CHAPITRE XVUI
ArnilitloB it LabMojcre. — BUKOlÎMinii ie li cdiit. — Hidime de I.iliéiojilt cfafi MididiE ic Kiiiàtan. — Erreur de M. SaiuIe-BeiKE RiCa-
Krûlener.— LcKre k Miioms de h>htrlojat.~Se!itez,r,e de mort.— Htomri en grice. — Son inalilitj. — OriûuD de M. de ChlUDalitiind. — S. A. B.
meut douluurem d'AleiiDdi*. — Lettre de L.h^a^ire. — RjponH de Hidinu de Krâdener. — D^mirch» ioulile du Hadine de IjthéAojiie pour «bleikir la ïrtet. — Viùte h Hadiut de Kriidcner — Fermeté de Ltbedojcce. — Si réûgoalion chrélienne. — Lettre de Hadune àe Krfideuer nir lei dei-
N A BestauratioD avait ^ consolider son œuvre ;
t elle y travaillait avec ardeur. Dans toute la a France les partis s'agitaient et se livraient k g^y* ili!s récriminations aussi violentes que passionnées. if^ La réaction royaliste poursuivait sans pitié tous *^^ ies fauteurs des derniers soulèvemens qui avaient failli perdre la monarchie.
Le général Labédoyère ) l'un des plus brillans soldats de l'Empire , entraîné par sa passion pour la gloire , n'avait pu résister à la vois de Napoléon ,
qui évoquait en lui, toutnm monde de souvenirs. Après avoir glorieusement combattu sous ses ordres k Waterloo , il s'était caché à Clermont y d'où il comptait passer en Angleterre ^ mais au moment de partir , il ne put résister à la tentation de dire à sa femme et à son fils un dernier adieu. Â peine rentré k Paris, il est reconnu > arrêté et traduit devant un conseil de guerre. La noblesse de ses aveux , le soin quHl mit à assumer sur sa propre tête toute la responsabilité de sa faute > excitèrent un intérêt public qui ne fit qu'accroitre les passions haineuses de ses ennemis.
A la cour, le nom seul de Labédoyère suffisait pour faire tomber certaines personnes; dans des paroxismes de fureur , et Ton n'avait pas manqué de le peindre a Madame de Krûdener comme un monstre d^ingratitude et de perfidie.
Un jour , Madame de Krûdener , profondément attristée de ces discours > avait fait appeler son gendre pour prier avec elle en faveur de Labédoyère. Quelques momens plus tard , Madame de Labédoyère fait dc<mander k la voir : elle venait implorer son appui auprès de l'Empereur. En peu de paroles, elle gagna son cœur et dissipa toutes ses préventions contre le caractère du général. G)mbien Madame de Krûdener aurait été heureuse de pouvoir répondre k totis les désirs de Madame de Labédoyère ! Mais elle ne savait que trop , que son sort ne dépendait pas d'Alexandre *, elle-même ne pouvant s'immiscer dans
la politique , n'avait à lui ofTrir que les consolations de la vie éternelle.
Ce serait méconnaître complètement Tesprit de Madame de Kriidener que de lui prêter k cet égard la moindre hésitation. M. Sainte-Beuve s'y est trompé lorsqu'il a dit : <ï Elle eut peut-être sauvé Labédoyère » si elle avait obéi à une seule pensée. Mais des sug- » gestions diverses se succédaient près d'elle ; l'inspi- » ration variait au gré de la dernière personne qu^elle » voyait , et l'une de ces personnes , hostile à Labé- » doyère , avait grand soin de ne la quitter que peu » d'instans avant l'heure de l'empereur Alexandre, » lequel trouvait la bonne inspiration clémente , toute » combattue et refroidie. » .
Tous les historiens sont bien d'accord maintenant pour reconnaître que la grâce de Labédoyère était im^ possible à obtenir. « M. de Labédoyère , dit avec raison M. Capefigue , « était trop coupable aux yeux » du gouvernement établi ; il l'avait trahi avec des » circonstances publiques avérées ; la Restauration » ne pouvait le pardonner sans tout amnistier : » elle le croyait sans doute et ce fut probablement son erreur. Quant a Madame de Krûdener, sans se faire illusion sur la possibilité du pardon, elle le désirait de tout son cœur et partageait ce désir avec Alexandre , réduit aussi à une doxiloureuse impuissance devant l'énergique volonté de la faction ultra-royaliste.
