandre écrivît ,• le lendemain, à Madame de Krudener^ pour l'inviter à se rendre auprès de lui , en lui faisatit connaître qu'il avait un vif désir de l'entretenir sur ce qui l'occupait depuis * long-temps : « Vous me trou- » verez logé dans une petite maison hors de la ville , » écrivait-il en terminant ; j'ai choisi cette habitation » parce que j'y ai trouvé ma bannière, une croix » dans le jardin. »
Madame de Krùdener répondit aussitôt k cette lettre, et le lendemain 9 juin, elle arriva à Heidelberg avec sa fille, MM. Empaytaz et de Berckheim. Pour éviter le tumulte du camp, Madame de Krùdener s'établit sur les bords du Necker dans une petite ca-
bane de paysan, trop étroite même pour les amis qui raccompagnaient « et dépourvue de toutes les commodités de la vie. Une étable contenant trois vaches était contiguë a la chambre où FEmpereur de Russie venait tous les deux jours passer la soirée. Sa visite se prolongeait jusqu à deux heures du matin et r^étude de la parole de Dieu en occupait la plus grande partie. Cétait Alexandre qui indiquait les chapitres sur lesquels il désirait recevoir des explications. La première fois qu'il vit M. Empaytaz chez Madame de Krùdener , il eut avec lui un entretien dont celui-ci nous a conservé quelques traits. ^ M. Empaytaz lui ayant demandé s'il avait la paix de Dieu et s'il était assuré du pardon de ses péchés , Alexandre fut saisi comme on Test ordinairement la première fois qu'on entend cette question , et il resta un moment sans ré« ponse : il semblait livré à un combat intérieur ; mais enfin y levant les yeux au ciel il rendit avec émotion un glorieux témoignage k l'œuvre accomplie en lui : il se reconnut pécheur et condamné, et il glorifia le beau nom dans lequel il avait cru, avec une foi et une humilité qui réjouirent profondément ceux qui en furent témoins.
« Souvent il revenait, raconte M. Empaytaz, sur » les fruits que l'on retire de la lecture de la Bible, » lorsqu'on la lit avec un esprit de soumission. Il
* Notice sur la yie de TEmpereur Alexandre.
» nous disait que depuis long-temps, Dieu lui avait » donne le goût de cette leclure et un grand attrait » pour la prière ; que tous les jours , quelles que » fussent ses occupations, il lisait trois chapitres, un » des prophètes , un des évangiles et un des épitres. » Même pendant la guerre, et quand le canon gron- » dait autour de sa tente , il ne se laissait point » distraire de ses dévotions. Il ajoutait que dans le » temps où il était ainsi attiré vers les choses de Dieu, » il faisait tous ses efforts pour conformer sa vie h ]> ce que les saintes écritures ordonnent et à se déw tacher de ce qu'elles défendent , mais qu'il n'avait » jamais pu déraciner de son cœur un seul péché : » que maintenant, il sentait la puissance de la grâce » et de Tesprit de Jésus , lequel peut seul nous don- » ner la force de pratiquer ce qu'il nous commande » et qu'il éprouvait une paix qui l'accompagnait dans 3» tous les momens. »
Un jour, M. Empaytaz lui ayant parlé de l'efficace de la prière du fidèle , et lui ayant cité plusieurs exemples de prières exaucées d'une manière très-surprenante : — V Et moi, je puis vous assurer, dit Alexandre, j» que m'étant souvent trouvé dans des situations fait cheuses, j'en ai toujours été lire par la prière. Je » vous dirai même une chose qui étonnerait singu- » lièrement le monde , si elle était connue ; c'est que » dans mes conférences avec mes ministres qui sont » loin d'avoir mes principes , lorsqu'ils sont d'avis
» contraire , au lieu de disputer , je prie intérieure- » ment et je les vois se rapprocher peu à peu des » principes de la charité et de la justice. »
Un autre jour, M. Empaytaz lui parlait de la nécessité de marcher par la foi , lui faisant remarquer que cette foi , de même que celle d'Abraham, dont il est dit qu'il crut Dieu et que cela lui fut imputé à justice , ne doit s'appuyer que sur la parole de Dieu.
— « Ah ! oui , reprit Alexandre, il faut avoir celle » foi simple et vivante qui ne regarde qu'au Seigneur, » qui espère contre toute espérance ; mais il faut du » courage pour sacrifier VIsaac. Voilà ce qui me man^* » que. Demandez a Dieu, qu'il me donne la force de » tout sacrifier pour servir Jésus-Christ et pour le » confesser ouvertement devant les hommes. »
M. Empaytaz se mit à genouK et après la prière faite à haute voix , Alexandre se releva, les yeux baigna de larmes. Plein de cette joie pure qu'inspire le sentiment de la paix de Dieu, il prit la main de M* Empaytaz en disant :
— «Oh ! combien je sens la force de Tamour frater- » liel qui unit les disciples de Christ entr'eux ! Oui, » votre prière sera exaucéo; il me sera donné d'en » haut, de confesserpubliquement mon Dieu Sauveur.»
Tels étaient les délassemens d'Alexandre. Maison n avait pu comprendre au-dehors, ses longues et fré-»» quenles conférences avec Madame de Krûdener. De toutes parts ^ on accourait chez elle. La curiosité
y poussait ceux même qui, jusqu'alors, n^avaient prononcé son nom que pour la couvrir de leur dédain el la livrer au ridicule, et c'était un triste spectacle de les voir, s'eflforçant, plus ou moins gauchement, de se donner Tair et la contenance de néophytes, dans l'espoir de faire leur cour à l'Empereur et d'en être remarqués. Quelques grands diplomates se croyaient bien habiles, d'avoir découvert en Madame de Krûdener un instrument caché des vues de la Russie sur l'Allemagne, tandis que d^autresplus fins encore, témoins de l'immense ascendant des femmes sur Alexandre , laissaient percer, dans leurs rélicences, la pensée qu'elle n'avait pris le masque de la religion que pour mieux le faire tomber dans ses filets.
Dans cette supposition aussi bizarre qu'invraisemblable^ ils ne tenaient point compte des cinquante ans passés de Madame de Krûdener, que rendaient plus apparents encore les jeûnes et les fatigues inséparables du genre de vie qu'elle avait adopté.
Madame de Krûdener ne se souciait guère de ces bruits dont les échos lui étaient fidèlement transmis. Bonne, affable et spirituelle avec tous ceux qui la redierchaient, elle avait, pour déjouer tous les calculs des hommes d'Etat, un merveilleux secret. Elle leur prêchait l'Evangile; elle leur montrait les biens du Ciel en regard des misères de ce monde et cette doctrine des simples et des petits confondait leur sagessse et leur orgueil.
Sans dureté , mais sans crainte , sans affecter aucune supériorité, mais avec le calme de la conviction, elle arrachait les voiles dont auraient voulu se couvrir a ses yeux*, ceux qui se flattaient d'échapper à son prosélytisme. Elle n avait pas de peine à arrêter sur leurs lèvres les protestations d'une foi mensongère et les formules hypocrites d'une fausse religiosité. Elle leur signalait l'inconséquence qu'ils commettaient en appelant hazard ou fatalité , un événement qui compromettait leur hien-être , au moment même où ils venaient de professer leur foi à la Providence ; ou bien elle leur faisait voir le tort qu'ils avaient de porter toute leur reconnaissance, sur l'instrument visihle et humain d'un bienfait qu'ils avaient reçu, sans élever leurs regards a l'auteur divin de ce bien. D'autres ne pensaient qu'à s^indigner contre la main de chair qui les avait frappés dans leur intérêt et dans leur ambition : elle leur montrait l'autorité céleste sans la permission de laquelle ils n'auraient pu être atteints. Â tous ceux enfin qui, au milieu des révolutions du monde , n'apercevaient que les causes secondes dont l'élude n'a d'importance que comme moyen de remonter ensuite à la cause première, elle démontrait clairement que leur foi à la Providence n'était qu'une prétention insoutenable, qu'elle les conju-^ rail de rejeter, pour entrer dans la sphère des sentimens vrais. S^attaquant sans faiblesse, à la plus commune et à la plus insensée des erreurs de l'homme, celle d'où-
blier par qui et pour quoi nous sommes dans ce monde, et de vouloir exister pour un autre que celui par lequel nous avons la vie , le mouvement et Tétre , elle avait Fart de parer les exigences de sa logique et de sa foi^, d'une forme assez attrayante, pour ne point rebuter ses auditeurs mondains.
Cependant, au milieu de cette foule qui la visitait, elle avait trouvé de nobles cœurs, des âmes d'élite avec lesquelles elle pouvait sympathiser. Le comte Capodistrias venait la voir souvent , ainsi que le baron de Stein , ce héros antique , aussi incapable de déguiser sa pensée , que de transiger avec sa conscience. En*nemi mortel du despotisme de Napoléon et de la tyrannie des Princes, qui le flattaient en le haïssant^ M. de Stein n'était bien compris que d'Alexandre ^ qui le soutint toujours, dans ses nobles efforts pour la liberté des peuples.
A côté de ces deux hommes, on voyait encore a Heidelberg , la noble figure de Laharpe qui jouissait vivement de la gloire de son élève. Ses manières franches et républicaines contrastaient singulièrement avec le grand cordon de Saint-André, dont Alexandre s'était plu à le décorer en l'élevant au rang des plus grands dignitaires de l'empire. Sa candeur désarmait Tenvie et dissipait les préventions les plus fortes. Madame de Krùdener aurait voulu l'attirer , mais Laharpe, aussi sincèrement partisan de la liberté religieuse qu'il l'était peu du mysticisme , voyait avec peine l'influence de
Madame de Rrûdener sur TEmpereur. Celui-ci, de son oôté^ se flattant de Tamener par son exemple aux convictions chrétiennes dont il était lui-même si heureux , évitait toute discussion sur ce sujet.
Cependant les grands événemens qui allaient renou* vêler la face de l'Europe s'accomplissaient. L'armée Française venait de battre les Prussiens et les Anglais, à higny et aux Quatre-Bras, les 16 et 17 juin. Le 18, eut lieu la bataille de Waterloo.
Le lundi 1 9 juin , Alexandre avait lu le psaume XXXV, qui renferme ce passage :
Eternel y plaide contre ceux qui plaident contre moi y fais la guerre à ceux qui me font la guerre.
Réveille^toi y réveiUe-toi , dis-je, 6 mon Dieu et mon Seigneur! pour me rendre justice et pour soutenir ma cause. Juge-moi selon ta justice , 6 Etemel mon Dieu ! et que mes ennemis ne se réjouissent point de moi I
Le soir , il exprima chez Madame de Krûdener, à quel degré ce psaume avait dissipé ses inquiétudes au sujet de la guerre et il manifesta hautement sa conviction que Dieu était avec lui. Puis il prit sa Bible et la remit à M. Empaytaz , en le priant de lui lire encore ce psaume, et pendant cette lecture, Alexandre développait les diverses circonstances de sa vie qui y avaient rapport. Quand il en fut à ces paroles : « Ils m'ont rendu le mal pour le bien , cher- » chant à m'ôter la vie y mais moi quand ils ont
» été malades , je me vêtais (f un sac et f affligeais » mon âme par le jeûne.... » 11 mit son doigt sur le mot jeûne et dit : — « J'ai fait cela à la lettre, car 9 je l'aimais.* » — Et après ces mots de David : « J'ai agi comme si c'eût été mon intime ami : ^ il ajouta :
— « Je ne cesse pas de prier pour mes ennemis , » et je puis les aimer comme FEvangile me le com- » mande : quand il en vint k ces mots que nous » avons cité plus haut : Réveille-toi pour me rendre » justice et pour soutenir ma cause. — C'est ce qu'il » fera, s'écria Alexandre, j'en suis pleinement con- » vaincu. Cette cause est la sienne, puisqu'il s'agit du » bonheur des peuples. Oh ! que Dieu m'accorde de » procurer la paix à l'Europe , je suis prêt à donner » ma vie dans ce but. »
Le 21 juin, un courrier apporte la nouvelle des batailles de Quatre-Bras et de Ligny k Heidelberg où la consternation devient générale. L'Empereur seul montre un visage serein. Il s'était retiré dans son appartement pour se livrer au recueillement» Apres avoir prié, il ouvrit sa Bible au psaume de ce jour. C'était le XXXVII/ qui commence par ces mots : Ne te dépite point à cause des méchans : ne sois point jaloux de ceux qui s'adonnent à la perversité, car ils seront soudainement retranchés com^ me le foin et se faneront comme l'herbe verte. Assure-
* fl faisait allasion à ses senttmens pour Napoléon.
toi eh r Etemel, et fais ce qui est bon. Habile la terre et te nourris de vérité, et prends ton plaisir en VEtemel et il t'accordera les demandes de ton cosur.
Remets ta voie sur l'Etemel et te confie en lui et il agira et il manifestera ta justice comme la clarté et ton droit comme le midi.
Demeure tranquille, te confiant dans VEtemel et Fattends y ne te dépite point à cause de celui qui fait bien ses affaires, à cause, dis-je^ de l'homme qui vient à bout de ses entreprises.
Fortifié par ces paroles, Alexandre se rend auprès de ses alliés : il ranime leur courage : il presse le départ de Tarmée austro-russe , et parle des chances de victoire avec la même certitude que sUl eut eu connaissance de la bataille de Mont- Saint-Jean , dont on n^apprit la nouvelle que le 23 ; Alexandre la reçut avec une profonde gratitude et une sérénité qui frappèrent tout le monde. Le soir, il se rendit k son ordinaire chez Madame de Kriidener,
— «Ah! mon ami, dit-il avec effusion à M. Empaytaz, » c'est bien aujourd'hui que nous devons rendre grâces » au Seigneur pour les bienfaits et la protection qu'il » nous accorde. « Et le premier , il se mit à genoux » et versa des larmes de reconnaissance. — «Oh/ que * je suis heureux, dit-il après la prière. Mon Sau- » veur est avec moi. Je suis un grand pécheur ei il « veut bien se servir de moi pour procurer la paix
» aux peuples. Oh ! si tous ces peuples voulaient » comprendre les voies de la Providence ! s'ils vou- » laient obéir à FEvangile , qu'ils seraient heureux ! »
Un moment après il ajouta :
— « Oh ! que j'aimerais voir mon frère Constantin » converti : je l'aime beaucoup et j'éprouve une j» grande douleur de le sentir encore dans les ténèn bres du péché; je le porte sur mon cœur, et je » ne cesserai de prier le Tout-puissant jusqu'à ce qu'il » lui ouvre les yeux. »
Le lendemain , il quitta Heidelberg en faisant promettre à Madame de Kriîdener qu'elle le rejoindrait à Paris. Dans une lettre du 26 juin, elle s'exprimait en ces termes sur l'Empereur : '
<c Oh ! combien il est grand de la seule grandeur
» du chrétien ! G)mme sa foi , sa charité y son abanj» don d'enfant montrent dans toute sa vie, la trace du » Dieu' qu'il aime tant, de Jésus-Christ. Quel désinté-
» ressèment dans cette grande cause ! Tout le
» monde reconnait la supériorité de FEmpereur , le j» calme , la profondeur de ses pensées , sa direction j» toujours inspirée par la prière , sa grande confiance » dans l'Eternel : tout en fait le seul homme des » temps, des affaires et des espérances. J'espère , sïl » plait a Dieu, encore aller voir l'Empereur à Spire D demain et y rester autant que lui. Ce ne sera pas » long. Priez pour lui. Nous le faisons avec fidélité,
» pas assez pourtant Ma petite maison lui
x> faisait un plaisir extrême.