Au reste , Madame de Labédoyère ne put s'y irom-
— saper et trouva dans la tendresse et dans la sympathie de Madame deKrûdener une source de consolations ,
où elle venait puiser chaque jour
« Je ne vis pas depuis 1 heures » , écrivait-elle
le 7 août 9 «c'est une agonie insupportable. Je trouve » tant de douceur à être auprès de vous , Madame ; ut vos angéliques paroles me font tant de bien au » cxBUTy que j'aurais encore eu l'indiscrétion d'aller » les entendre ce matin , mais je n'ai plus de force. » J'ai été à l'église Ji l'heure où on le conduisait » au conseil. Dieu daigne exaucer mes prières ! »
Hélas ! les jours s'écoulaient apportant heure par heure, de nouvelles douleurs et de nouveaux dcchiremens. Madame de Krudener avait peu de conâance dans les secours humains. Tout en espérant qu'un retour et des aveux sincères attendriraient le Roi, elle désirait surtout élever les regards de Labédoyère à Celui qui sauve de la mort à venir. Elle recevait à toute heure Madame de Labédoyère pour lui parler de ces grands intérêts , mais le cœur brisé de la jeune épouse ne pouvait d'abord s'en pénétrer, et tant qu'il restait un espoir sur la terre elle s'y rattachait de toute son àme. Madame de Krudener la comprenait et sans cesser de lui prêcher un abandon parfait à la volonté de Dieu , elle pleurait avec elle et s'associait à ses angoisses avec toute la tendresse de la charité. Madame de Labédoyère entendait chaque jour mieux ce langage. Elle écrivait le 9
août : « Ah ! Madame , permettez a la plus malheu- » reuse des femmes de vous témoigner sa recomiais- » sance pour Tintéret que vous avez daigné prendre » «^ sa trop douloureuse position. Cest encore une » douceur pour elle.de voir ses peines partagées et » elle ne résiste pas , Madame , au désir de vous dire » combien son cœur en est touché. Rien au monde ne » peut égaler la douleur que j^éprouve. Je ne nourris y plus mon malheureux enfant que de mes larmes. » Ah ! Madame , si au moins la grâce que jHmplore j» du Roi pouvait m^élre accordée ^ si j'obtenais la vie » de mon malheureux: mari, j'aurais Tespoir quW » jour il serait éclairé et reviendrait a des sentimens » dont j'aurais élé heureuse qu il ne s'écartât jamais. » Jugez , Madame y de mon affreux désespoir y si le » temps du repentir lui était enlevé!.... »
Le 1 1 août, Madame de Krudener écrivait k Madame de Labédoyère qui venait de la quitter, h Que je ji voudrais pouvoir vous consoler , chère et infortunée M Madame de Labédoyère ; mais il n'appartient pas » aux hommes de faire celte œuvre. Je vous ai montré » le seul moyen qui peut vous tirer de cette douleur » si profonde et qui peut vous être si salutaire, Dieu » et Dieu seul , Madame , Christ le Sauveur , le mé- » diateur, le réparateur, Christ l'amour infini, l'océan » de la charité : c'est à ses pieds , c'est en embrassant » cette croix qui est le refuge du pécheur, et le M ralliement de tout ce que la chute a dévasté que
» nous trouverons le repos, la paix et le salut. Cest
» pour avoir déserté cette croix par la plus lâche
» ingratitude que les trônes s^ébranlent et que les
» peuples s'effacent de la terre.
» Oh ! Madame, vous qui avez été élevée au milieu
» des antiques restes de la monarchie ( qui , jadis s'é-
» norgueillissait des premiers rois chrétiens et a vu
» les noms auxquels s'attachaient les seuls hommages
» qui ne périssent pas), vous, Madame, soyez chré-
» tienne aussi , implorez le Dieu vivant ; jetez-vous
H dans son sein , non en cherchant des appuis hu-
» mains défendus par sa sainte loi , quand il dit :
» Maudit soit Thomme qui s'appuie sur un bras de
» chair , mais en le cherchant lui-même : il est plus
)» tendre que la mère qui nourrit de larmes cet enfant
Si qui le sollicite aussi ; il est meilleur que tous les
» rois de la terre ; mais Madame , il est TËternel et
» par conséquent , ses voies ne sont pas nos voies.