— » J'ai aussi mes gardes, lui disais-je. Ce sont 3> trois vaches qui étaient à Tentrée de la maison, j) Mon portier était un triste cosaque qu'il m'avait » donné ; car la maison était si petite que ceux qui » étaient avec moi ne pouvaient y loger. »
Pendant son séjour à Heidelberg , Madame de Krûdener ayant appris qu'il se trouvait dans les prisons plusieurs condamnés à mort, éprouva le vif désir de pénétrer jusqu'à eux pour leur offrir les consolations de l'Evangile. Elle eut le bonheur de s'en faire écouter et emporta , en les quittant , la joie de les avoir laissés se préparant à la mort avec une résignation 'fervente.
Cet acte tout simple de la vie de Madame de Krûdener a trouvé grâce devant son biographe, M. Parisot , dont nous sommes heureux de reconnaître ici l'impartialité , au travers des formes passablement dédaigneuses dont il la revêt. « A Heidelberg, dit^il , elle )» se présenta intrépidement un livre pieux k la main » dans la prison où étaient les condamnés à mort; » elle les exhorta, elle les ramena la plupart au re- » pentir et à la résignation. Quelque mondains que » fussent les mobiles de sa renonciation au monde , » et quelqu'absurdes que fussent les rêveries dont se » repaissait sa piété ; il faut croire de deux choses i> Tune , ou que sa conviction était sincère et solide^
» ou bien qu'elle possédait une singulière puissance j> de magnétisme sur elle-même , puisque les paroles y> émanées de sa bouche opéraient de tels efiets. )) Jamais parleur de morale^ de religion et de vie » éternelle y n'amollit un cœur coupable , ne fît des^ » cendre la consolation dans un cœur flétri, sans » être lui-même pénétré de ce qu'il proclame *. »
Avant de quitter Heidelberg , Madame de Krûdener eut la douce satisfaction de bénir l'union de sa fille avec le baron de Berckheim ; Madame Armand , récemment arrivée de Genève , augmenta leur bonheur en le partageant.
L'armée et les brillans états-majors étaient en marche vers Paris. Les rues d'Heidelberg étaient solitaires, et la misérable chaumière de Madame de Krûdener lui aurait paru plus sombre que de coutume , sans le contentement d'esprit de tous ceux qui s'y rendaient. On s'y entretenait volontiers des absens, et les noms de toutes Içs illustrations de l'Europe y étaient fréquemment évoqués. Pendant plusieurs jours y Madanoe Armand , en femme d'ordre et tenant aux bienséances , avait peine à se rendre compte comment tant de gens bien élevés
* M. Mahul a pkcé ces faits en 1S13^ et comme M. Parisot, il conduit Madame de Kriidener à Paris, déjà en 18 li dans Texprès dessein de réformer les idées morales et religieuses des chefe des armées alliées.
avalent pu se trouver si à l'aise dans un pareil réduit et ses exclamations d'éiounement contribuaient a égayer celte douce réunion.
Le 8 juillet. Madame de Krûdener se rendit à Garlsruhe , où elle eut le bonheur de rendre un grand service à une pauvre Suédoise qui s'y élait arrêtée malade , sans ressource et près d'accoucher. Elle ne la quitta qu'après l'avoir bien recommandée et Favoir établie dans son appariement, tandis que , conformément au désir d'Alexandre , elle partait pour Paris.
Ayant rejoint le corps d'armée alliée, elle arriva à Nancy sous la protection d'un major Hanovrien, qui lui avait ofTert une escorte sans la connaître. Grâce aux indications du comte d'Olonne , commandant à Pont-à -Mousson y elle parvint à Beaumont, où le maire la harangua pour lui recommander ses pauvres administrés. Sur toute la route, les malheureuses victimes de la guerre lui offraient des occasions de parler des compassions de Dieu.
Bar-sur-Omain venait d'être pillé, Port-à-Binson fumait encore lorsque Madame de Krûdener le traversa : terrible et odieuse représalUe exercée pas les cosaques pour le massacre d'un soldat russe, qu'ils soupçonnaient, injustement, avoir été livré par les habitans de ce village, à des maraudeurs français. En plusieurs lieux, les émanations des cadavres de che» vaux répandaient une infection qui rendait le passage aussi pénible que dangereux*
Le 1 i juillet au soir , Madame de Krûdener descendit à rhôtel de Mayence, rue Cordière, fan- Ix^urg Saint-Germain ; mais TEmpereur ayant trouvé cet hôtel trop éloigné de FEIysée-Bourbon y Madame de Krûdener dut en chercher un autre. M. de Berckheim s'en occupait depuis deuK jours , lorsqu'il rencontra Madame de Lézay , qui , aussitôt lui offrit le sien y qu'elle devait quitter pour aller soigner son fils, qu'on venait d'amener blessé chez un ami. Madame de Krûdener se transporta donc le 17, à l'hôtel Montchenu , faubourg Saint-Honoré , 35 , où l'Empereur fut la visiter le même soir. Dès-lors il y vint r^ulièrement. Madame de Berckheini, Madame de Lézay ou M. Empaytaz assistaient tour k tour à ses visites.
Dès le premier soir, Madame de Krûdener présenta à l'Empereur la requête des pauvres communes qu'elle avait traversées , et peu de jours après , elle sut que d'abondans secours y avaient été, envoyés*
La position de Madame de Krûdener, auprès de l'empereur de Russie, était bien plus délicate à Paris qu'à Heidelberg. Pour concilier sa fidélité avec les concessions nécessaires qu'exigeait la position d'Alexandre , pour unir la largeur à la sollicitude chrétienne en Taidant à s'abstenir de tout ce qui a quelque apparence de mal, sans le dispenser d'aucune des obligations inséparables de son rang, il fallait un tact et une prudence douce , patiente , ingénieuse , modérée, que l'esprit de Dieu seul peut donner. Ma-
dame de Krûdener eraignait de scandaliser peut-être cette ànie encore mal affermie par une discipline trop austère ; elle répugnait à fatiguer de ses conseils, un homme peu accoutumé à en recevoir ; Alexandre la rassura bientôt.