» L'immense éternité est le domaine de cet homme
» si déchu, qu'il ne sait pas traverser la vie sans la
» souiller de ses méfaits ou sans s'avilir par des
» péchés continuels.
. » S'il frappe , ce Dieu , adorons , ce n'est que
» pour corriger, résignons-nous, pleurons, prions,
^ mais songeons que ce n'est pas à nous à retenir
» son bras ; que lui seul , dans sa profonde misé-
» ricorde , peut tenir les rênes qui conduisent ces
^ créatures indociles qui tomberaient dans l'abîme, si
» la charité d'un Dieu ne s^abaissait a conduire tou-^ » jours et à retenir eacore, ceux qu'il veut toujours » sauver.
» Ah ! Madame, vous avez vu mes larmes , et vous » save2i si mon cœur est froid. Avant de vous avoir )» entendue nommer, j'étais aux pieds de cette croix » et je priais pour le malheureux Labédoyère ; en » vous voyant, mon cœur se déchirait, mais cette D religion qui a les pleurs de la pitié, a de grandes » leçons^ et son sublime ministère est, tout en aimant^ » de reprendre ainsi avec celte force qu'on ne » puise qu'aux pieds de Celui dont on adore les » immuables décrets.
» le vous ai montré vos grands devoirs. La femme » de la terre n'a que des larmes ; la femme vraiment » épouse a l'éterniié, où ses liens deviennent sublimes.
» C'est là le mariage que vous présentait l'Eglise, » tout autre «'est qu'adultère. Ce qui n'est pas fondé » en Christ , n'est qu'un de ces événemens de la vie, ]i sur lesquels , se posent comme sur tout ce que » font les hommes du torrent et des vertiges, là » passion , la cupidité , ou l'ambition quV)n appelle » convenances, ou enfin toutes ces folies que les » hommes peuvent vouloir , annoblir , mais qui ap- » parliennent au domaine du mal et sont frappées » de réprobation.
» Soyez donc chrétienne, ayez le courage de mon- » trer à votre mari ses terribles péchés , mais mon-
» trez-luî le Dieu-Sauveur qui se fit homme pour y* solder pour lui aussi y par son sang , ses péchés. )> Ne Texcusez pas ^ ne vous réjouissez pas de le trou- » ver calme ; montrez-lui qu'il aura un jugement terji rible s'il n'implore pas Christ. Ne le flattez pas » d'espoir. Quel est le souverain qui ose arrêter le » bras de Dieu ? Priez , priez pour lui et avec lui. » Voilà vos grands devoirs , ma jeune amie , et je 9 vous promets au nom de ce Sauveur qui daigna » me montrer aussi sa miséricorde et m'arracher à un » monde où je n'étais pas heureuse au milieu de tout » ce que les hommes envient ; je vous promets , 3» dis-je , la paix qui vient de lui seul et un bonheur » que les hommes ne peuvent concevoir. Vous serez » grande a leurs yeux par quelques vertus qu'ils en- » censent , en pleurant , en vous dévouant à leur » manière, peut-être en périssant de douleur. Tout ce » qui fait spectacle les frappe. Soyez vraiment grande » en pleurant aux pieds de la croix , en donnant tout » votre cœur à Dieu , en vous disant : Ma tâche su- » blime est d'éclairer mon mari , non de l'abuser , » c'est de lui montrer les tristes fruits d'une vie » donnée au monde , où, en n'étant pas chrétien , » il tombe dans cet abîme , d'où l'inépuisable cha- » rite d'un Dieu seul, peut le tirer encore quand » les hommes l'abandonnent.
» Ah ! qu'il pleure d'avoir offensé ce Dieu si grand , » si immense, qui en se faisant homme porta nos
» malédictions et mourut sur une croix d'ignominie ; » qu'il frappe sa poitrine , il sera grand encore en se » relevant. Car Dieu seul, sa grâce seule, peut relever, » et les hommes n'oseront le condamner quand Dieu » pardonne. Il pleurera d'avoir manqué à ce Roi gé- )) néreux qui était son bienfaiteur. Ces larmes là sont » celles des hommes rendus a leur primitive dignité ; » il n'est pas de grand homme qui n'ait pleuré sur » lui-même , et il n'existe aucun mortel qui aux yeux » de Dieu , et à ses propres yeux , n'ait été coupable. » C'est alors qu'il verra combien la fausse grandeur » est misérable ; c'est alors qu'il gémira sur ses éga- » remens. S'il s'excuse, il est perdu.