— « Ah! ne craignez rien, Madame^ grondez- » moi seulement ; je me conformerai , moyennant la » grâce de Dieu , à tout ce que vous me direz. »
La communication de TElysée-Bourbon avec Thôtel Montchenu , était établie par une porte donnant sur les Champs-Elysées. Cette porte, dont Alexandre avait la clé y s'ouvrait en dedans et donnait accès par un petit pont, dans le jardin de Thôtel. Joseph, valet de chambre du prince Pierre Wolkonsky, suivait TEmpereur à quelques pas de distance , lorsqu'il se rendait chez Madame de Kriîdener. Un soir , le 24 juillet , la clef ne tournant pas bien dans la serrure , Joseph saute le fossé pour aller ouvrir de l'autre côté ; après quoi , il passe devant l^mpereur au lieu de le suivre ; mais au moment où il entrait dans le jardin , un homme s'élance sur lui et le frappe avec un couteau qui lui ef&eure Toreille : Joseph pousse tm cri et l'Empereur est assailli par un paquet de légumes, d'oignons et de terre, lancés en pleine poitrine. Le cri de Joseph avait été entendu chez Madame de Krûdener. Tout le monde accourait armé de cannes, de flambeaux et d'ombrelles, mais après une courte lutte, Joseph avait déjà terrassé ragresseiu". C'était un soldat
anglais qui , surpris en flagrant délit au moment où il volait des légumes, avait cru pouvoir écarter les arrivans avec son couteau. L'abandon de sa pacotille était sa dernière ressource. 11 fut introduit dans le salon ; à la vue de TEmpereur , il fut si épouvanté qu'il pouvait à peine parler ; Alexandre l'encouragea ; il ordonna qu'on lui fit du café qu'il lui présenta lui-même, et après s'être assuré que son récit était vrai, il le congédia en lui donnant quelqu'argent, afin qu'il n'eût pas recours à l'avenir k de semblables moyens. Le pauvre soldat était ivre de joie d'en être quitte à si bon marché , ce qui ne Tempécha pas de prier instamment l'Empereur , de n'en rien dire à son sergent et à son capitaine : Alexandre le promit en souriant.
L'Empereur avait offert à Madame de Kriidener d'assister au culte grec dans sa chapelle à l'Elysée-Bourbon. Chaque dimanche , couverte d'un voile blanc , elle venait y occuper une place réservée , dans une chambre contiguë à la chapelle. Au sein de l'isolement religieux que lui imposait son sang, l'Empereur aimait à se sentir uni dans la prière, avec une àme qui comprenait comme lui la miséricorde de Dieu.
Paris avait conservé un vif souvenir de la grâce et de l'amabilité, toutes françaises, d'Alexandre; sa magnanimité et sa modération dans la victoire , après la première restauration, lui avaient gagné tous les cœurs. Mais, en 1813, on ne tarda pas à observer
qu'un grand changement s'était opéré en lui. Non seulement il fuyait les plaisirs bruyans, les grands rassemblemens et les théâtres ; mab sa figure, comme toute sa manière d'être , portait Fempreinte d'une gravité sereine et d'un sérieux plein de bienveillance dont il ne se départait que dans de rares occasions.
— ir On a remarqué , lui dit un jour Madame de Krudener , <c que vous êtes plus grand , cette année , » que lors de votre premier séjour.
— )• Comment donc?
— » On dit que vous prenez l'air sévère quand )> on vous loue.
— » Cela est vrai , parce que je rapporte à Dieu » ce que les hommes m'attribuent. »
Condamnant ainsi toute sa vie dépensée à la poursuite des choses sens*d>les et des vanités de la terre, il ne cherchait que les choses qui sont en haiU où Christ est assis à la droite de Dieu.
CHAPITUE XVn.
Juillet e« Aaùt iSlft.
GoriositiS da publie Parinen.-» Son d^ppointement, — Intrignet. — Quolibett.
— Citation de M. Sainte-Beuve. — Support de Madame de Krildener. — Contagion de son proaâjrtisme. •— Yinte à Madame de Genlif . ^ Belatioot diTeraes. •— Grégoire , ancien évêque de Blois. •— L*£vangile et le monde.
— Culte du soir. » Lettre de Madame de KrÛdener. -^ La biographie universelle et ses mystifications. — Citation de M. Sainte-Beuve* — Réfutatien. — La confession de foi vraiment satisfaisante du chrétien. •— ' Humilité et confiance d'Alexandre. — Sa lojauté envers la France. — Sa générosité. — • Difficultés politiques. — Le duc de Richelieu en face des alliés. — Gapodistrias sauve la France du partage. •— Alexandre et Frédéric Fontaine.
— Maria Kummrin à Paris. — Révélation mystérieuse. — Alexandre faillit être empoisonné. — Menaces d'assassinat. -^ Sincérité et délicatesse de conscience d'Alexandre. — Benjamin Constant. — Citation de M. Sainte Beuve. •— Lettres de Benjamin Constant. — Lettre de Madame de Kriidener à Mademoiselle de Stourdaa.
EPENDÂNT la curiosité stimulée y mais non assouvie h Heidelberg , en était encore à Paris à chercher le mot de l'énigme de la relation de Tempereur de Russie avec Madame de Krildener. Les meilleures têtes de la diplomatie s'en préoccupaient et avaient chargé leurs polices officielles et officieuses de saisir à tout prix le fil qui devait les guider dans ce labyrinthe. Le&
bruits les plus extravagants étaient tour k tour accueillis et répétés selon qu^ils coloraient ou confirmaient plus ou moins bien , les suppositions du moment. Plutôt que de croire à la réalité, que n^auraiton pas inventé ?
Aussi quand la vérité fut bien établie y quand il fut démontré que toutes les menées occultes de Madame de Krûdener et les allures ténébreuses de Tautocrate aboutissaient à passer leur soirée à lire la parole de Dieu y sans autre but que de s'occuper de la seule cbose nécessaire et de se tenir , comme Marie , auic pieds de Jésus , la pitié , Tindignation et le mépris eurent bientôt fait justice d'un tel aveuglement. Les incrédules qui jusqu'alors avaient affecté de compter l'empereur de Russie parmi les adeptes du libéralisme^ ne purent lui pardonner son retour à Dieu et ne lui épargnèrent ni les quolibets ni les sarcasmes.
Alexandre ne s'en émut guère. On eut recours alors à une tactique plus adroite. Un diplomate Français, trop connu , pour qu'il soit besoin de le nommer , conseilla de contreminer la puissance de Madame de Ej:ùdener en attirant TEmpereur dans ud autre salon , où des femmes aimables et spirituelles tiendraient bureau d'esprit à son intention. Le diplomate Français en fut pour ses frais , au grand plaisir du prince de Metternicb , qui se flatta d'être plus heureux , au moyen d'un salon allemand dont nous dirons les mécomptes en leur temps.
On conçoit que , dans toutes ces cabales , la pauvre baronne de Krùdener n^était pas à Tabri des piqûres de la malignité. Paris qui Pavait vue^ onze ans auparavant, si brillante, si légère, si entraînée , si avide de succès, avait bien quelque droit à n'accepter sa conversion que sous bénéfice d'inventaire. Mais on se dispensa même de cet examen , et sans trop approfondir les résultats de son changement. Ton s'en tint volontiers aux lazzis et aux quolibets des petits journaux de l'époque qui se divertissaient k ses dépens. On lui supposait toutes les fantaisies qui pouvaient la rendre burlesque , on lui prétait les plus ridicules propos. M. Sainte-Beuve en a accueilli quelquesuns avec sa grâce accoutumée, c Un jour , a quelj> qu'un qui venait la voir , dans la soirée , à Theure M de la prière, elle disait : — De grandes œuvres s'ac- » complissent ; tout Paris jeûne. — Et cet ami qui sortait du Palais-Royal où il avait vu tout le monde » dîner, ne put la détromper comme il aurait voulu.» Cette plaisanterie qui courut en effet, lui fut rapportée le lendemain , et nous savons d'un témoin , qu'elle en accueillit l'invention avec la bonne humeur et la grâce qu'elle mettait à toutes choses. Jamais on ne lui vit un sentiment d'amertume ou d'amour-propre froissé ; et si, plus d'une fois elle s'attrista de la méchanceté déchaînée contre elle, ce fut par un retour douloureux sur son indignité et par le regret d'être pour autrui une occasion de péché. Aussi
ne* manquait-elle jamais ensuite de prier pour ceux qui la déchiraient.