» Je vous ai parlé avec vérité , je ne connais que » ce langage. La charité est mon devoir; elle est » tour à tour tendre et sévère. Je suis chrétienne et » en m'humiliant de mon néant aux pieds de Christ , » j'ai l'audace des plus grandes espérances ; car je » connais sa profonde miséricorde , et j'espère le » salut de votre mari , s'il veut se jeter dans le sein » du Sauveur qui ne repousse personne* »
Le cœur de Labédoyère était à la hauteur de pareils sentimens et il se montra profondément reconnaissant de ce que Madame de Krûdener faisait pour sa malheureuse compagne.
Le 15 août, la fatale sentence fut prononcée. Labédoyère eut quatre jours pour se pourvoir en grâce, il ne négligea pas d'en profiter. Après avoir
parlé de Tarrêt qui détruit son existence, celles de sa femme et de son fils et de la résignation avec laquelle il est prêt a mourir sHl le faut , il s'exprime ainsi dans sa lettre II Louis XYIII :
tf Mais tous les sentimens de la nature m^ap-
» pellent à la vie, me conjurent de leur rendre un > fils, un frère, un époux, un père. }e ne puis » leur résister et je demande ma grâce aux pieds » de Votre Majesté, j'implore sa clémence
» Mon esprit a égaré mon cœur , de faux
» prestiges m'ont entraîné , j'en suis au désespoir. » Mais français et toujours français, je reporte a mon » roi les sentimens de respect et d^amour dont je » ferai profession jusqu'à mon dernier soupir. Ose- » rai-je prononcer le mot de fidélité ? Oui , car le » sentiment en est à jamais dans mon cœur ; je le » jure à Votre Majesté, si elle daigne me rendre » aux vœux de ma famille , elle usera du plus beau » de ses droits et je bénirai à jamais avec ma » femme et mon fils l'acte protecteur qui nous aura )» réunis, aura consolé ma mère et mon frère et donné » à Votre Majesté un sujet fidèle qui ne croira jamais » réparer tous ses torts qu'en se rendant digne de » sa famille par son dévouement pour Votre Majesté. •
La politique , la prudence , la raison d'état étaient d'accord avec l'évangile pour conseiller de faire grâce. Mais beaucoup d'esprits sage^ et modérés croyaient alors que les Bourbons avaient épuisé ce droit, le plus
beau de leur couronne. Us ne voyaient que rintimidation qui fut capable de mettre un frein aux pas* sions implacables que n'avait pas désarmées Vamnistie générale de 181 4. Suivant eux, une justice inexorable à toutes les sollicitations du repentir, devait frapper de grands exemples. M. de Chateaubriand adressait au roi ces paroles : « Le moment est venu de sus-- » pendre votre inépuisable clémence ; vous avez saisi » le glaive que le Souverain du Ciel a confié aux » puissans de la terre pour assurer le repos des
» peuples, etc » Bien d'autres témoignaient
avec une violence passionnée la conviction que la sévérité pouvait seule affermir le trône.
Une femme dont le nom rappelle les plus grandes infortunes et qui les supporta avec la plus noble résignation, Madame la duchesse d'Ângouléme ellemême, en quittant FÂngleterre, avait apporté en France , des impressions toutes semblables à celles de la cour.
Une fois convaincue de son devoir. Madame n'avait rien de féminin dans sa manière de Taccomplir. Elevée à l'école du malheur dès ses jeunes années , elle avait contracté dans ses cruelles épreuves une sorte de raideur qui voilait au premier abord le charme pénétrant de sa bonté et sa sensibilité. Les nuances qu'elle eût d^iré exprimer, disparaissaient sous une certaine brusquerie nerveuse qui la fit bien souvent méconnaître de ceux qui ne la voyaient
qu'en passant. Un jour Alexandre profondément toudbé des aveux de Labédoyère blâmait devant elle l'arresta'tion et le jugement , et plaidait avec chaleur la cause de la clémence.
— ce Mais à quoi servent de telles rigueurs , à quoi en veut-on venir^?
— « Sire y reprend Madame la duchesse d'Ângouléme, « la justice demande de la fermeté, des mesures » propres à imposer.