M. Sainte-Beuve est tout à fait dans le vrai, quand il dit : (c Bien des railleurs qui allaient IVntendre dans » son grand salon du faubourg Saint-Honoré , ouvert » k tous y revenaient sinon convaincus , du moins » charmés et pénétrés de sa personne. Tel de sa con- » naissance qui se croyait tenu de résister, quand il j> était la, prêchait un peu à son exemple, dès quHl n'y » était plus. Elle avait une éloquence particulièrement >» admirable et un redoublement de plénitude quand » elle parlait des misères humaines chez les grands. »
Cependant Madame de Krûdener n'avait pas rencontré seulement des railleurs dans la société Parisienne ; elle y avait aussi trouvé des amis et de chauds avocats. D'autres ne pouvant aller la voir, la priaient de venir les visiter.
Madame de Genlis , alors retirée aux Carmélites , rue de Vaugirard, eut un grand désir de la connaître. <c Madame de Kriîdener , écrit elle, disait les choses » les plus singulières avec un calme qui les rendait » persuasives; elle était certainement de très-bonne » foi ; elle me parut être aimable, spirituelle et d'une » originalité très-piquante; elle revint plusieurs fois » me voir, me témoigna beaucoup de bonté, et m^insj> pira un véritable intérêt : elle avait de la sensibilité, » de la douceur et d'excellentes intentions. Elle était » jeune encore , etc. »
Bergasse, avocat célèbre , spontané, génâreux, homme d'imagination et mystique , venait souvent chez Madame de Krûdener.
Nous pourrions citer encore parmi ses défenseurs MM. Benjamin Constant , de Chateaubriand, de Puységur , Ducosquet , Isnard , Grégoire, De Gérando , de Doudeauville, etc., etc., etc. ; S. A. R. la duchesse de Bourbon et ses dames ; les duchesses de Duras et d'Escars ; la princesse Sophie Wolkonsky ; Mesdames d'Arjuzon, De Gérando, Récamier, etc., etc., etc., qni venaient fréquemment à Thôtel Montchenu.
» La curiosité, dit Grégoire, ancien évéque de Blois, a était puissamment stimulée par Faspect )• d^une femme qui, née dans Topulence , avait » déserté les palais pour yenir sous le chaume vi« » siter le malheur , d'une femme chez qui les » grâces de son sexe étaient embellies par Péclat » des talens, qui s'exprimait avec élégance et abon- » dance, avec l'accent et le ton d'une inspirée, » avec ce geste précurseur de la pensée qui prépare » l'esprit a la conviction , et qui verse l'onction dans j> les âmes. »
Des hommes nés dans Tincrédulité du siècle dernier et qui avaient traversé sans Dieu la tourmente révolutionnaire entendaient pour la première fois raconter les merveilles de l'amour divin. D'autres, que leurs affaires et leurs plaisirs avaient tenu à l'écart de toute profession religieuse, mais qui croyaient avoir des
convictions et auraient consenti aussi difficilement à les perdre qu'à les voir devenir trop fortes , venaient chez elle afin de se rendre le témoignage d'avoir cherché à s'éclairer davantage. Us abordaient avec quelque crainte celle qui pouvait être l'instrument de Dieu pour leur présenter la religion réelle y mais bientôt efîrayés au contact de cette foi vive , dont le despotisme ne pouvait s'accommoder de leur vie partagée et risquait de leur enlever la position qu'ils tenaient a conserver dans le monde y ils se hâtaient de refermer les yeux et de se replonger dans le tourbillon.
Le culte avait lieu à 7 heures du soir ; il se composait , comme le culte réformé, d'une prière improvisée et de la méditation d'une portion de la parole de Dieu. Empaytaz y prenait seul la parole. Les réunions avaient lieu dans un grand salon ayant vue sur le jardin et donnant sur un corridor à main droite, en entrant dans la cour. De l'autre coté de ce corridor était la chambre à manger donnant aussi sur le jardin et un cabinet où Madame de Krûdener recevait ceux qui voulaient lui parler. Rien de simple et de sérieux comme ce culte, dépouillé de toute apparence et de toute pompe , où Madame de Krûdener, vêtue de brun ou de noir, était confondue parmi les autres assistans. La simplicité extraordinaire de l'ameublement s'accordait bien avec la prédication austère d'Empaytaz.
Elle n'était pas le résultat cVun calcul terrestre comme nous le voyons par la lettre suivante :
« Il est singulier que je n'aie jamais osé faire meuy bler mon appartement à Paris^ » écrivait Madame de Krijdener quelques mois plus tard ; <c au commen- » cément je le voulais, je me disais : un apparte- » ment simple, décemment meublé, voilà ce qu'il » faut. Il y eut bientôt des choses qui me montrèrent 9 clairement que je devais rester ainsi avec mon ap- » partement sans glaces , quelques chaises de paille » et le simple nécessaire, très-simple. Je vis, par la » suite, combien ces grands contrastes du luxe dans » lequel j'avais toujours vécu , et de cet abanbon de » tout, agissaient sur le monde ; combien au milieu de
> Paris , on élair frappé de me voir courageusement » braver les convenances dont on est l'esclave, et
> montrer par la liberté de ceux qui sont enlevés à » tous les faux biens , à quel point ils sont heureux. » On comprenait que je ne tenais plus à rien, et ceux
> qui peut-être n'y avaient jamais réfléchi, pensèrent » qu'il devait y avoir un bonheur positif dans cette 9 religion de l'Evangile , dont le divin maître, le Dieu 9 le rUnivers avait pratiqué la pureté après avoir » quitté la gloire des cieux , pour prendre la figure » humaine et souffrir toutes les misères. »
M. Empaytaz vêtu d'une robe de ministre, n'avait pas recours à d'autres moyens d'entraînement que sa parole simple , élégante et facile , rendue pénétrante par
la connaissance des Ecritures et par une conviction profonde. Tel était tout Tappareil des réunions de Thôlel Monlchenu. Voici ce qu^en a fait M. Parisot dans la Biographie Universelle :
« A Paris, où Madame de Krûdener revint à la » suite des armées alliées , elle fit de sa maison un » temple et y tint des assemblées religieuses , où elle » faisait tantôt la prière , tantôt le sermon et où la ji foule à genoux lapercevait de loin au bout d'une > enfilade de pièces à la faveur d'un demi-jour ou » d'une nuit savamment éclairée en costume majes-» » tueux qui sliarmoniat avec ses traits et fit valoir » ses ruines. Etrange désir de trôner toujours, et » quand le piédestal de bronze tombe , de s'en élever » un de carton ! Cette mascarade qui date de la pre- » mière restauration se renouvela de plus belle, après » les cent jours, qu'elle prélendit avoir prédits ainsi » que le retour de l'île d'Elbe. »
M. Mahul afïirmç « qu'on la voyait souvent au » fond de plusieurs chambres sombres dans une es- » pèce de costume de prêtresse , elc. »
Nous ne ferons point Vetomber le ridicule de ces fables sur ceux qui les ont accueillies et s'en sont fait les échos : mais nous ne pouvons passer sous silence une autre accusation moins grave en apparence et plus dangereuse en elle-même, d'un ami au témoignage duquel nous attachons le plus grand prix. M. Sainte- Beuve revient à deux reprises sur l'incohérence et le
manque de direclion de Madame de Kradener : « Faible » femme en ses pins beaux élans , s'écrie-t-il , vase , » débordé d'amour , où puisa-ft-elle sa doctrine ? Ro- » seau parlant , mais agile par tous les vents qui se » combattent, à qui demandait-elle le souffle pur de » la parole ? Je cherche et ne vois pas à ses côtés , ji Tombre même d'un Fénélon ; ce ne sont qu'apôtres » a l'aventure. Qu'on la presse de questions, qu'on » la presse sur les moyens , sur le but , sur la tradi- » tion légitime et le symbole , la voilà qui s'arrête ; » son abondance de cœur lui fait défaut , et elle se » retourne , en Tinlerrogeant , vers M. Empaytaz. » Et plus loin : « Combien de fois, quand on la pres- » sait sur cette doctrine ^ quand on lui en deman- » dait la source et les témoignages , quand on di- » sait à ses idées mystiques : — Qui êtes-vous ? d'où » étes-vous? Elle se contentait après les premiers » mots de faire un geste vers Empaytaz qui répon- » dait : — « Je vous expliquerai cela. » Et le vent » de l'inspiration tournait , et de l'explication , il n'en » était jamais question davantage. »
Nous reconnaissons bien franchement que Madame de Kriidener ne pouvait résoudre tous les problêmes et répondre à toutes les questions , et que lorsqu'on la pressait sur tant de choses à la fois , elle pouvait bien être embarrassée ; mais nous repoussons tout ce qui aurait l'air d'une connivence avec M. Empaytaz pour donner le change à la curiosité des question-
neurs. Madame de Kriidener et M. E^ipaytaz coinmtroîquaient tout ce qu ils avaient reçu de Dien. lis étaient toujours prêts à rendre témoignage avec dou^ ceur et respect de Vespérance qni était en etiXy ainsi que le comn>ande saint Paul, f^ur réserve sur les choses dont ils n avaient pas le secret, ne laissait aucune prise à cette sorte d'escamotage dont l'insinuation perce au fond de la pensée de M. Sainte- Beuve. Quant a ce%ix qui demandaient à Madame de Krûdener raison de sa croyance , un homme , dont M. Sainte-Beuve reconnaît et apprécie la haute raison, aurait pu leur répondre :
« Viendrez-vous , esprits supierbes , lai demander 3^ compte de sa foi? Certes, elle ne vous expliquera » pas rine&plicable , et elle vous renverra sous ce » rapport mal satisfaits. Mais si elle vous dit , si elle » peut vous dire : — J'aime , — celte réponse ne » doit-elle pas vous suffire ? Si elle peut vous dire : » — Je ne m'appartiens plus à moi-même, ni a l'hon- » neur , ni au monde ; ma nourriture est de faire » la volonté de mon Père céleste ; je n'aspire qu'aux » hiens éternels ; j'aime en Dieu tous mes frères d'une ut- affection cordiale; je suis contente de vivre, je y serai heureuse de mourir ; tout est désormais har- » monie en moi, mes forces et mon activité, ma » destination et mes désirs , mes affections et mes » pensées; le monde, la vie^ les choses humaines » n^ont plus de secret qui me tourmente, ni de
» contradiction qui me désole, en un mot, je suis » ressiiscitée en nouveauté de vie....^ — Si elle vous » dit toutes ces choses , et si elle peut vous les dire, » et si toute sa vie cautionne ses paroles; ah! ne )• perdez pas avec elle de vains raisonnements ; n'es- » sayez pas de la réfuter ; elle a la vérité , car elle » a la vie. Elle touche de ses mains, elle voit de ses » yeux , elle perçoit , en quelque sorte , par tous ses » sens , une vérité que tous les argumens du monde )» n'établiraient pas avec autant de certitude^ que tous » les argumens du monde n^ébranleraient pas. Celui j» qui jouit de la vue a-t-il besoin qu'on lui procure » la lumière? Celui qui se porte bien se laissera-t-il » per$uader qu'il souffre ? Elles sont inébranlables les n vérités dont la preuve est en lui, que dis-je? dont » lui-même est la vivante preuve. »
Cependant Alexandre continuait ses visites du soir à l'hôtel Montchenu. — « Priez pour moi, » disait-il un jour^ « ne priez pas pour que je sois garanti du mal » que peuvent me faire les hommes, je n'ai aucune » crainte à cet égard : je suis dans les mains de Dieu , » mais priez le Tout-Puissant de me fortifier contre n les mauvaises influences de ce séjour. Jusqu'à pré- » sent j'ai résisté aux séductions , mais l'homme est si » faible , que s^il n est soutenu par la grâce , il suc- » combe aux tentations qui l'assiègent de toutes parts. » Je sens la nécessité de fuir le monde ; c'est pour » cela que j^ai demandé une habitation retirée. Dans
» rapparlenieot que j'occupe , j'ai beaucoup de calme, » je ue vois ni n'entends rien qui m'éloigne de mes » devoirs; je travaille, je lis la Parole, je m'entre- 9 tiens avec mon Dieu par la prière et je vois sa mi- » séricordieuse et tendre protection dans tout ce qu'il 9 me fait éviter. »
Il portait cette même élévation dans les affaires. Alexandre encouragea loyalement la France à réparer ses pertes et à réorganiser son armée , et lorsque les ministres alliés lui représentèrent qu'il pouvait être impolitique de lui laisser recouvrer ses forces , il répondit:
— tf Je ne connais point d'autre politîqde que celle » de ma conscience et d'aller le droit chemin.
--— (K Ah ! vous avez raison , lui dit Madame de Krûdener, à qui il le racontait. « Plus vous serez gé- » nérèux poilr les antres, plus Dieu le sera pour vous. » J'écrivais h quelqu'un que la politique sacrée des- * cendait du ciel et que vous seriez comme l'aigle » qui déchirerait cette toile d'araignée de la politique » actuelle. Vous avez d'autant mieux fait de donner » ces conseils que vous aviez à vous plaindre du Roi.
— - « Ah ! je n'ai pensé qu'à l'Evangile qui dit : » quand on le demande de faire une lieue , fais-en » deux , et si l'on te demande ton habit doime encore j> ton manteau. »
Chacun a *pu lire dans les histoires de la Restauration^ les didicultés contre lesquelles eut à lutter le
duc de Richelieu, pour empêcher le démemhrement de la France, résolu dans les cahinets de Vienne , de Berlin et de Londres*
L'Empereur de Russie était dans la pLis fausse position, entre ses alliés qui lui rappelaient la duplicité de Louis XVIII à son ^ard, el ses sympathies qui Tentraînaient vers la France. On lui représentait que la situation de ses Etats en Europe lui ôtant toutes craintes du côté de la France , il ne pouvait exiger que la Prusse et TÂu triche , bien plus maltraitées et plus exposées, ne prissent quelques mesures de sûreté contre leurs turbulens voisins. Enfin , on lui faisait comprendre avec toutes sortes de ménagemens, que ses armées n^ayant point combattu à Waterloo, il n avait plus le droit de faire peser dans la balance, sa parole jusqu^alors.si prépondérante dan6 les conseils de TEurope. Alexandre répugnait, par délicatesse, à prendre un ton absolu , et il attendait le moment de le faire sans heurter la susceptibilité de ses alliés. Le duc de Richelieu admis à lui présenter ses hommages avec une certaine intimité , ne manquait pas de solliciter son intervention.