— « Madame , si la justice a des droits , la cha-> >» rite réclame aussi les siens.
— « La charité ! .... on ne la distingue pas de la p faiblesse.
— « Vous vous trompez , Madame , reprit fermement Alexandre , a la charité gagne les cœurs y elle » les fond. »
Quelques momens plus tard , il racontait cette conversation chez Madame de Krûdener. 11 n'y avait rien à espérer du moment où les conseils de la miséricorde étaient rejetés, par celle qui en avait donné de si nobles exemples. Combien ne fallait-il pas que la pensée de garantir la France de toute révolution nouvelle, eut d^empire, pour avoir fermé a la clémence le cœur de l'infortunée Princesse , qui ne trouva jamais dans ses propres inspirations , que le sentiment du pardon et de l'oubli , le plus religieux et le plus royal des legs du testament sanglant de son père. Cependant Labédoyère mettait a profit les ins-
tans qui lui restaient, pour se préparer a la mort. Il avait lu la lettre de Madame de Krudener à sa femme ainsi qu'un ouvrage de piété qu'elle lui avait fait remettre et il voulut lui en exprimer sa gratitude :
j» Je ne puis me refuser au bonheur de vous re^- » mercier de Tintérét que vous voulez bien témoi* j» gner a ma trop malheureuse femme. Vous avez ap- » précié ses bonnes et excellentes vertus et vous » voulez bien lui offrir des pensées de consolation* » Ne trouvez pas mauvais , Madame y que je vous en D remercie. Je suis reconnaissant de Touvrage que vous » m'avez envoyé. Il y a des momens où l'on aime par- » ticulièrement à s'occuper des grandes et sublimes » pensées qu'offre la religion. J'espère que je saurai » mettre a profit les courts instans dont il me reste » ^disposer. Je ne puis croire. Madame, que vous » ayez un souvenir confus de moi. Dans le temps » où j'ai eu l'honneur de vous voir, je n'avais point » une malheureuse célébrité. Madame de Labédoyère i> m'assure que vous avez eu la bonté de passer à la D porte de mon triste château : que je suis touché de » cette preuve dlnlérêt ! Je désire de vous en témoi- D gner ma vive reconnaissance. Excusez la liberté que D j'ai prise. Je suis , Madame , avec respect ,
» Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
x> De la B. »
Madame de Krudener y répondit aussitôt : <c Je vous D remercie , Monsieur , de cette touchante lettre qui
» m'a fait verser d'amères et douces larmes. Hélas! D Monsieur , qui ne pleurerait pas sur des situations » aussi déchirantes. Mes larmes aussi ont été douces, » car la disposition de votre àme me fait espérer que » vous vous jetez dans les bras de ce Sauveur qui ne » veut que vous recevoir, qui, bien plus que toutes » les mères sait aimer , qui apaisa pour nous la jus* » tice de son Père Céleste, qui veut être le nôtre, » par ce sacrifice auguste. Ah! cher et infortuné » Monsieur de Labédoycre , jetez-vous tout entier dans » son cœur. Songez à cet amour d'un Dieu qui se fit » homme , et songez combien tous nous l'avons peu » aimé.
» Ah! je vous en conjure par la douleur même » qui m'a si souvent agitée pour vous et par les » larmes qui sont dans mes yeux , oubliez ce que » disent les hommes qui ne connaissent rien de la » vérité et la repoussent, ne songez qu'à Timmense » amour du Dieu Sauveur , de Jésus-Christ qui nous » jugera s'il ne nous sauve pas ; quand tout aura » disparu, il restera. 11 est l'Eternel.
» Oh! Monsieur, une étincelle de celte charité » qui est dans son sein, me porte à prier pour » vous, a me jeter souvent aux pieds de cet ado- » rable Sauveur. Ne repoussez pas la prière que je » vous fais. J'ai été élevée non par des hommes, mais » par des miracles de la miséricorde ; je ne puis que » m'accuser, comment oserais-je vous rappeler des
» torts ? Mais nous sommes tous coupables et tous, il » veut nous sauver. Ah ! la terre des mensonges et » les hommes qui ne savent qu^errer nous envelop- » peront-ils toujours de leurs illusions ? La terre » s'enfuit, les hommes passent, réternité reste. Là D vous trouverez un Dieu plein d'indulgence qui » calmera les souvenirs de la vie , si vous venez à » lui repentant.