M. Gapefigue donne au duc de Richelieu tout le mérite d'avoir, par ses insistances, entraîné Alexandre à se prononcer en faveur de la France. Le Duc se serait adressé a Tempereur Alexandre ; il lui aurait montré que sa gloire, et son intérêt véritable, voulaient que la France en recouvrant ses Rois , « conservât le terri-
» toire qu'ils avaient gouverné. Il peignit avec l'éner- » gie de la conviction, le désespoir d'un grand peuple » et les effets qu'on pouvait en redouter. Ses efforts » ne fureat pas vains ; les conseils de la générosité et >» de ]a modération prévalurent, etc. j»
Sans rien ôler au mérite du duc de Richelieu, il est juste de rendre au comte Capodistrias une part honoraLle dans ce succès. Nous pouvons garantir la par* faite véiité des détails que voici : Le démembrement était inévitable. Le duc de Richelieu, désespéré, courut à l'Elysie-Bourbon et exhala sa douleur avec toute l'énergie de son patriotisme , chez le comte Capodistrias. Celui-ci après l'avoir écouté tranquillement , lui dit : — <f Je sais encore un moyen que je crois » infaillible ; voulez-vous engager le Roi a le tenter ? — « Eh! grand Dieu! sans doute, expliquez-vous, » il ne nous reste que quelques instans, demain le » malheur et la ruine de la France seront consommés.
— « 11 ne faut qu'une demie-heure. Veuillez m'at- » tendre un moment. »
Le comte Capodistrias passe dans son cabinet , communique son plan à M. Alexandre de Stourdza , d'après lequel celui-ci rédigea une lettre ostensible, a l'empereur Alexandre, dans laquelle Louis XVIII exprimait avec noblesse, la vive douleur que lui causait la décision des Alliés ; il en faisait prévoir les conséquences ftitales : il déclarait avec dignité qu'il ne consentirait pas à donner le spectacle de Thumiliation
de sa couronne ; enfin il faisait pressentir qu^en y renonçant , il livrerait la France aux conseils de son désespoir et aux fureurs des partis. Louis XVIII copia cette lett^ exactement, et la France fut sauvée.
La sagesse d^ÂIe;candre ne fut pas moins salutaire à Madame de Krûdener . en la délivrant de son mauvais génie , le pasteur Fontaine , qui venait dWriver à 'Paris avec Maria Kummrin. Madame de Krûdener commençait à ouvrir les yeux, et le désintéressement qui la guida toujours s^efiarouchant des prétentions et des exigences de Fontaine, elle lui refusa son appui auprès de TEmpereur.
La voyante avait eu une première extase et avait annoncé qu elle en aurait une seconde le lendemain dans Tanticbambre. Madame de Krûdener avait passé bien des heures en prière pour demander à Dieu de manifester sa volonté. Cependant à Tbeure où TEmpereur traversait Fanticbambre , il trouve Maria Kummrin étendue sur un canapé. Il s^informe; Madame de Krûdener ne répondant point, Fontaine prend la parole et annonce a TEmpereur que c'est une prophétesse de l'Eternel qui avait à lui parler de la part de Dieu. L'Empereur s'as-* sied prêt a écouler, et Maria Kummrin commence un discours sentencieux qui aboutissait à une demande de foflds pour la création d'une communauté chrétienne dans les environs de Weinsberg. Madame de Krûdener s'était levée en l'entendant et était sortie
avec sa fille. An bout d'un instant, elle revint prier Alexandre de passer au salon. Alexandre la suivit^ l'arrêta dans les excuses qu'elle voulait lui faire , en lui disant qu'il connaissait assez les hommes, pour ne pas se laisser prendre à la piélé de gens si prompts à demander de l'argent , et lui conseilla de s'en débarrasser le plutôt possible.
Une autre version a circulé sur cette entrevue. Maria Kummrin aurait révélé dans son extase, des faits de la plus haute importance sur l'avenir d'x\lexandré et de l'Europe et Madame de Kriidener serait sortie de la chambre, pour cacher son émotion et s'évanouir dans la pièce voisine. Deux autres témoins de cette scène en auraient enseveli les détails dans le plus profond secret, jusqu'à ce jour. Du reste, les personnes graves et haut placées qui nous ont transmis ce récit, n'avaient diantre autorité, pour en garantir Fâuthenticilé, que celle d'informations indirectes et nécessairemen^t douteuses.
Quoiqu'il en soit, deux jours plus tard. Fontaine repartit pour Rapenhoff.
Un soir , en entrant chez Madame de Krûdener , Alexandre lui dit : « Eh ! bien , on a voulu m'em- » poisonner aujourd'hui! » Chacun se récrie. — « Oui , reprend Alexandre , on a trouvé dans mon » office une bouteille de vin empoisonné, sans que » l'on ait pu découvrir comment elle avait été in- ;> troduite dans la maison. Mon maître-d'hôlel vou-
3» lant s^assiirer si le vin qu^on allait me servir était » bien celui dont je fais usage , a ouvert cette bou^- » teille et en a bu. Il ferait mort sans les secours » irès-pre^ans qui lui ont élé administrés. * — Et » voyez la lettre que je viens de recevoir. » C'était une menace de mort s'il ne replaçait pas sur le trône le roi de Rome ; elle était signée : le CapitaitHB des régicides. — «Soyez tranquilles^)» reprit Alexandre en voyant la consternation sur tous les visages, a DieU » est la , Dieti est la , il me garde , je suis sans » crainte. L'Eternel est avec moi, je pe craindiai » pas ce que l'iiorame me pourrait faire.
Le devoir a sa grâce et sa beauté. Rien n'est serein, rien n^est riant comme une vie de francbe et généreuse obéissance. La figure d'Alexandre portait l'empreinte d'une satisfaction intérieure qui étonnait ceux qui le voyaient s'éloigner de tous les plaisirs. Cependant , le souverain absolu et impatient de toute contrariété reparaissait à de rares intervalles. Un soir, en traversant le vestibule de Madame de^ Krûdener, l'Empereur s'adresse à Joseph :
— « Avez-vous fait ma commission?
* Cette tentatÎTe d^empoisonnement fit la fortune de H.DeeazeSy alors préfet de police. Il accourut chez M. de Nesselrode et se fit livrer la bouteille accusatrice, qui, soumise à Tanalyse chimique, se trouva être un mélange destiné à nettoyer les meubles. Alexandre De rapprit que le lendemain. Louis XViU, enchanté du zèle e( de Tiuielligence de M. Decazes, voulut, dès ce jour, qu'il lui rendit compte personnel lement de tous les événemens de la capitale.
— » Sire y reprend Joseph en rougissant , je Tai y oubliée.
— » Quand je vous donne un ordre , reprend » brusquement Alexandre , je prétends qu il soit » exécuté ponctuellement. »
Il entre dans le salon, Madame de Krûdener va au devant de lui et sHnforme de ses nouvelles :
— « Bien.... Madame, .... bien,.... oui, assez » bien, répond Alexandre , évidemment préoccupé.
— «c Qu'avez-vous donc , Sire , vous êtes troublé ?
— » Ce n'est rien. Madame, ce n'est rien. Pardon^ » attendez-moi un instant, je vais rentrer. »
Il sort et abordant Joseph :
— « Joseph, pardonnez-moi : j'ai été dur, j'ai » été brusque envers vous. »
— )» .... Mais, Sire.... »
— « Je vous prie, pardonnez-moi. »
L'émotion de Joseph l'empêchant de répondre ^
Alexandre lui prend la main :
— « Dites que vous me pardonnez?