» Oh! quand j'ai vu votre première jeunesse je
» ne savais pas qu'un si sombre avenir Mais
» réternité tout entière reste au chrétien , soyez-le. y> Ne rougissez pas de reconnaître la puissance et » Tamour de Celui que des lâches désertent ; im- 31) plorez le Sauveur , nommez son saint nom. Il ne » veut pas de longues prières, il veut votre cœur. » Votre volonté suffit et quand les hommes ne veu- » lent trouver que des torts. Lui ne veut trouver que » des excuses. 11 veut votre repentir, nous nous D unissons à vous , nous prions , nous nous pros- » ternons.
» Que la mort du chrétien qui implore Christ » est grande ! Elle le lie à tous ces grands hommes » la splendeur des siècles , les Augustin , les Jérôme, » les TertuUiens , les Fénélon , les St-François, tous j> les conservateurs des titres précieux de Thumanité D se joignent à lui.
» Et qu'ont fait les Bayard, les Gustave Adolphe , » les plus grands capitaines de leur siècle ? Votre an-
» gélique femme aura des consolations si elle a avec » vous tout l'avenir, rien ne passe, rien ne finit, » et en Dieu tout est beau , tout est sublime félicité. » Nommez, nommez souvent ce nom de notre Dieu » Sauveur. Les écritures disent qu'il est comme un » baume répandu.
» Pardonnez-moi ce qu'il y avait de trop fort, ce » qui a pu vous blesser dans ma lettre a votre femme, » Ne voyez que ce cœur convaincu par lui-même, » qu'il est plus misérable que tous : voyez-y actuel* » lement Fardent besoin de votre salut.
» Pardonnez chaque jugement. Le chrétien ne doit » pas juger. Que je voudrais vous voir et que mes » accents vous préchassent cette miséricorde que j'ai » trouvée aux pieds de la- croix. le ne prends point » congé de vous; mes espérances sont immortelles » et le chrétien commence la vie, quand l'incrédule » ne commence qu'une suite d'affreux tourmens.
» Que le Seigneur en lequel j'ai tout mon espoir , » que Christ le Dieu vivant vous bénisse !
j> l'ai appris que vous n'aviez pas d'aigreur contre » ceux qui ont mis de l'acharnement à vous perdre, que » vous pardonniez k vos ennemis. Je ne sais si vous en » avez. Je ne juge pas ; je suis heureuse de vous voir » ces sentimens. Mais aussi, cher Monsieur de Labé- » doyère ne vous excusez pas aux yeux du Christ ; » avouez-lui , et avouez hautement que vous avez » péché et allez à celte miséricorde qui fît couler le
» sang de la rédemption , dont une goutte rachète- 9 rait des mondes. »
Cependant Madame de Labédoyère avait encore un dernier espoir dans la bonté naturelle des Bourbons. Elle alla se jeter aux pieds du roi Louis XYIII pour demander grâce. Elle fut repoussée. Madame de Krudener n'avait cessé de prier et de souffrir avec elle. Elle savait quHl n'y avait aucun moyen d'obtenir grâce des hommes , et l'on n'avait cessé de le lui répéter, afin qu'elle n'usât point de son influence sur Alexandre. Alexandre lui-»méme avait parlé, mais inutilement. Dans la nuit du 1 8 au 1 9 , elle venait de se livrer an sommeil , épuisée de fatigue , lorsque Madame de Labédoyère , repoussée des Tuileries , sachant que le jugement de son mari serait confirmé le lendemain , vint encore chercher auprès d'elle un refuge contre son désespoir. Après une scène déchirante, Madame de Krudener eut la douceur d'avoir versé par ses prières quelque baume dans le cœur de son amie. Elle venait de s'endormir : c'était le matin ; «dte vit en songe M. de Labédoyère s'approcher d'elle et lui serrer les mains avec l'expression de la paix et de la reconnaissance. Il lui dit : « Ils veulent que ce » soit aujourd'hui. »
Labédoyère fit preuve jusqu'au dernier moment d'autant de résignation que de fermeté. A l'heure marquée , il monta en voilure avec le respectable abbé Du Londel , ancien ami de sa famille. S'aper-
cevant qu'on lui faisait traverser la rue de Grenelle , il mit la tête k la portière pour demander qu^on ne le fit passer ni par cetle rue, ni par celle de Saint- Dominique , où demeuraient sa femme et sa mère : mais il avait k leur laisser des consolations plus précieuses et plus durables que les dernières preuves de cette tendre sollicitude dont la pensée d'une fin si prochaine ne pouvait le distraire. Son àme était remplie de cette paix , de cette assurance du pardon et de la réconciliation qui embellissent et vivifient toutes les affections terrestres.