— » Oui , Sire.
• — » Je vous remercie. »
Parmi les anciennes relations que Madame de Kriidener avait voulu resserrer par la sympathie chrétienne , nous ne devons pas omettre celle de Benjamin Constant, dont M. Sainte-Beuve nous a conservé quelques traits intéressans.
« Il trouvait près d'elle consolation dans ses crises
» et aliment pour toute une portion de son âme. On n sait quelles furent alors les vicissitudes de Filhistre » publiciste; ses sentimens religieux n étaient pas ]i moins agités et à cette limite extrême de la jeunesse^ jv revenant à la charge en lui , ils livraient comme xin dernier combat. D'autres troubles secrets s'y v joignirent et formaient un autre dernier orage* 9 C'est près de Madame de Krûdener qu'il allait j» durant des heures chercher quelque repos ^ par- » tager quelque prière , Adolphe toujours le même y jr près de Valérie régénérée* Une bienveillance pré- » cieuse nous permet de reproduire qnclques lignes » qui peignent cette situation intérieure : « J'ai vu y hier Madame de Krûdener, écrivait Benjamin Con&- » tant , d'abord avec du monde , ensuite seul pen* » dant plusieurs heures. Elle a produit sur moi un » efRÉ* que je n'avais pas éprouvé encore , et ce ma- » tin une circonstance y a ajouté. Elle m'a envoyé » un manuscrit , avec prière de vous le communi- )» quer et de ne le remettre qu'à vous. Je voudrais y le lire avec vous : il m'a fait dm bien ; il ne con^ » tient pas des choses très-nouvelles ; ce que tous les )> cœurs éprouvent , ou comme bonheur , on comme » besoin , ne saurait être bien neuf ; mais il a été a
î> mon àme en plus d'un endroit H y a des vé-
» rites qui sont triviales , et qui tout d'un coup m'ont » déchiré. Quand j'ai lu ces mots qui n'ont rien de » frappant : « Que de fois j'enviais ceux qui travail*
9 laient à la sueur de leur front , ajoutaient un la-
» beur à Fautrc et se couchaient a la fin de tous ees
» jours sans savoir que Thomme porte en lui une
» mine qu'il doit exploiter ! mille fois je me suis dit :
» Sois comme les autres ; » j'ai fondu en larmes. Le
3» souvenir d'une vie si dévastée , si orageuse y que j'ai
3» moi-même menée contre tous les écueils avec une
» sorte de rage , m'a saisi d'une manière que je ne
» peux peindre »
» J^avais passé ma journée tout seul , et je n'étais
» sorti que pour aller voir Madame de Krlidcner.
y L'excellente femme 1 elle ne sait pas tout^ mais
» elle voit qu'une peine affreuse me consume , elle
» m'a gardé trois heures pour me consoler; elle me
» disait de prier pour ceux qui me faisaient souffrir y
» d'offrir mes souffrances en expiation pour eux,
» s'ils en avaient besoin, p Et ailleurs : « Je
» suis une lyre que Forage brise, mais qui, en se
)» brisant, retentit de l'harmonie que vous êtes desti-
ji née à écouter Je suis destiné à vous éclairer
» en me consumant Je voudrais croire et j'essaie
» de prier..... »
« Par malheur pour Benjamin Constant , ces élans
yt qui se ranimaient près de Madame de Krûdener, ne
» se soutinrent pas, et il retomba bientôt au morcel-
» lement, à l'ironie, au dégoût des choses, d'où ne
» le tirèrent plus que par assaut ses nobles passions
» de citoyen. »
La lettre suivante y adressée à Mademoiselle de Stourdza qui avait suivi rimpératrice en Angleterre , nous peint la vie de Madame de Krudener :
« Paris, 7 août 1815.
» Ma très-chère amie ,
» Vous aurez été étonnée de voir arriver des cour- .» riers et un surtout, dernièrement, sans recevoir de » lettre de celle qui vous est dévouée pour la vie et * qui ne peut cesser de vous aimer. Mais ma position » était embarrassante et j'en parlai à votre frère. 11 » m'était impossible de parler a cœur ouvert, et je » ne sais pas parler autrement. Les routes sont peu » sûres , les lettres sont exposées à être lues de toutes » manières; quoique je n'aborde jamais la politique, » il m'était impossible de vous dire autre chose que » des choses insignifiantes, et elles ne vont plus à » votre cœur. Je vous ai écrit de la route, de Bar- » sur-Aube, et le courrier qui se chargea de ma » lettre me promit bien de vous l'expédier. Nous som- » mes arrivés ici comme par miracle, usant de cette )• puissante miséricorde qui veillait sur nous, sans » armes, la pensée de s'en servir m'était déjà interdite. » Le Cosaque que nous avions, avait cassé sa lance, » et je n'avais osé la faire refaire. Nous arrivions » toujours le lendemain d'un pillage ou d'une émeute, » et nous passions comme une troupe d'enfans au » milieu de cette France déchirée par les passions
» et les crimes. Presque partout, dans les villages, on
» s^assemblait autour de nos voitures. Ëmpnytaz et
» moi, nous prêchions TEvangile, les justes chàtimens,
y mais aussi la miséricorde du Sauveur, dont Timmense
y amour ne voulait que sauver. Les larmes coulaient^
» c'était un triste tableau que ces villages abandon-
n nés , ces maisons délr,uiles déjà par la dernière cam-
» pdgne, ce peuple frappé et consterné. Notre cher
» Empereur a fait distribuer sur toute la route de
» largent pour diminuer les maux , partout on le
> regarde comme un ange. Son attitude a été celle » du héros' chrétien , celle qu'avec l'aide du Tout- » Puissant, j'osais pressentir et désirer Tannée passée. » Sa grandeur frappe même les aveugles. 11 annonce » par son silence même, le Dieu qui la élu. Sa » vie calme, simple, enlevée aux frivoles plaisirs » qui font tout le bonheur du monde, est une étude » magnifique qtii prêche aux hommes . cet Evangile » si oublié. Il travaille beaucoup. Le soir il vient voir p souvent une personne qui vous est très-attachée et » qui demeure non loin de lui ; elle est heureuse de
> le voir avancer toujours plus, vers cette grande vie » de dépouillement terrestre et de bonheur , donnée » et proposée par Christ. On l'aime beaucoup ici , le » peuple ne cesse de l'appeler par des noms chers. » Le mal seul le fuit. 11 jouit de ces jouissances qui » viennent de Dieu , de ce Sauveur qu'il confesse par » sa vie.
» Paris est agité , et la France avec la capitale ; on » s^égorge dans le Midi; prions , pleurons. Priez pour » moi , parce que je sens Tincapacité de remplir des » devoirs y qui y depuis des années , rendent ma vie 9 remarquable , me faisant rester quelquefois au mi- 9 lieu des campagnes et vivre avec des paysans dans » un moulin , comme je Tai fait ce printemps; puis » me transportant au milieu des splendeurs de la so- » ciété et des rangs les plus élevés.
» Je cache tant que je puis , à certaines gens y mon » séjour a Paris , mais je vois des Duchesses et des » servantes, des hommes de tous les partis, sans vouai loir qu^on me parle d'aucun parti , leur disant : fc Je suis au point où j^ ne connais que la charité : » si vous voulez que je montre à vos douleurs , à vos » péchés y a vos mécomptes, à vos tourments , le seul » remède dans le ciel et sur la terre , je vous prê- » cherai la miséricorde du Sauveur, sinon, mon temps y m^est trop précieux. »