Rien ne vint démentir au dernier moment , les saintes espérances dont son repentir avait rempli le cœur de ceux qui Taimaient.
L'œuvre de la grâce fut parfaite. Appelé à la onzième heure , il avait racheté le temps à force d'abandon, de sincérité et de confiance. 11 considérait d'tm œil ferme ce dernier moment , où a il ne nous » reste plus rien que ce que nous avons donné. x> 11 n'appartenait plus à la terre et répondait a cette voix céleste qui lui criait, comme k toute la race humaine : Fils des hommes retournez : — Me voici. Seigneur! avec toute Thumilité et l'adoration d'un disciple fervent.
A ses yeux si long-temps éblouis des prestiges de la gloire et de la renommée, resplendissaient les immortelles couronnes réservées a la foi , à l'obéissance et à l'amour. A son cœur non encore rassasié des douces et
précieuses afieclions de la famille , Tamour divin pressentait les trésors de sa tendresse et la douce perspective de retrouver dans le sein de Dieu ceux qu'il laissait pour un temps. Le souvenir même des jours consumés dans une activité toute terrestre , d'une vie livrée à toutes les vanités passionnées et les fougues d'une jeunesse sans Dieu, ne pouvait troubler ses espé< rances : il avait tout déposé aux pieds de la croix , en se donnant il avait tout donné et il avait tout reçu. Dans une dernière visite à Madame de Labédoycre, Madame de Krûdener en exprimait la joyeuse certitude. « Après les douleurs que j'avais éprouvées hier » pour ce malheureux Labédoyère et les heures pas- » sées dans cette nuit de tristesse d'àme , quel bien- ]» fait pour nous d'entendre le chant sacré et les » paroles : Seigneur ayez pitié de nous : que j'ai en- » tendues à la messe (culte grec.) J'ai pleuré , j'ai » retrouvé un peu de forces dont j'avais besoin pour » voir la pauvre , la pauvre Madame de Labédoyère » qui devait partir aujourd'hui. Tai été la voir, » je l'ai ti*ouvée dans son lit. D'abord mon aspect » n'a fait qu'augmenter ses douleurs. Ensuite Dieu » m'a aidé à lui montrer le bonheur qu'elle devait " » avoir dans le salut de son mari.
» J'ai trouvé le confesseur qui l'a accompagné qui » est un saint homme et j'ai eu des détails les plus » consolants. Labédoyère a fait une si belle mort, » que cet homme vénérable disait que tout son
» désir était d'en avoir une aussi belle. Il lui a
» lu d abord en voiture les psaumes. Durant la tra-
j» versée, toute son âme était préparée. 11 était
» enlevé à la terre ; il s^est recueilli avant la mort,
» a demandé Tabsolution et la bénédiction, a con-
» fessé hautement le seigneur Jésus-Christ , ne s^est
» laissé retenir par aucun de ces lâches respects hu-
» mains , a baisé à plusieurs reprises le crucifix ,
» a adoré le^ cinq plaies du Sauveur , a fait Facto
» de résignation de sa vie, a pardonné à tous ses
» ennemis, a ensuite dit en montrant son cœur, de
» tirer, et en levant ses regards vers le ciel , éten-
» dant ses bras en croix , il est tombé et le sourire
» est resté longtemps sur ses lèvres.
» Oh ! mon Dieu , quHl est doux de raconter de
» pareils détails pour la gloire de notre divin et ad-
D mirable Sauveur. Au milieu de notre triste siècle,
» j'ai appris a connaître à cette occasion, de saintes
» femmes qui ont prié journellement. L'amie intime
» de Madame de Labédoyère, qui avait vu le bonheur
» de leur union, et sa famille, étaient là aussi. 11
» avait écrit à chacun et exprimé son repentir et sa
» résignation ; tous l'aimaient profondément. Adorons
» le Seigneur qui de sa faute a tiré son repentir et
» l'a amené au salut par grâce. »